COUSIN. Û
PhllosopUle de l'histoire.
Le premier devoir de l'historien philosophe est de demander aux faits ce qu'ils signifient, l'idée qu'ils expriment, le rapport qu'ils soutiennent avec l'esprit de l'époque du monde au sein de laquelle ils font leur apparition. Rappeler tout fait , même le plus particulier, à sa loi générale, à la loi qui seule ie fait être; examiner son rapport avec les autres faits élevés aussi à leur loi ; et de rapports en rapports arriver jusqu'à saisir celui de la particularité la plus fugitive , à l'idée la plus générale d'une époque ; c'est là la règle éminente de l'histoire. Cette règle se divise en autant de règles particulières que l'esprit général d'une époque peut avoir de grandes manifestations. Or, à quelles conditions se manifeste l'esprit d'une époque? à trois conditions. D'abord, il faut que l'esprit d'une époque, pour être visible , prenne possession de l'espace, s'y établisse , et occupe une portion quelconque plus ou moins considérable de ce monde ; il faut qu'il ait son lieu , son théâtre : c'est là la condition même du drame de l'histoire. Mais sur ce théâtre , il faut que quelqu'un paraisse pour jouer la pièce; ce quelqu'un , c'est l'humanité, c'est-à-dire les masses. Les masses sont le fond de l'humanité; c'est avec elles, en elles et pour elles que tout se fait ; elles remplissent la scène de l'histoire, mais elles y figurent seulement; elles n'y ont qu'un rôle muet et laissent pour ainsi dire le soin des gestes et des paroles à quelques individus éminents qui les représentent En effet , les peuples ne paraissent pas dans l'histoire , leurs chefs seuls y paraissent. Et par chefs, je n'entends pas ceux qui commandent en apparence, j'entends ceux qui commandent en réalité , ceux que les peuples suivent en tout genre , parce qu'ils ont foi en eux et qu'ils les considèrent comme leurs interprètes et leurs organes , et parce qu'ils le sont en effet. Les heux , les peuples , les grands hommes , voilà les trois choses par lesquelles l'esprit d'une époque se
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manifeste nécessairement , et sans lesquelles il ne pourrait pas se manifester; ce sont donc là les trois points importants auxquels l'histoire doit s'attacher. Si tout exprime quelque idée, comme nous l'avons démontré, lieux, peuples, individus, tout cela n'est qu'une manifestation quelconque d'idées cachées que la philosophie de l'histoire doit dégager et mettre en lumière.
(Cours dt pktto§opki$.\
THIERRY (Augustin) naquit à Bloisle 10 mai 1795. Les Lettres sur (^Histoire de France, qui parurent d'abord dans le Courrier Fran» çais , fixèrent Tattention des esprits sérieux , et firent concevoir du jeune historien des espérances que réalisa complètement la publication de V Histoire de ta conquête de l'Angleterre par les Normands. Cet ouvrage, un des plus solides et des plus remarquables parmi ceux dont s'honore notre siècle, est pour A. Thierry un titre impérissable de gloire*
Aveugle depuis plusieurs années, Thierry n'en poursuit pas moins activement ses travaux, grâce au zèle d'une amitié pieuse qui se plaît à lui rendre faciles des recherches que l'auteur ne peut plus faire lui-même.
Le DéToaement k la science.
Comme je ne pouvais avoir à ma disposition qu'un très petit nombre de livres, il me faUait aller chercher le reste dans les bibliothèques publiques. Au plus fort de Fhiver, je faisais de longues séances dans les galeries glaciales de la rue de Richelieu, et plus tard, sous le soleil d'été, je courais, dans un même jour, de Sainte-Geneviève à l'Arsenal, et de l'Arsenal à l'Institut, dont la bibliothèque, par une faveur exceptionnelle, restait ouverte jusqu'à cinq heures. Les semaines et les mois s'écoulaient rapidement pour moi, au milieu de ces recherches préparatoires où ne se rencontrent ni les épines ni les découragements de la rédaction; où l'esprit, planant en liberté au-dessus des matériaux qu'il rassemble, compose et recompose à sa guise, et construit d'un souffle le modèle
idéal de Tédifice que, plus tard , il faudra bâtir pièce à pièce, lentement et laborieusement £n promenant ma pensée à travers ces milliers de faits épars dans des centaines de volumes, et qui me présentaient pour ainsi dire à nu les temps et les hommes que je voubb peindre , je ressentais quelque chose de Témotion qu^éprouve un voyageur passionné à l'aspect du pays qu*il a longtemps souhaité de voir et que lui ont montré ses rêves. . .
