CHATEAUBRIAND
dans une grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons ; je m'en approchais , et ce n'étaient que des herbes flétries qui avaient trompé mon œil ; quelquefois, sous ces moissons stériles, vous distinguez les traces d'une ancienne culture. Point d'oiseaux, point de laboureurs, point de mouvements champêtres, point de mugissements de troupeaux, point de villages. Un petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la nudité des champs : les fenêtres et les portes en sont fermées; il n'en sort ni fumée, ni bruit, ni habitants ; une espèce de sauvage presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde seulement ces tristes chaumières , comme ces spectres qui, dans nos histoires gothiques, défendent l'entrée de châteaux abandonnés. Enfin l'on dirait qu'aucune nation n'a osé succéder aux maîtres du monde daas leur terre natale , et que vous voyez ces champs tels que les a laissés le soc de Cincinnatus ou la dernière charrue romaine.
C'est au milieu de ce terrain inculte, que domine et qu'attriste encore un monument appelé , par la voix populaire , le tombeau de Néron ^ que s'élève la grande ombre de la ville étemelle. Déchue de sa puissance terrestre , elle semble, dans son orgueil, avoir voulu s'isoler ; elle s'est séparée des autres dtés de la terre, et comme une reine tombée du trône, elle a noblement caché ses malheurs dans la solitude.
Il me serait impossible de vous peindre ce qu'on éprouve, lorsque Rome vous apparaît tout à coup au mDieu de ces royaumes vides, inania regna^ et qu'elle a l'air de s'élever, pour vous, de la tombe où elle était couchée. Tâchez de vous figurer ce trouble et cet étonnement qu'éprouvaient les prophètes lorsque Dieu leur envoyait la vision de quelque cité à laquelle il avait attaché la destinée de son peuple. La multitude des souvenirs, l'abondance des sentiments, vous oppressent, et votre âme est bouleversée à l'aspect de cette Rome qui a recueilli deux fois la succession du monde , comme héritière de Saturne et de Jacob.
(Ae< Martyrs )
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Ce fleuve , dans un cours de plus de mille lieues, arrose une délicieuse contrée , que les habitants des JÈtats-Unis appellent le nouvel Ëden , et à qui les Français ont laissé le doux nom de Louisiane. Mille aujtres fleuves tributaires du Meschacebé , le I\lissouri, riUinds , TAkanza , TOhio , le Wabacfae , le Tenaze, Tengraissent de leur limon et la fertilisent de leurs eaux. Quand tous ces fleuves se soat gonflés des déluges de rbiver, quand les tempêtes ont abattu des pans entiers de forêts , le Temps assemble , sur toutes les sources , les arbres déracinés : il les unit avec des lianes , il les cimente avec des vases, il y plante de jeunes arbrisseaux , et lance soa ouvrage sur les ondes. Charriés pai* les vagues écumantes , ces radeaux descendent de toutes parts au Meschacebé. Le vieux fleuve s'en empare , et les pousse à «on embouchure pour y former une nouvelle branche. Par intervalles , il élève sa grande voix ; en passant sous les monts, il répand ses eaux débordées autour des colonnades des forêts et des pyramides des tombeaux indiens : c'est le Nil des déserts. Mais la grâce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature ; et, tandis que le courant du milieu entraine vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit, sur les deux courants latéraux, remonter, le long des rivages, des îles flottantes de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s'élèvent comme de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, des fla minants roses, de jeunes crocodiles , s'embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et k colonie, déployant au vent ses voiles d'or, va aborder, endormie , dans quelque anse retirée du fleuve.
Les deux rives du Meschacebé présentent le taUeau le plus extraordinaire. Sur le bord occidental, des savanes se déroulent à perte de vue : leurs flots de verdure , en s'éloignant , semblent monter dans l'azur du ciel, où ils s'évanouissent On voit , dans ces prairies sans bornes , errer à l'aventure des
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troupeaux de trois ou quatre mille buffles sauvages. Quelquefois un bison , chargé d'années , fendant les flots à la nage , se vient coucher parmi les hautes herbes , dans une île du M eschacebé. A son front orné de deux croissants , à sa barbe antique et limoneuse , vous le prendriez pour le Dieu mugissant du fleuve , qui jette un regard satisfait sur la grandeur de ses ondes et la sauvage abondance de ses rives.
