‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 66 sur 127 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

pas. On dit que Malherbe censiiltak sur ses vers*jusqa*à Toreiile de sa serrante ; et je me souviens q«e Molière m*a montré aussi plusieiirs fois uoe vieille servante qu'il avait chez lui, à qui il lisait, disait*ii, quekpieléis ses comédies; et il m*a»sorait que, lorsque des endroits de plaisanterie ne Tavaleat point frappée, H les corrigeait, parce qa'il avait plusieurs fois prouvé sur son théâtre que ces endroits^ n*y réussissaient point Ces exemples sont un peu singuliers, et je ne voudrais pas conseiller à tout le monde de les imiter. Ce qui est de certain S c'est que nous ne sanrion» trop consulter nos amis.

11 paraît néanmoins que M. Perrauh n'est pas de ce sentiment. S'il croyait ses amis, on ne les verrait pas tous les jours dans le monde nous dire comme ils font : « M. Perrauk est de mes amis , et c'est un fort honnête homme ; je ne sais pas coaunent il s'est allé mettre en t^e de heurter si lourdement la i-ûsout en attaquant dans ses ParaUèles tout ce qu'il y a de livre» anciens estimés et estimables. Veut-il persuader à tous les hommes que , depuis deux mille ans^ ils n'ont pas eu le sens coimnun ? Cela lait pitié. Aussi se garde-t-il bien de nous montrer ses ouvrages. Je souhaiterais qu'il se trouvât quelque honnête homme qui lui voulût sur cela charitablement ouvrn^ les yeux. »

Je veux bien être cet homme charitable. M. Perrault m'a prié de si bonne grâce lui-même de lui montrer ses erreurs, qu'en vérité je ferais conscience de ne lui pas donner sur cela quelque sati^action. J'espère dcmc de lui en faire voir^ plus d'une dans le cours de ces remarques. C'est la moindre chose que je lui dois, pour reconnaître les grands services que feu M. son frère le médecin m'a , dH-il , rendus en me guérissant de deux grandes maladies. Il est certain pourtant que M. son frère ne lut jamais mon médecin. H est vrai que, lorsque j'étais encore tout jeune, étant tombé malade d'une fièvre assez

i. Ce qui est certain, ou ce 2. Lui en faire voir. Voyez la qv'il y^de certain. note de It page 121.

peu daugereuse, une de mes parentes, chez qui je logeais, et dont il était médecin, me Famena, et qu'il fut appelé deux ou trois fois en consultation par le médecin qui avait soin de moi. Depuis, c'est-à-dire trois ans après, cette même parente me l'amena une seconde fois et me força de le consulter sur une difficulté de respirer que j'avais alors, et que j'ai encore. Il me tâta le pouls et me trouva la fièvre, que sûrement je n'avais point Cependant il me conseilla de me faire saigner du pied, remède assez bizarre pour l'asthme dont j'étais menacé. Je fus toutefois assez fou pour faire son ordonnance dès le soir même. Ce qui arriva décela, c'est que ma difficulté de respirer ne diminua point, et que le lendemain, ayant marché mal à propos, le pied m'enfla de telle sorte que j'en fus troi» semaines dans le lit C'est là toute la cure qu'il m'a jamais faite, que je prie Dieu de lui pardonner en l'autre monde.

Je n'entendis plus parler de lui depuis cette belle consultation, sinon lorsque mes Satires parurent, qu'il me revint de tous côtés que, sans que j'en aie jamais pu savoir la raison , il se déchaînait à outrance contre moi , ne m'accusant pas simplement d'avoir écrit contre des auteurs, mais d'avoir glissé dans mes ouvrages des choses dangereuses et qui regardaient l'État Je n'appréhendais guère ces calomnies, mes Satires n'attaquant que les méchants livres, et étant toutes pleines des louanges du roi, et ces louanges mêmes en faisant le plus bel ornement Je fis néanmoins avertir M. le médecin qu'il prît garde à parler avec un peu plus de retenue ; mais cela ne servit qu'à l'agir encore davantage. Je m'en plaignis même alors à M. son frère l'académicien , qui ne me jugea pas digne de réponse. J'avoue que c'est ce qui me fit faire dans mon Art poétique la métamorphose du médecin de Florence en architecte; vengeance assez médiocre de toutes les infamies que ce médecin avait dites de moi. Je ne nierai pas cependant qu'il ne fût homme de très grand mérite, et fort savant » surtout dans les matières de physique. MM. de l'Académie des sciences néanmoins ne conviennent pas tous de l'excellence de sa traduction de Yitruve, ni de toutes les choses avanta-

