‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 115 sur 127 · VILLEMAIN · texte numérisé non relu

VILLEMAIN

s'étaient hutûiliés les empereurs souillés du sang des peuples ; tribune pacifique et tutélaire qui, plus d'une fois, donna retuge à ses mortels ennemis; tribune où furent longtemps dé- &odus des intérêts partout abandoimés, et qui, seule, plaidait éternellement la cause du pauvre contre le riche, du faible contre l'oppresseur, et de Thomme contre lui-m^e.

Là , tout s'ennoblit et se divinise; l'orateur, maître de» esprits qu'il élève, et qu'il c(msterne tour à tour, peut leur montrer quelque chose de plus grand que la gloire et de plus effrayant que la mort ; il peut faire descendre du haut des cieux une éternelle espérance sur ce» tombeaux où Périclés n'apportait que des regrets et des larmes. Si , comme Torateur romain, il célèbre les guerriers de la lé;gion de Mars, tombés au champ de bataille, il donne à leurs âmes cette immorta* lité que Cicéron n'osait promettre qu'à leur souvenir ; il charge Dieu lui-même d'acquitter la reconnaissance de la patrie* Veut-il se renfermer dans la prédication évangéUque ? Cette science de la morale, cette expérience de l'homme , ces secrets des passions , étude éternelle des philosophes et des ora* leurs anciens, doivent être dans sa main. C'est lui, pliis encore que l'orateur de l'anriquité , qui doit c^naître tous les détours du cœur humain , toutes les vicissitudes des émotions, toutes les parties sensibles de l'âme , non pour exciter ces affections violentes, ces animosités populaires, ces grands incendies des passions, ces feux de vengeance et de haine où triomphait l'antique éloquence, mais pour apaisrer, pour adoucir, pour purifier les âmes. Armé contre toutes les passions , sans avoir le droit d'en appeler aucune à son secours , il est cdi)ligé de créer une passion nouvelle , s'il est permis de profaner par ce nom le sentiment profond et sublime qui , seul , peut tout vaincre et tout remplacer dans les cceurs, l'enthousiasme religieux, qui doit donner à son accent, à ses pensées, à ses paroles , plutôt l'inspiration d'un prophète que le mouvement d'un orateur.

MInibeftik

Ne me demandez pas ce que fut Mirabeau selon les maximes de la morale, mais ce qu'il fit et quelle puissance il exerça sur les autres hommes. Personne de vous peut-être ne Ta connu ; mais si nous consultons les mémoires du temps , si dans ses paroles à demi figées sur le papier nous cherchons à reconnaître Tinspiration primitive , nous voyons un homme audacieux parle caractère autant que par le génie, attaquant avec véhémence lorsqu'il aurait eu peine à se défendre, faisant passer les mépris qu'on lui avait d'abord montrés pour le premier des préjugés qu'il veut détruire ; y réussissant à force de hardiesse et de talent , et ressaisissant par l'éloquence l'ascendant sur les passions qu'il cesse de flatter. Ces dons naturels, cette voix totlnante, cette action , tout cela était enseveli dans les livres des rhéteurs; mais tout cela est ressuscité par Mirabeau. Cet homme était né orateur ; sa tête énorme, grossie par son énorme chevelure ; sa voix âpre et dure, longtemps traînante avant d'éclater : son débit d'abord lourd , embar-* rassé, tout, jusqu'à ses défauts, impose et subjugue. Il commence par de lentes et graves paroles , qui excitent une attention mêlée d'anxiété; lui-même il attend sa colère; mais qu'un mot échappe du sein de la tumultueuse assemblée, ou qu'il s'impatiente de sa propre lenteur, tout hors de lui, Torateur s'élève. Ses paroles jaillissent, énei^iques et nouvelles ; son improvisation devient pure et correcte, en restant véhémente , hardie, singulière; il méprise, il insulte , il menace. Une sorte d'impunité est acquise à ses paroles connue à' ses actions. Il refuse les duels avec insolence , et fait taire les factions du haut de la tribune.

