‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 46 sur 127 · LA ROCHEFOUCAULD · texte numérisé non relu

LA ROCHEFOUCAULD

peut sonder la profondeur ni percer les ténèbres de ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants, il fait mille insensibles tours et retours; là il est souvent invisible à luimême; il y conçoit, il y nourrit, il y élève, sans le savoir, on grand nombre d'affections et de haines. Il en forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il les méconnaît, ou il ne peut se résoudre à les avouer.

De cette nuit qui le couvre, naissent les ridicules persuasions qu'il a de lui-même , ses erreurs , ses ignorances sur son sujet De là vient qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont qu'endormis; qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir dès qu'il se repose , et qu'il pense avoir perdu tons les goûts qu'il a rassasiés. Mais cette obscurité épaisse qui le cache à lui-même n'empêche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui , en quoi il est semblable à nos yeux. Il veut obtenir des choses qui ne lui sont pas avantageuses, et qui même lui sont nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut 11 est bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les plus frivoles, et trouve tout son plaisir dans les plus fades , et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans tous les états de la vie et dans toutes les conditions. Il vit partout, il vit de tout, il vit de rien. Il s'accommode des choses, de leur privation; il passe même dans le parti des gens qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins; et, ce qui est admirable; il se hait luimême avec eux ; il conjure à sa perte ' ; il travaille même à sa ruine ; enfin, il ne se soucie cpie d'être, et, pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi.

Il ne faut donc pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité , et s'il entre hardiment en société avec elle pour se détruire , parce que , dans le même temps qu'il se mine dans un endroit, il se rétablit dans un autre. Quand on

1. Nous disons aujourd'hui con- avec un mot comme ruine ^ perte,

jurer la perte et non à la perte, malheur , il signifie détourner.

Au reste, le sens de conjurer, pris L'auteur veut dire, il conspire à

activement, a lui-même changé ; sa perte.

5/i PROSE.

pense qu*il quitte son plaisir, il ne fait que le suspendre ou le changer ; et, lors même qu'il est vaincu , et qu'on croit eu être défait, on le trouve qui triomphe dans sa propre défaite. YoUàla peinture de l'amour-propre, dont toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation. La mer en est une image sentie et l'amour-propre trouve dans le fiux et le reflux de ses vagues une fidèle expression de la succession turbulente de ses pensées et de ses étemels mouvements.

(Jlarimef )

Le cardinal de. Reiz.

Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d'élévation, d'étendue d'esprit, et plus d'ostentation que de vraie grandeur. Il a une mémoire extraordinaire; plus de force que de p(^tes6e dans ses paroles; l'humeur facile; de la dooiHté et de la faiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis ; peu de piété, quelques apparences de reli^on.

Il paraît ambitieux sans l'être. La vanité et ceux qui l'ont conduit lui ont fait entreprendre de grandes choses, presque toutes opposées à sa profession. Il a suscité les plus grands désordres de l'État, sans avoir un dessein formé de s'en prévaloir; et, bien loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place , il n'a pensé qu'à lui paraître redoutable, et à se flatter de la fausse vanité de lui être opposé. Il a su néanmoins profiter avec habileté des malheurs publics pour se faire cardinal. Il a souffert sa prison avec fermeté , et n*a dû sa hberté qu'à sa hardiesse. La paresse l'a soutenu avec gloire durant plusieurs années dans l'obscurité d'une vie errante et cachée. Il a conservé l'archevêché de Paris contre la puissance du cardinal Mazarin ; mais , après la mort de ce ministre, il s'en est démis, sans connaître ce qu'il faisait, et sans prendre cette conjoncture pour ménageries intérêts de ses amis et les siens propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa réputation.

Sa pente naturelle est l'oisiveté ; il travaille néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec

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