SAINT-ÉVREMONT
SÂINT-ÉVREMONT (Chablbs db) naquit à Saint-Denîs-le-Guast, d'une ancienne maison de Normandie. Après aToir commencé Tétude du droit, il quitta le barreau pour les armes, et y obtint une certaine réputation et Testime des militaires les plus distingués de son temps. Sa profession ne Tempêcha pas de cultiver les lettres avec quelque succès. Ce fut même la cause indirecte qui lui fit quitter la France. Le traité des Pyrénées , ce cbef-d^œuvre de Mazarin , n*eut pas l'approbation de Saint-Évremont : il écrivit à ce sujet «u marquis de Gréquy une lettre satirique dont Louis XIV eut connaissance. Le rai en fut irrité à ce point quMl ordonna que Tauteur fût enfermé à la Bastille. Saint-Évremont , prévenu dans la forêt d'Orléans du danger qui le menaçait , se hâta de sortir de France , et se retira en Angleterre, où il fut reçu à bras ouverts par la meilleure compagnie de Londres. Ce fut là quMl composa une grande partie de ses ouvrages ; c'était par la lecture et la composition qu'il cherchait à adoucir les chagrins de sa disgrâce.
L'indulgence qu'on a pour les hommes de qualité qui se font auteurs, celle qu'on doit avoir pour ceux qui sont malheureux et éloignés de leur patrie, influa sans doute sur le jugement que les contemporains portaient de Saint-Évremont. On voit dans les auteurs du temps qu'ils le r^ardaient comme un écrivain très remarquable. Aujourd'hui , cette estime s'est bearocoop albiblie : on ne lit plus guère ses volumineux ouvrages. Mais, si Ton se borne à quelques morceaux de choix, on y trouvera cette liberté de pensée, celte délicatesse d'expression et cette habileté à raconter qui ont fait de son temps les trois quarts de sa réputation.
Saint-Évremont mourut le 20 septembre 1703, âgé de quatre-vingtdix ans et demi.
T«reiine et Gondé.
Vous trouTerez dans M. le Prince la force dn génie , la grandeur du courage, une lumière vive, nette, toujours présente. M. de Turenne a les avantages du sang-froid, uno
grande capacité, une longue expérience, une valeur assurée.
L'activité du premier se porte au-delà des choses nécessaires, pour ne rien oublier qui puisse être utile : l'autre, aussi agissant qu'il le doit être, ne fait rien de superflu.
M. le Prince fier dans le commandement, également craint et estimé. M. de Turenne plus indulgent, et moins obéi par l'autorité qu'il se donne que par la vénération qu'on a pour lui.
M. le Prince plus agréable à qui sait lui plaire , plus fâcheux à qui lui déplaît; plus sévère quand on manque, plus touché quand on a bien fait. M. de Turenne, plus concertés excuse les fautes sous le nom de malheurs; et réduit souvent le plus grand mérite à la simple louange de faire bien son devoir.
M. le Prince s'anime avec ardeur aux grandes choses , jouit de sa gloire sans vanité, reçoit la flatterie avec dégoût. M. de Turenne va naturellement aux grandes et aux petites choses , selon le rapport qu'elles ont à son dessein.
Quelques troupes que vous donniez à IM. le Prince , il a toujours la même assurance dans le combat; vous diriez qu'il sait inspirer ses propres (jualités à toute l'armée. Sa valeur , son intelligence , son action semblent lui répondre de celle des autres. Avec beaucoup de troupes dont M. de Turenne se défie , il cherche ses sûretés : avec peu de bonnes qui ont gagné sa confiance, il entreprend conmie aisé ce qui parait impossible.
Pour M. le Prince victorieux, le plus grand éclat de la gloire; pour M. le Prince malheureux, jamais de honte; et peut-être un préjudice aux affaires et jamais à sa réputation. La réputation de M. de Turenne est plus attachée au bien des . affaires. Ses actions n'ont rien de particulier qui les distingue ÏX)ur être =* égales et continues. Tout ce que dit , tout ce qu'écrit, tout ce c[ue fait M. de Turenne, a cpielque chose de ti'op secret pour ceux qui ne sont pas assez pénétrants. La nature lui a donné le grand sens, la capacité, le fond du mé-
d. Plus calme. 2. Parce qu'elles sont.
SAIMT-ÊVBEMONT. ^9
rite; et lui a dénié ce feu du génie, cette ouverture, cette liberté d*eiq[»it qui en fait l'édat et l'agrément. Il faudra le perdre pour connaitre bien ce qu'il vaut, et il lui coûtera la ne pour se faire une juste et pleine réputation K
Là Tertu de M. le Prince n'a pas moins de lumière 2 que de force; mais elle a moins de suite et de liaison que celle de M. de Turenne. L'un est plus propre à finir glorieusement des actions; l'autre à terminer utilement une guerre.
A M, le comte d'Olonne.
Yous me laissâtes hier dans une conversation qui devint insensiblement une furieuse dispute. On y dit tout ce que l'on peut dire à la honte et à l'avantage des lettres. Vous devinez les acteurs, et savez qu'ils étaient tous deux fort intéressés à maintenir leur parti; Beautru ^ ayant fort peu d'obligation à la nature de son génie, et le Gonunandeur pouvant dire, sans être ingrat, qu'il ne doit son talent ni aux arts ni aux sciences.
La dispute vint sur le sujet de la reine de Suède, qu'on louait de la connaissance qu'elle a de tant de choses. Tout d'un coup le Gonmiandeur se leva , et ôtant son chapeau d'un air tout particulier : « Messieurs, dit-il, si la reine de Suède n'avait su que les coutumes de son pays , elle y serait encore : pour avoir appris notre langue et nos manières , pour s'être mise en état de réussir huit jours en France, elle a perdu son royaume. Voilà ce qu'ont produit sa science et ses belles lumières que vous nous vantez. »
Beautru voyant choquer la reine de Suède qu'il estime tant, et les bonnes lettres qui lui sont si chères, perdit toute considération , et commençant par un serment : « Il faut être bien injuste, reprit-il, d'imputer à la reine de Suède, comme un crime, la plus belle action de sa vie. Pour votre aversion
d. Préyision remarquable et qui 3. Né à Paris en 1588 , et Tun prouve la sagacité de 1 auteur. des premiers membres de l^Acadé-