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geuses que M. son frère rapporte de lui Je puis même nommer un des plus célèbres de FAcadémie d'architecture qui I s'offire de lui faire voir, quand il voudra , papier sur table, que i c'est le dessin du fameux M. le Vau qu'on a suivi dans la fa- ' çade du Louvre, et qu'il n'est point vrai que ni ce grand ouvrage d'architecture, ni l'Observatoire, ni l'Arc-de-Triomphe, soient des ouvrages d'un médecin de la faculté. C'est une querelle que je leur laisse démêler entre eux, et où je déclare que je ne prends aucun intérêt, mes voeux mêmes, si j'en fais quelques uns , étant pour le médecin. Ce qu'il y a de vrai , c'est que ce médecin était du même goût que M. son frère sur les anciens , et qu'il avait pris en haine , aussi bien que lui , tout ce qu'il y a de grands personnages dans l'antiquité. On assure que ce fut lui qui composa cette belle défense de l'opéra d'Alceste, où, voulant tourner Euripide en ridicule, il fit ces étranges bévues que M. Racine a si bien relevées dans la préface de son Iphigénie. C'est donc de lui, et d'un autre fr&-e encore qu'ils avaient , grand ennemi comme eux de Platon , d'Euripide et de tous les autres bons auteurs , que j'ai voulu parler quand j'ai dit qu'il y avait de la bizarrerie d'esprit dans leur famille , que je reconnais d'ailleurs pour une famille pleine d'honnêtes gens, et où il y en a même plusieurs, je crois, qui souffrent Homère et Virgile.

On me pardonnera si je prends encore ici l'occasion de désabuser le public d'une autre fausseté que M. Perrault a avancée dans la Lettre bourgeoise qu'il m'a écrite , et qu'il a I fait imprimer, où il prétend qu'il a autrefois beaucoup servi à un de mes frères auprès de M. de Colbert , pour lui faire avoir l'agrément de la charge de contrôleur de l'argenterie. Il allègue pour preuve que mon frère , depuis qu'il eut cette charge, venait tous les ans lui rendre une visite, qu'il appelait de devoir et non pas d'amitié. C'est une vanité dont il est aisé de faire voir le mensonge, puisque mon, frère mourut dans l'année qu'il obtint cette charge, qu'il n'a possédée, comme . tout le monde le sait, que quatre mois; et que même, en considération de ce qu'il n'en avait point joui , mon autre frère,

UO PBÛSE.

pour qui nous obtiomes l'agrémeiit de la Baôiue cbaige , ne paya point le marc d*or, qui montait à une somme assez cou* sidérable. Je suis honteux de conter de si petites choses au public; mais mes amis m*ont fait entendre que ces r^roches de M. Perrault regardant Thonneur ; j*étais oUigé d'en faire. voir la fausseté.

isÉ £n 1638.

MALËBRANCHE (Nicolas], né à Paris, entra dans la congrégatioa de l'Oratoire à vingt-deux ans, en 1660. Dégoûté de la science des faits «t des mots, il abandonna Tétude de rhhtoire ecclésiastique et des lances savmlesi pe»r se litrertovt entier aux méditations néCaiiliyfliiiues» le Traité de l*kommeàt Dcscaites hù étant tonhé entre te» mains , U lut oe UTie avec transpertt.et reconnut son véritable talent. S'enfonçant donc de plus en plus dans les questions plûlosophiques, il publia, au tout d'une dizaine d'années, en 1673, la Recherche de la vérité^ celui de tons ses ouvrages qni produisit la plus vive sensation. Malebranche ^ eut de son temps des (fiseiples qui étaient en même temps se» amis, n eat aumi de» smiBtevrs; on compta bcauosnp de mMleèranekisteê* Il n'y en a plus Mgourd'bui : ses systômes so^t reg^dés oamme des iU lusions sublimes, et on le lit comme écrivain plutôt qae. comme philo* sophe.

Il mourut le 15 octobre 1715, à Tâge de 78 ans.

De rimlon de l'esprit avec les objets sensibles , on de la force et de retendue des passions en général.

La secte ia fktB honoraUédes pl^osepbe», et celle d&nt i»en des gens font encore glaire d-eflaèrasser le» sentiineiits!, non» yeot faire croire qu'il ne tient qu'à mm» d*élre heureux. Les Stmciens nous, disent sans cesse que nous ne defons dépendre que de nou^-mêmes; qu*i) ne faut point s'affîger de la perte de son honneur , de ses bien», de ses anus , de se» parents ;. qu'il faut Knijours être ^al et sans la moindre inquiétude, quoi qu'jyi puisse arriver; cpie l'exil, les injures, les insultes, les lâalJbes , et la mort même , ne sont point des maux , et qu'il ne faut point les craindre ou les fuir. Enfin its nous disent une infinité de choses semblables, que non»

sommes assez portés à croire , tant à cause que notre orgueil nous fait aimer Tindépendance , que parce que la raison nous apprend en effet que la plupart des maux qui nous affligent véritablement ne seraient pas capables de nous affliger, si toutes choses étaient dans Tordre.