Telle est la scène sur le bord occidental ; mais elle change tout à coup sur la rive opposée , et forme avec la première un admiraUe contrait. Suspendus sur le cours des ondes , groupés sur les rochers et sur les montagnes , dispersés dans les Tiiilées, des arlx^es de toutes les formes, de toutes les couleurs, de tous les parfums, se mêlent , croiss^t ensemble , montent dans les airs à des hauteurs qui fatiguent les regards. Les vignes sauvages , lesbignonias , les coloquintes , s'entrelacent au pied de ces arbres , escaladent leurs rameaux , grimpent à l'extrémité des branches , s'élancent de l'érable au tulipier, du tulipier à l'alcée ; en formant mille grottes , mille voûtes , mille portiques. Souvent égarées d'arbre en arbre, ces lianes traversent des bras de rivières , sur lesquels elles jettent des poBts et des ardies de fleurs. Du sein de ses massife embaumés, le superbe magnolia élève son côae immobile : surmonté de ses larges roses blanches , il domine toute la forêt , n*a d'autre rival que le palmier , qui balance légèrement auprès de lui ses éventails de verdure.
Une multitude d'animaux , placés dans ces belles retraites par la main du Créateur , y répandent l'enchantement et la vie. De Textrémité des avoues, on aperçoit des ours enivrés de raisins, qui chancellent sur les branches des ormeaux : des troupes de oariboux se biâgnent dans un lac; des écureuils nfHTS se jouent dans l'épaisseur des feuillages ; des oiseaux moqueurs, des colombes virginiennes de la grosseur d'un passereau , descendent sur les gazons rougis par les fraises ; des perroquets verts à tête jaune , des piverts empourprés , des cardinaux de feu grimpent en circulant au haut des cyprès; des colibris étincelient sur le jasmin des Florides, et des ser-
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pents oiseleurs sifflent suspendus aux dômes des bois, en s'y
balançant comme des lianes.
Si tout est silence et repos dans les savanes, de l'autre côté du fleuve , tout ici , au contraire , est mouvement et murmure : des coups de bec contre le tronc des chênes, des froissements d'animaux qui marchent , broutent ou broient entre leurs dents les noyaux des fruits, des bruissements d'ondes» de faibles mugissements, de sourds meuglements, de doux roucoulements, remplissent ces déserts d'une tendre et sauvage harmonie. Mais quand une brise vient à animer toutes ces solitudes, à balancer tous ces corps flottants, à confondre toutes ces masses de blanc, d'azur, de vert , de rose, à mêler toutes les couleurs, à réunir tous les murmures, il se passe de telles choses aux yeux , que j'essaierais en vain de les décrire à ceux qui n'ont point parcouru ces champs primitifs de la nature.
{GéHie du Ckrutianiimé.)
La cataracte de Niagara.
Nous arrivâmes bientôt au bord de la cataracte, qui s'annonçait par d'a&eux mugissements. £Ue est formée par h rivière Niagara, qui sort du lac Érié, et se jette dans le lac Ontario; sa hauteur perpendiculaire est de cent quarante-quatre pieds : depuis le lac Érié jusqu'au saut , le fleuve arrive toujours en déclinant par une pente rapide ; et , au moment de la chute, c'est moins un fleuve qu'une mer, dont les torrents se pressent à la bouche béante d'un gouffre. La cataracte se divise en deux branches, et se courbe en fer-à-chevaL Entre les deux chutes s'avance une île, creusée en dessous , qui pend avec tous ses arbres, sur le chaos des ondes. La masse du fleuve, qui se précipite au midi , s'arrondit en un vaste cylindre, puis se déroule en nappe de neige, et brille au soleil de toutes les couleurs : celle qui tombe au levant descend dans une ombre effrayante ; on dirait une colonne d'eau du déluge. Mille arcson-ciel se courbent et se croisent sur l'abtme. L'onde, frap-
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pant le roc ébranlé, rejaillit en tourbillons d'écume qui s'élèvent au-dessus des forêts, comme les fumées d'un vaste embrasement. Des pins, des noyers sauvages, des rochers taillés en forme de fantômes, décorent la scène. Des aigles, entraînés par le courant d'air, descendent on tournoyant au fond du gouffre, et des carcajoux se suspendent par leurs longues queues au bout d'une branche abaissée, pour saisir dans l'abîme les cadavres brisés des élans et des ours.
