‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 54 sur 127 · NICOLE · texte numérisé non relu

NICOLE

vaine et maligne les a toujours portés à se contredire les uns les autres, quand ils en om eu le moindre sujet. Chacun a voulu ou rabaisser les autres , ou s'en distinguer , en disant quelque chose de nouveau , et en ne suivant pas simplement le train commun. Ainâ il faut qu'une vérité soit bien claire , lorsqu'elle étouffe cette inclination , et qu'elle les contraint à se réunir dans quelque maxime. Et c'est ce qui est arrivé à r^ard de celle-ci; car il ne s'est point trouvé de philosophe assez bizarre pour prétendre que l'homme devait éviter de se connaître. Que si quelqu'un passait même jusqu'à cet excès , il ne le pourrait faire qu'en supposant que l'homme est si malheureux , et que ses maux sont tellement sans remède » qu'il ne ferait qu'augmenter son midheur en se connaissant soi-même ; et ainsi il fondrait toujours se connaître , pour conclure , même par ce bizarre raisonnement , qu'il est bon de ne se connaître pas.

Mais ce qui est bien étrange, c'est qu'étant si unis à avouer l'importanee de ce devoir, ils. i|e le sont pas mpins dans l'ékHgnemeat de le pratiquer. Car, bien loin de travailler sérieusement i acquérir c^te connaissance» ils ne sont presque occupés toute kur vie que du soin de l'éviter. Rien ne leur est plus odieux que cette lumière qui les découvre à leurs propres yeux , et qui les oblige de se voir tels qu'ils sont Ainsi , ils font toutes choses pour se la cacher , et ils établissent leur repos à vivre dans l'ignorance et dans l'oubli de leur état

( Estais de morale. )

Le nom d'amour^^pre ne sufiit pas pour nous faire connaître sa nature, piûsqu'on se peut aimer en bien des manières. Il faut y joindre d'autres qualités pour s'en foroier une véritable idée. Ces qualités sont, que l'homme corrompu non seulement s'aime soi-même, mais qu'il n'aime que soi , qu'il rapporte tout à soi. Il se désire toutes sortes de biens >

d'honneurs, de plaisirs , et il n'en désire qu*à soi-même, ou par rapport à soi-même. Il se fait le centre de tout ; il \ oudrait dominer sur tout, et que toutes les créatures ne fussent occupées qu'à le contenter, à le louer, à l'admirer. Cette disposition tyrannique , étant empreinte dans le fond du cœur de tous les hommes , les rend violents , injustes , cruels , ambitieux, flatteurs, envieux, insolents , querelleurs : en nn mot, elle renferme les semences de tous les crimes et de tous les dérèglements des hommes , depuis la plus légère jusqu'aux plus détestables. Voilà le monstre que nous renfermons dans notre sein. Il vit et règne absolument en nous, à moins que Dieu n'ait détruit son empire en versant un autre amour dans notre cœur. Il est le principe de toutes les actions qui n'en ont point d'autre que la nature corrompue,; et bien loin qu'il nous fasse de Fhorreur, nous n'aimons et ne haïssons toutes les choses qui sont hors de nous, que selon qu'elles sont conformes ou contraires à ses incUnations.

Mais si nous l'aimons dans nous-mêmes , il s'en faut bien que nous le traitions de même , quand nous l'apercevons dans les autres. Il nous paraît alors au contraire sous sa forme naturelle , et nous le haïssons même d'autant plus que nous nous aimons , parce que l'amour-propre des autres hommes s'oppose à tous les désirs du nôtre. Nous voudrions que tous les autres nous aimassent , nous admirassent , phassent sous nous ; qu'ils ne fussent occupés que du soin de nous satisfaire ; et non seulement ils n'en ont aucune envie , mais ils nous trouvent ridicules de le prétendre ; et ils sont prêts à tout faire , non seulement pour nous empêcher de réussir dans nos désirs, mais pour nous assujettir aux leurs , et pour exiger les mêmes choses de nous. Voilà donc par là tous les honunes aux mains les uns contre les autres; et si celui qui ajdit qu'ils naissent dans un état de guerre, et que chaque homme est naturellement ennemi de tous les autres hommes , eût voulu seulement représenter par ces paroles la disposition du cœur des hommes les uns envers les autres, sans prétendre la faire passer pour légitime et pour juste, il aurait dit une^' chose aussi conforme

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