Dans l'espèce d*extase qui m'absorbait intérieurement, pendant que ma main feuilletait le volume ou prenait des notes, je n'avais aucune conscience de ce qui se passait autour de moi. La table où j'étais assis se garnissait et se dégarnissait de travailleurs; les employés de la bibliothèque ou les curieux allaient et venaient par la salle; je n'entendais rien , je ne voyais rien; je ne voyais que les apparitions évoquées en moi par raa lecture. Ce souvenir m'est encore présent; et, depuis cette époque de premier travail , il ne m'arriva jamais d'avoir une perception aussi vive des personnages de mon drame , de ces hommes de race, de mœurs, de physionomies et de destinées si diverses, qui successivement se présentaient à mon esprit , les uns chantant sur la harpe celtique l'étemelle attente du retour d'Arthur, les autres naviguant dans la tempête avec aussi peu de souci d'eux-mêmes que le cygne qui se joue sur un lac; d'autres, dans l'ivresse de la victoire, amoncelant les dépouilles des vaiitcus, mesurant la terre au cordeau pour en faire le partage, comptant et recomptant par têtes les familles comme le bétail; d'autres enfin , privés par une seule défaite de tout ce qui fait que la vie vaut quelque chose , se résignant à voir l'étranger assis en maître à leurs propres foyers, ou , frénétiques de désespoir, courant à la forêt pour y vivre comme vivent les loups, de rapine, de meurtre et d'indépendance....
Si , comme je me plais à le croire, l'intérêt de la science est compté au nombre des grands intérêts nationaux , j'ai donné à mon pays tout ce que lui donne le soldat mutilé sur le champ de bataille. Quelle que soit la destinée de mes travaux , cet
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exemple», je l'espère, ne sera pas perdu. Je voudrais qu'il servît à combattre l'espèce d'affaissement moral qui est la maladie de la génération nouvelle ; qu'il pût ramener dans le droit chemin de la vie quelqu'une de ces âmes énervées qui se plaignent de manquer de foi , qui ne savent où se prendre, et vont cherchant partout , sans le rencontrer nulle part , un objet de culte et de dévouement Pourquoi se dire avec amertume que, dans le monde constitué comme il est, il n'y a pas d'air pour toutes les poitrines , pas d'emploi pour toutes les intelligences? L'étude sérieuse et calme n'est-elle pas là? et n'y a-t-il pas en elle un refuge , une espérance , une carrière à la portée de chacun de nous? Avec elle on traverse les mauvais jours sans en sentir le poids ; on se fait à soi-même sa destinée; on use noblerii'ent sa vie. Voilà ce que j'ai fait et ce que je ferais encore ; si j'avais à recommencer ma route, je prendrais celle qui m'a conduit où je suis. Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche , je puis rendre ce témoignage , qui de ma part ne sera pas suspect : il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé ellemême, c'est le dévouement à la science.
{Dix mns d'études histariqum.)
Meurtre de Tbomas Becket.
Thomas Becket venait d'achever son repas du matin, et ses serviteurs étaient encore à table ; il salua les Normands à leur entrée, et demanda le sujet de leur visite. Ceux-ci ne lui firent aucune réponse intelligible , s'assirent et le regardèrent fixement pendant quelques minutes. Regnault , fils d'Ours, prit ensuite la parole : « — Nous venons, dit-il, de la part du roi, pour que les excommuniés soient absous , que les évêques suspendus soient rétablis , et que vous-même donniez raison de vos desseins contre le roi. — Ce n'est pas moi , répondit Thomas , c'est le souverain pontife lui-même qui a excom-
munie l'archevêque d'York, et qui seul par conséquent adroit de l'absoudre. Quant aux autres, je les rétablirai, s'ils veulent me faire leur soumission. — Mais de qui donc , demanda Regnault, tenez-vous votre archevêché? Est-ce du roi, ou du pape? — J'en tiens les droits spirituels de Dieu et du pape, et les droits temporels du roi. — Quoi ! ce n'est pas le roi qui vous a tout donné ! — Aucunement, » répondit Becket. Les Normands murmurèrent à cette réponse , traitèrent la distinction d'argutie, et firent des mouvements d'impatience, s'agitant sur leur siège et tordant leurs gants qu'ils tenaient à la main. « Vous me menacez, à ce que je crois, dit le primat, mais c'est inutilement; quand toutes les épées de l'Angleterre seraient tirées contre ma tête, vous ne gagneriez rien sur moi. — Aussi ferons-nous mieux que menacer , » répliqua le fils d'Ours , se levant tout à coup; et les autres le suivirent vers la porte, en criant : « Aux armes ! »
La porte de l'appartement fut fermée aussitôt derrière eux : Regnault s'arma dans l'avant-cour, et prenant une hache des mains du charpentier qui travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser. Les gens de la maison, entendait les coups de hache, supplièrent le primat de se réfugier dans l'église, qui communiquait à son appartement par un cloître ou une galerie; il ne le voulut point ; et on allait l'entraîner de force, quand un des assistants fit remarquer que l'heure des vêpres avait sonné. « Puisque c'est l'heure de mon devoir, j*irai à l'église, » dit l'archevêque; et, faisant porter sa croix devant lui, il traversa le cloître à pas lents, puis marcha vers le grand autel , séparé de la nef par une grille de fer entr'ouverte. A peine il avait les pieds sur les marches de l'autel, que Regnault, fils d'Ours, parut à l'autre bout de l'église, revêtu de sa cotte de mailles, tenant à la main sa lai^e épée à deux tranchants, et criant : « A moi ! à moi ! loyaux servants du roi. » Les autres conjurés le suivirent de près, armés comme lui de la tête aux [pieds, et brandissant leurs épées. Les gens qui étaient aVec le primat voulurent alors fermer la grille du chœur; lui-même le leur défendit, et quitta l'autel