GUIZOT
6UIZ0T (François-Pibrbb-Guillâuue) naquît à Nîmes le & octobre 1787. Il fat nommé en 1812 professeur d^histoire à la Faculté des lettres de Paris , et se fit , par son enseignement philosophique et lumineux» une prompte célébrité. Doué d^me grande activité d^espiit, et ne se donnant d'autre repos que celui qui résulte d^un changement d'occupations , M. Guizot a publié une édition nouvelle du Diction^ naire des Synonymes , la Vie des poètes français , une édition des Œuvres de Shakspeare, la collection des Mémoires relatifs à la ré" volution d'Angleterre , des Essais sur Vhistoire de France^ et une Histoire de la civilisation.
Au commencement de 1830, M. Guizot a été nommé député, et depuis celte époque il a été souvent appelé à faire partie du ministère. Son éloquence remarquable , sa raison grave et austère , lui ont acquis à la Chambre et dans les conseils de la couronne une très haute influence. •
M. Guizot est membre de l'Académie française.
De laVliate de l'empire ronudn.
Rome n'était, dans son origine , qu'une municipalité, une commime. Le gouvernement romain n'a été que l'enjsemble des institutions qui conviennent à une p<^ulation renfermée dans l'intérieur d'une ville; ce sont des institutions municipales : c'est là leur caractère distinctif.
Cela n'était pas particulier à Rome ; quand on regarde en Italie , à cette époque, autour de Rome , on ne trouve que des villes. Ce qu'on appelait alors des peuples n'étaient que des confédérations de villes. . . Il n'y avait point de campagnes, c'est-a-dire les campagnes ne ressemblaient nullement à ce
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qui existe aujourd'hui ; elles étaient cultivées , il le fallait bien; elles n^étaient pas peuplées. Les propriétaires des campagnes étaient les habitants des villes ; ils sortaient pour veiDer à leurs propriétés rurales; ils y entretenaient souvent un certain nombre d'esclaves ; mais ce que noiTS appelons aujourd'hui les campagnes, cette population éparse, tantôt dans des habitations isolées , tantôt dans des villages, et qui couvre partout le sol , était un fait presque inconnu à Faacienne Italie.
Quand Rome s'est étendue , elle a conquis ou fondé des villes ; c'est contre des villes qu'elle lutte , avec des villes qu'elle contracte , c'est dans des villes qu'elle envoie des colonies...
Sous quelque point de vue que vous considériez le monde romain , vous y trouverez cette prépondérance presque exclusive des viUes , et la non-existence sociale des campagnes. Ce caractère municipal du monde romain rendait évidemment l'unité, le lien social d'un grand État, extrêmement diflBcile à établir et à maintenir. Une municipalité conune Rome avait pu conquérir le monde; il lui était beaucoup plus malaisé de le gouverner, de le constituer. Aussi, quand l'œuvre paraît consonunée, quand tout i'Ocdident et une grande partie de l'Orient sont tombés sous la dominatimi romaine , vous voyez cette prodigieuse quantité de cités, de petits États, faits pour l'isolement et l'indépendance, se désunir, se détacher, s'échapper pour ainsi dire en tout sens. Ce fut là une des causes qui amenèrent la nécessité de l'empire, d'une forme de gouvernement plus concentrée , plus capable de tenir unis des éléments si peu cohérents. L'empire essaya de porter de l'unité et du lien dans cette société éparse. Il y réussit jusqu'à un certain point. Ce fut entre Auguste et Dioclétien qu'en même temps quese développait la législation civile, s'étâbÛt ce vaste système de despotisme administratif qui établit sur le monde romain un réseau de fonctionnaires hiérarchiquement distribués, bien liés, soit entre eux, soit à la cour impériale, et uniquement appliqués à faire passer dans la société la volonté du pouvoir, dans le pouvoir les tributs et les forces de la société.
ftTS PROftB.
Et non seulement ce système réussit à raHîer, à eoDtenir ensemble les éléments dn monde romMn ; mais Tidée du despotisme, du peuTonr central, pénétra dans les eefirits avec une facîMté singulière. On est étonné de #oir, cbns cette coHectîoB mal unie de petites républiques , dans eette assocîalîoa de municipalités, pvéTaioir rapidement le reipect de la majealé impéri^, unique, augnate, sacrée. Il; folkdt <|ae k nécessiiè d'établir quelque lien entre tentes ces parties du mcmde romain fftt bien puissante, poor que les cfoyanees , et presque les sentiments du despotinne, trouvassent dans les esprits un si facile accès.
C'est avec ces croyances, avec son organisation administradve, et le système d'ocganisatiMi mililaire qui y était joint, que l'empire romam alutté contre la dissolution qui le Ira* vaillait intérieurement, ^et contre L'invasion des barbares, fl a kitté longten^fs , dans un état eontinuel de décadence, mais se défendant tmqours. Un momeni; est «ifin anivé oà la dissolution a prévalu ; ni le savoir^aire dn des^ioltaHie, ni le laisser-aller de la servitude , n'ont plus svS ponr maintenir ce grand corps. Au quatrième siècle, on le voyait partout se désunk*, ae démemiNr er ; les barbares entraient de tons côtés; les provinces ne résiMiNit plus^ ne sîinquiétaîent pins de la destinée générale.