(Cours d'étùfuenee.)

consm,

NÉ m 1791.

COUSIN (Victor) naquit à Paris en 1791. U Tut un des élèves les plus remarquables du lycée Gharlemagne » et commença par des succès de collège une renommée que , comme professeur et philosophe, il a rendue européenne. Il a publié différents ouvrages philosophiques, et une traduction de Platon , à laquelle il a joint des arguments qui décèlent partout le grand écrivain et le penseur profond.

M. Cousin est entré à TAcadémie française après la mort de Fou» rier, et à TAcadémie des sciences morales et politiques, à Tépoque de sa création. Il est aujourd'hui pair de France , membre du Conseil royal de Puniversité, et professeur à la faculté des lettres de Paris.

Principes plillosoplilqaeB da ciiiistlantonie.

Le christianisme , la dernière religion qui ait paru sur la terre, est aussi de beaucoup la plus parfaite. Le christianisme est le complément de toutes les religions antérieures, le dernier résultat des mouvements religieux du monde ; il en est la fin , et avec le christianisme toute religion est consommée. £n effet, le christianisme si peu étudié, si peu compris, n*est pas moins que le résumé des deux grands systèmes religieux qui ont régné tour à tour dans TOrient et dans la Grèce. Il réunit en lui tout ce qu*il y a de vrai , de saint , de sage dans le théisme de TOrient , dans Théroîsme et dans le naturalisme mythologique de la Grèce et de Rome. La religion d*un Dieu fait homme est une religion qui , d'une part, élève Fâme vers le ciel, vers son principe absolu , vers un autre monde , et qui en même temps lui enseigne que son œuvre et ses devoirs sont en ce monde et sur cette terre. La religion de

i^90 PROSE.

Y Homme-Dieu donne un prix infini à rhumanité. L'humanité est donc quelque chose de très grand , puiqu*elle a été ainsi choisie pour être le réceptacle et Timage d*un Dieu. De là , dans le christianisme , la dignité de l'humanité confondue avec la sainteté de la leligion et partout répandue avec elle. Aussi le christianisme est-il une religion éminemment humaine, éminemment sociale. En voulez-vous la preuve? Qu'est-il sorti du christianisme et de la société chrétienne ? la liberté moderne , les gouvernements représentatifs. Tournez les yeux en dehors et au-delà du christianisme : qu*ont produit depuis vingt siècles les autres religions ? La religion brahmique , la religion musulmane et toutes les autres religions qui régnent encore aujourd'hui sur la terre , que produisent-elles ? Ici une dégradation profonde , là une tyrannie sans bornes. Au contraire, l'Europe chrétienne est le berceau de la liberté ; et si c'était ici le lieu et le temps , je vous démontrerais que le christianisme, qui, de fait, a produit les gouvernements représentatifs, pouvait seul apporter cette forme admirable de gouvernement qui identifie l'ordre et la liberté. C'est aussi le christianisme qui , après avoir conservé le dépôt des sciences, des arts , des lettres, leur a donné une impulsion puissante. Le christianisme est la racine de la philosophie moderne. £n effet , toute époque est une ; il y a un rapport naturel entre la philosophie d'un temps et la religion de ce temps. Ainsi , la philosophie Sankhya , tout en se séparant des Vedas , s'y rattache encore ; la philosophie grecque , la philosophie d' Aristote et celle de Platon , est au fond une philosophie païenne, et la philosophie moderne est essentieUement la fille d'une société chrétienne. Je fais donc profession de croire que les grandes vérités qu'a déjà développées et que pourra développer encore la philosophie moderne sous les formes qui lui sont propres , sont si loin d'être opposées aux vérités que contient le christianisme , qu'au contraire , selon moi, toute vraie philosophie est en germe dans les mystères chrétiens.

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