‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 106 sur 127 · MADAME D£ STAËL · texte numérisé non relu

MADAME D£ STAËL

serre d*abord le cœur. Il sembje que le temps marche là plus lentement qu'ailleurs , que la végétation ne se presse pas plus dans le sol que les idées dans la tête des hommes , et que les sillons réguliers du laboureur y sont tracés sur une terre pesante.

Néanmoins, quand on a surmonté ces sensations irréfléchies, le pays et les habitants offrent à Tobservation quelque chose d'intéressant et de poétique : vous sentez que des âmes et des imaginations douces ont embelli ces campagnes. Les grands chemins y sont plantés d'arbres fruitiers , placés là pour rafraîchir le voyageur. Les paysages dont le Rhin est entouré sont superbes presque partout; on dirait que ce fleuve est le génie tutélaire de l'Allemagne ; ses flots sont purs, rapides et majestueux comme la vie d'un ancien héros : le Danube se divise en plusieurs branches ; les ondes de l'Ëlbe et de la Sprée se ti^oublent facilement par l'orage : le Rhin seul est presque inaltérable. Les contrées qu'il traverse paraissent tout à la fois si sérieuses et si variées , si fertiles et si solitaires, qu'on serait tenté de croire que c'est lui-même qui les a cultivées, et que les hommes d'à présent n*y sont pour rien.

Les monuments gothiques soat les seuls remarquables en Allemagne ; ces monuments rappellent les siècles de la chevalerie; dans presque toutes les villes , les musées publics conservent des restes de ces temps-là. On dirait que les habitants du Nord, vainqueurs du monde , en partant de la Germanie , y ont laissé leurs souvenirs sous diverses formes , et que le pays to:ut entier ressemble au séjour d'un grand peuple qui depuis longtemps l'a quitté.

L'architecture moderne, en Allemagne, n'offre rien qui mérite d'être cité , mais les villes sont eu .général bien bâties, et les propriétaires les en]J)ellissent avec une sorte de soin plein de bonhomie. Les maisons, dans plusieurs villes , sont peintes en dehors de diverses couleurs : on y voit des figures de saints , des ornements de tout genre , dont le goût n'est assurément pas parfait, mais qui varient l'aspect des habita-

tions , et semblent indiquer un désir bienveillant de plaire k ses concitoyens et aux étrangers. L*éclat et la splendeur d'an palais servent à Tamour-propre de celui qui le possède ; mais la décoration soignée , la parure et la bonne invention des petites demeures , ont quelque chose d'hospitalier.

Les jardins sont presque aussi beaux dans quelques parties de l'ÂUemagne qu'en Angleterre; le luxe des jardins suppose toujours qu'on aime la nature. £n Angleterre , des maisons très simples sont bâties au milieu des parcs les plus magnifiques ; le propriétaire néglige sa demeure et pare avec soin la campagne. Cette magnificence et cette simplicité réunies n'existent sûrement pas au même degré en Allemagne ; cependant, à travers le manque de fortune et l'orgueil féodal , on aperçoit en tout un amour du beau , qui tôt ou tard doit donner du goût et de la grâce , puisqu'il en est la véritable source. Souvent , au milieu des superbes jardins des princes allemands, on place des harpes éoliennes près des grottes entourées de fleurs, afin que le vent transporte dans les airs des sons et des parfums tout ensemble.

{L'Jiiemagne.)

De l'Esprit de conversatloii*

£n Orient, quand on n'a rien à se dire , on fume du tabac de rose ensemble , et de temps en temps on se salue , les bras croisés sur la poitrine, pour se donner un témoignage d'amitié ; mais, dans l'Occident, on a voulu se parler tout le jour, et le foyer de l'âme s'est souvent dissipé dans ces entretiens où l'amour-propre est sans cesse en mouvement pour faire effet tout de suite , et selon le goût du moment et du cercle où l'on se trouve.

Il me semble reconnu que Paris est la ville du monde où l'esprit et le goût de la conversation sont le plus généralement répandus; et ce qu'on appelle le mal du pays , ce regret indéfinissable de la patrie qui est indépendant des amis mêmes (fu'on y a laissés, s'applique particulièrement à ce plaisir de

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causer, que les Français ne retrouvent nulle part au même degré que chez eux, Volney raconte que les Français émigrés voulaient , pendant la révolution , établir une colonie et défricher les terres en Amérique ; mais de temps en temps ils quittaient toutes leurs occupations pour aller, disaient-ils , causer à la ville ; et cette ville , la Nouvelle-Orléans , était à six cents lieues de leur demeure. Dans toutes les classes , en France , on sent le besoin de causer ; la parole n*y est pas seulement , comme ailleurs , un moyen de se communiquer ses idées , ses sentiments et ses affaires ; mais c'est un instrument dont on aime à jouer et qui ranime les esprits, comme la musique chez quelques peuples , et les liqueurs fortes chez quelques autres. "

Le genre de bien-être que fait éprouver une conversation animée ne consiste pas précisément dans le sujet de cette conversation ; les idées ni les connaissances qu'on y peut développer n'en sont pas le principal intérêt : c'est une certaine manière d'agir les uns sur les autres, de se faire plaisir réciproquement et avec rapidité , de parler aussitôt qu'on pense, de jouir à l'instant de soi-même, d'être applaudi sans travail, de manifester son esprit dans toutes les nuances par l'accent, le geste , le regard; enfin de produire à volonté comme une sorte d'électricité qui fait jaillir des étincelles, soulage les uns de l'excès même de leur vivacité, et réveille les autres d'une apathie pénible.

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