(Cmurt d'MMoimwfdierme^
Bx«cntloii «a CkaKlcs »'.
Après quatre heures d'un sommeil profond, Charles sortit de son lit : « J*ai une grande af&ire à terminer, dit-il à flerbert, il faut que je me lève promptement; » et il se mit ài st toilette. Herbert troublé le peignait avec raoinsde aoîn : «Pre^ nez, je v^us prie, fan dit le roi, la même peine qn'à l'ordinaire ; quoique ma tète ne doive pas. rester longtemps sur mes épaules, je veux eue paré anjourd'hui comane on marié. » fia s'habittant, il demanda une chemise de plus. « La sainan est si froide, dit-il, <pie je poorraistremUer; quelques peraonnes
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l'attribueraieit peut-être à la peur, je ne veux.pas qu'une te&e sopposition soit possible. » Le jour à peine levé, Tévêque arriva et commença les exercices relig^nx. Gonune il Hsait, dans le xYii* chapitre de TéKangile selon saint Mathieu, le rédt de la passion de Jésus-Christ : « Mylord, lui demanda le roi, avez-Yous choisi ce chapitre comme le plus applicable à ma situatk)n ? — Je prie Votre Majesté de remarquer, répondit l'évéque, que c'est Tévangile du jour, comme le prouve le calendrier. » Le roi parut pn^ondément touché, et continua ses prières avec un redouUement de ferveur. Vers dix heures, on frappa doucement à la porte de la chao)lH*e ; Herbert demeurait ûnmdiile: un sec<Hid coup se fit entendre un peu plus fort, quoique léger encore : « Allez voir qui est là, » dit le roi : c'était le colonel Hacker. « Faites-le entrer, » dit-il. « Sire, dit le colonel à voix basse et à demi trembbnt , voici le moment d'aller à White-&11; Votre Majesté aura enoone pins d'mie heure ponr s'y reposer. — Je pars dans l'instant , répondit Charles, iaissez-moL » Hacker sortit : le roi se recueilht encore quelques minutes , puis, prenant Tévêque par la naain : « Venez, dit-il, partons : Herbert, ouvrez la porte ; Hacher m'avertit pour la seconde fois.» Et il descendu dans le parc qu'il devait traverser pour se rendre à White-HalL
Hadcer frappa k la porte : Juxon et Herbert tombèrent à g^MMHL «Relevez-vous, mon vieil ami,» dit le roi à l'évêque en kn tendamt la main. Hacker frappa de nouveau : Charles fit ouvrir la porte. « Marchez, idît-il au colonel, je vous suis. » H s'avança le long de la salle des banquets, toujours entre deux haies de troupe& Uae foule d'hommes et de femmes s'y élaàent précipités ài péril de leur vie, immobiles derrière la garde, et prinU pour le roi, à mesure qu'il passait ; les sddats, silencieux eiHL-mêmes, ne les rudoyaient point* A l'extrémité de la salle, une ouverture pratiquée la veille dans le mur, conduisait de plain-pied à l'échafaud tendu de noir ; deux hommes debout auprès delà hache, tous deux en habMs de matelots et masqués. Le roi arriva la tête haute» promenant de tous côtés ses regards et cherchant le peuple
pour lui parler : mais les troupes couvraient seules la place ; nul ne pouvait approcher. Il se tourna vers Juxon et Tomlinson. «Je rie puis guère être entendu que de vous, leur dit-il, ce sera donc à vous que j'adresserai .quelques paroles ; » et il leur adressa , en effet, un petit discours qu'il avait préparé, giave et calme jusqu'à la froideur, uniquement appliqué k soutenir qu'il avait eu raison ; que le mépris des drds du souverain était la vraie cause des malheurs du peuple ; que le peuple ne devait avoir aucune part dans le gouvernement; qu'à cette seule condition le royaume retrouverait la paix et ses libertés. Pendant qn*il parlait, quelqu'un toucha à la hache ; il se retourna précipitamment, disant : «Ne gâtez pas la hache, elle me ferait plus de mal ; » et , son discours terminé, quelqu'un s'en approchant encore : « Prenez garde à la hache ! prenez garde à la hache! » répéta-t-il d'un ton d'effroi... Le plus profond silence régnait; il mit sur sa tête un bonnet de soie ,* et, s'adressant à l'exécuteur : « Mes cheveux vous gênent-ils ? — Je prie Totre Majesté de les ranger sous son bonnet , » répondit l'homme en s'inclinent. Le roi les rangea avec l'aide de l'évêque... « J'ai pour moi, lui dit-il en prenant ce soin, une bonne cause et un Dieu clément /> Juxon : «Oui, sire, il n'y a plus qu'un pas à franchir, il est plein de trouble et d'angoisse, mais de peu de durée , et songez qu'il vous fait faire un grand trajet : il vous transporte de la terre au ciel. » Le Roi : '« Je passe d'une couronne corruptible à une couronne incorruptible, où je n'aurai à craindre aucun trouble, aucune espèce de trouble. » Et se tournant vers l'exécuteur : «xMes cheveux sont-41s bîfen ? » Il ôta son manteau et son Saint-George , donna le Saint-George à l'évêque en lui disant : « Souvenez -vous, » ôta son habit, remit son manteau, et regardant le billot : v Placez-le de manière qu'il soit bien ferme, » dit-il à l'exécuteur. « Il est ferme, sire. » Le Roi : « Je ferai une courte prière, et, quand j'étendrai les mains, alors... » Il se recueillit, se dit à lui-même quelques mots à voix basse, leva les yeux*au ciel, s'agenouilla, posa sa tête sur le billot; l'exécuteur toucha ses chevçux pour les ran-