(Génie du ChrùtianismeJ
Prière à bord d'an valMean.
Le globe du soleil, dont nos yeux pouvaient alors soutenir l'éclat , prêt à se plonger dans les vagues étincelantes , apparaissait entre les cordages du vaisseau , et versait encore le jour dans des espaces sans bornes. On eût dit , par le balancement de la poupe, que l'astre radieux changeait à chaque instant d'horizon. Les mâts* les haubans, les vergues du navire étaient couverts d'une teinte de rose. Quelques nuages erraient sans ordre dans l'orient , où la lune montait avec lenteur. Le reste du ciel était pur; et, à l'horizon du nord , formant un glorieux triangle avec l'astre du jour et celui de la mût, une trombe chargée des couleurs du prisme s'élevait de la mer comme une colonne de cristal supportant la voûte du ciel
Il eût été bien à plaindre, celui qui , dans ce beau spectacle , n'eût pas reconnu la beauté de Dieu ! Des larmes coulèrent malgré moi de mes paupières , lorsque tous mes compagnons, ôtant leurs chapeaux goudronnés, vinrent à entonner, d'une voix rauque , leur simple cantique h Notre-Dame-de- ^on-5ecottr5, patronne des mariniers. Qu'elle était touchante, la prière de ces hommes qui, sur une planche fragile, au milieu de l'Océan , contemplaient un soleil couchant sur les flots ! Gomme elle allait à l'âme, cette invocation du pauvre matelot à la Mère de douleur! Cette humiliation devant celui qui envoie les orages et le calme ; cette conscience de notre petitesse
hBk PROSE.
à la vue de Finfini ; ces chants s*étendant au loin sur les vagues ; les monstres marins étonnés de ces accents inconnus « se précipitant au fond de leurs gouffres; la nuit s'approchant avec ses embûches ; la merveille de notre vaisseau au milieu de tant de merveilles ; un équipage religieux, saisi d'admiration et de crainte ; un prêtre auguste en prière ; Dieu penché sur l'abîme , d'une main retenant le soleil aux portes de l'occident , de l'autre élevant la lune à l'horizon opposé , et prêtant , à travers l'immensité , une oreille attentive à la faible voix de sa créature : voilà ce que l'on ne saurait peindre , et ce que tout le cœur de Thomme suflBt à peine pour sentir.
( Génie du christianisait.)
Les Bo9»tloii0«
Les cloches du hameau se font entendre, les villageois quittent leurs travaux : le vigneron descend de la colline , le laboureur accourt de la plaine , le bûcheron sort de la forêt ; les mères, fermant leurs cabanes , arrivent avec leurs enfants , et les jeunes filles laissent leurs fuseaux , leurs brebis et les fontaines pour assister à la fête.
On s'assemble dans le cimetière de la paroisse , sur les tombes verdoyantes des aïeux. Bientôt on voit paraître tout le clergé destiné à la cérémonie : c'est un vieux pasteur qui n'est connu que sous le nom de curé y et ce nom vénérable dans lequel est venu se perdre le sien , indique moins le ministre du temple , que le père laborieux du troupeau. Il sort de sa retraite, bâtie auprès de la demeure des morts, dont il surveille la cendre. Il est établi dans son presbytère comme une garde avancée aux frontières de la vie , pour recevoir ceux qui entrent et ceux qui sortent de ce royaume des douleurs. Un puits, des peupUers, une vigne autour de sa fenêtre , quelques colombes composent l'hérhage de ce roi des sacrifices.
Cependant l'apôtre de l'Évangile , revêtu d'un simple surplis, assemble ses ouailles devant la grande porte de l'élise; il leur fait un discours, fort beau sans doute , à en juger par
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les larmes de Fassistance. On lui entend souvent répéter : Mes enfants, mes chers enfants^ et c'est là tout le secret de l'éloquence du Chrysostôme champêtre.