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ger encore sous son bonnet ; le roi crut qu*il allait frapper : « Attendez le signe, » lui dit-il. « Je l'attendrai, sire, avec le bon plaisir de Votre Majesté. » Au bout d'un instant le roi tendit les mains ; l'exécuteur frappa, la tête tomba au premier coup : « Voilà la tête d'un traître, » dit-il en la montrant au peuple : un long et sourd gémissement s'éleva autour de White- Hall. Beaucoup de gens se précipitaient au pied de l'échafaud pour tremper leur mouchoir dans le sang du roi. Deux corps de cavalerie, s'avançant dans deux directions différentes, dispersèrent lentement la foule. L'échafaud demeuré solitaire , on enleva le corps : il était déjà enfermé dans le cercueil ; Cromwell voulut le voir, le considéra attentivement, et, soulevant de ses mains la tête, comme pour s'assurer qu'elle était bien séparée du tronc : « C'était là un corps bien constitué, dit-il, et qui promettait une longue vie. »
( Histoire de la révolution d'Angleterre.)
Des f rands liomiiief .
Il y a dans l'activité d'un grand homme deux parts ; il joue deuxrôles : on peut marquer deux époques dans sa carrière. Il comprend mieux que tout autre les besoins de son temps, les besoins réels, actuels, ce qu'il faut à la société contemporaine pour vivre et se développer régulièrement ; il sait aussi mieux que tout autre s'emparer de toutes les forces sociales pour les diriger vers ce but. De là son pouvoir et sa gloire : c'est là ce qui fait qu'il est, dès qu'il paraît, compris, accepté, suivi, que tous se prêtent et concourent à l'action qu'il exerce au profit de tous.
Il ne s'en tient pas là : les besoins réels et généraux de son temps à peu près satisfaits , la pensée et la volonté du grand homme vont plus loin. Il s'élance hors des faits actuels ; il se livre à des vues qui lui sont personnelles ; il se complaît à des combinaisons plus ou moins vastes, plus ou moins spacieuses, mais qui ne se fondent point , comme ses premiers travaux, sur l'état positif, les instincts communs, les vœux déterminés T. I. 21
i!|82 PROSE.
de la société, en combinaisons lointaines et arbitraires ; il veut, en un mot , étendre infiniment son action , posséder Tayenir comme il possède le présent.
Ici commence régoï'smê et le rêve : pendant quelque temps, et sur la foi de ce qu'il a déjà fait, on suit le grand homme dans cette nouvelle carrière ; on croit en lui, on lui obéit ; on se prête pour ainsi dire à ses fantaisies, que ses flatteurs et ses dupes admirent même, et vantent comme ses plus subli> mes conceptions. Cependant le public, qui ne saurait longtemps demeurer hors du vrai , s'aperçoit bientôt qu*on Fentrai&e où il n'a nulle envie d'aller, qu'on l'abuse et qu'on abuse de lui. Tout à l'heure le grand homme avait mis sa haute inteUigence, sa puissante volonté au service de la pensée générale , du vœu commun ; maintenant il veut employer la force publique au service de sa propre pensée , de son propre désir ; lui seul sait et veut ce qu'il fait. On s'en inquiète d'abord, bientôt on s'en lasse : on le suit quelque temps mollement, à contre-cœur; pins on se récrie , on se plaint; puis enfin on se sépare ; le grand homme reste seul , et il tombe, et tout ce qu'il avait pensé et voulu seul, toute la partie purauent personnelle et arbitraire de ses œuvres tombe avec lui.
Je ne me refuserai point à emprunter à notre temps le flambeau qu'il nous offre en cette occasion, porar en édairer un temps éloigné et obscur. La destinée et le nom de Na;H>léon sont maintenant de l'histoire, je ne ressens pas le moindre embarras à en {Mrler, et à ea parler avec liberté.
Personne n'ignore qu'au moment où il s'est saisi du pouvoir en France , le besoin dominant, impérieux de notre patrie, était la sécurité, au-dehors, de l'indépendaiice nationale, au-dedans, de la vie civile. Dans la tourmente révolutioniiairet la destinée extérieure et intérieure, l'État et la société , avaient été également compromis. Replacer la Frsace nouvelle dans la confédération européenne , la faire avouer, accueillir des autres États, et la constituer au-dedans d'une manière paisible, réguhère ; la mettre en un mot en possession de l'indé-