Après l'exhortation , l'assemblée commence à marcher en chantant : « Vous sortirez avec plaisir, et vous serez reçu avec joie ; les collines bondiront et vous entendront avec joie. » L'étendard des saints, antique bannière des temps chevaleresques, ouvre la carrière au troupeau, qui suit pêle-mêle avec son pasteur. On entre dans des chemins ombragés et coupés profondément par la roue des chars rustiques ; on franchit de hautes barrières, formées d*ua seul tronc de chêne; on voyage le long d'une haie d'aubépine où bourdonne l'abeille, et où sifflent les bouvreuils et les merles. Les arbres scmt couverts de leurs fleurs, ou parés d'un naissant feuillage. Les bois, les vallons, les rivières, les rochers entendent tour à tour les hymnes des laboureurs. Étonnés de ces cantiques, les hôtes des champs sortent des blés nouveaux, et s'arrêtent à quelque distance, pour voir passer la pompe villageoise.
La procession rentre enfin au hameau. Chacun retourne à son ouvrage : la religion n'a pas voulu que le jour où l'on demande à Dieu les biens de la terre fût un jour d'oisiveté. Avec quelle espérance on enfonce le soc dans le sillon, après avoir imploré celui qui dirige lé soleil, et qui garde dans ses trésors les vents du midi et les tièdes ondées ! Pour bien achev er un jour si saintement commencé, les anciens du viUage viennent, à l'entrée de la nuit, converser avec le cm*é, qui prend son repas du soir sous les peupliers de sa cour. La lune répand alors les dernières harmonie3 sur cette fête, que ramènent , chaque année , le mois le plus doux et le cours de l'astre le plus mystérieux. Cte croit eutendi-e de toutes parts les bîés germer dans la terre, et les plantes croître et se développer ; des voix inconnues s'élèvent dans le silence des bois, comme le chœur des anges champêtres dont on a imploré le secours ; et les soupirs du rossignol parviennent à l'oreille des vieillards, assis non loin des tombeaux.
• {Génie du christianisme)
656 PBOSE.
La Mort.
Un fantôme s'élance sur le seuil des portes inexorables : c'est la Mort Elle se montre comme une tache obscure sur les flammes des cachots qui brûlent derrière elle ; son squelette laisse passer les rayons livides de la lumière infernale entre les creux de ses ossements. Sa tête est ornée d'une couronne changeante, dont elle dérobe les joyaux aux peuples et aux rois de la terre. Quelquefois elle se pare de^ lambeaux de la pourpre et de la bure dont elle a dépouillé le riche et l'indigent Tantôt elle vole, tantôt elle se trame ; elle prend toutes les fonues, même celles de la beauté. On la croirait sourde, et toutefois elle entend le plus petit bruit qui décèle la vie ; elle paraît aveugle , et pourtant elle découvre le moindre insecte rampant sous l'herbe. D'une main elle tient une faux comme un moissonneur, de l'autre elle cache la seule blessure qu'elle ait jamais reçue, et que le Christ vainqueur lui porta dans le sein, au sommet du Golgotha. C'est le Crime qui ouvre les portes de l'enfer, et c'est la Mort qui les referme.
[Le* Martyrs.)
L*Éloqaeiice cliréUeniie*
Les anciens n'ont connu que l'éloquence judiciaire et politique ; l'éloquence morale , c'est-à-dire l'éloquence de tout temps, de tout gouvernement, de tout pays, n'a paru sur la terre qu'avec la loi évangélique. Cicéron défend un dient; Démosthène combat un adversaire, ou tâche de ranimer l'amour de la patrie chez un peuple dégénéré : l'ua et l'autre ne savent que rallumer les passions, et fondent toutes leurs espérances de succès sur le trouble qu'ils jettent dans les cœurs. L'éloquence de la chaire a cherché les siens dans une région plus élevée. C'est en combattant les mouvements de l'âme qu'elle prétend séduire ; c'est en apaisant toutes les passions qu'elle s'en veut faire écouter. Dieu et la charité ,