Mais Dieu nous a donné un corps , et par ce corps, il nous a unis à toutes les choses sensibles. Le péché nous a assujettis à ce corps , et par notre corps il nous a rendus dépendants de toutes les choses sensibles. C'est Tordre de la nature, c*est la volonté du Créateur , que tous les êtres qu'il a faits tiennent les uns aux autres. Nous sommes unis en quelque manière à tout Tunivers, et c'est le péché du premier homme qui nous a rendus dépendants de tous les êtres auxquels Dieu nous avait îteulement unis. Ainsi il n'y a personne présentement, qui ne soit en quelque manière uni et assujetti tout ensemble à son corps, et par son corps à ses parents, à ses amis, à sa ville ^ à son prince , à sa patrie , à son habit , à sa maison , à sa terre, à son cheval, à son chien, à toute la terre, au soleil, aux étoiles , à tous les cieux.

Il est donc ridicule de dire aux hommes, qu'il dépend d'eux d'être heureux, d'être sages, d'être libres; et c'est se moquer d'eux , que de les avertir sérieusement de ne point s'affliger de la perte de leurs amis ou de leurs biens. Car, de même qu'il est ridicule d'avertir les hommes de ne point sentir de douleur lorsqu'on les frappe, ou de ne point sentir le plaisir lorsqu'ils mangent avec appétit; ainsi les Stoïciens n'ont pas raison, ou peut-être se raillent-ils de nous, lorsqu'ils nous prêchent de n'être point affligés de la mort d'un père , de la perte de nos biens, d'un exil, d'une prison, et de choses semblables, et de ne point nous réjouir dans les heureux succès de nos affaires ; car nous sommes unis à notre patiie , à nos biens, à nos parents, etc. , par une uaion naturelle , et qui présenten^ent ne dépend point de notre volonté.

Je veux bien que la raison nous apffrenne que nous devons souffrir l'exil sans tristesse ; mais la même raison nous apprend que nous devons aussi souffrir qu'on nous coupe un

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bras sans douleur. L*âme est au-dessus du corps; et, selon la lamière de la raison , son bonheur ou son malheur ne doivent pcHnt dépendre de lui. Mais l'expérience nous iH*ouYe assez que les choses ne sont point comme notre raison 'nous dit qu'elles doivent être, et il est ridicule de phUosopher contre l'expérience.

Ce n'est pas ainsi que les chrétiens philosophent. Ils ne nient pas que la douleur soit un mal, qu'il n'y ait de la peine dans la désunion des choses auxquelles nous sommes unis par la nature , et qu'il ne soit difficile de se déUvrer de l'esclavage où le péché nous a réduits. Us tombent d'accord que c'est un désordre que l'âme dépende de son corps ; mais ils reconnaissent qu'elle en dépend, et de telle manière, qu'elle ne se peut délivrer de sa dépendance que par la grâce de Jésus> Christ « Je sens, dit saint Paul, une loi dans mon corps qui combat contre la loi de mon esprit, et qui me rend esclave de la loi du péché, qui est dans mes membres. Malheureux que je suis! qui me délivrera de ce corps de mort? ce sera Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur. » Le fils de Dieu , ses apôtres et tous ses véritables disciples recommandent surtout la patience, parce qu'ils savent que quand on ^ut vivre en homme de bien , il y a beaucoup à souffrir. Enfin les vrais chrétiens ou les véritables philosophes, ne disent rien qui ne soit conforme au bon sens et à l'expérience ; mais toute la nature résiste sans cesse à l'opinion ou à l'orgueil des Stoîques.

Les chrétiens savent que pour se délivrer en quelque manière de la dépendance où ils sont , ils doivent travailler à se [Mîver de toutes les choses dont ils ne peuvent jouir sans plaisir, ni être privés sans douleur; que c'est là le seul moyen de conserver la paix et la liberté de l'esprit, qu'ils ont reçue par la grâce de leur libérateur. Les Stoïciens au contraire , suivant les fausses idées de leur philosophie chimérique, s'imaginent être sages et heureux, et qu'il n'y a 2 qu'à penser à la vertu et à l'indépendance pour devenir vertueux et indé-

1. La raison, dans tout ce pa- 2. Ils s'imaginent qu'il n'y a. ragraphe, signiOe le raisonnement, Zeugme rare, mais très correct.

Isa ptoaiL

pendants. Le bon sens et rexfiérieiice nous assurent que le meUleur moyen pour n*être point Uessés par la donkur d'une piqûre , c'est qu'il ne faut poim se piquer. Mais les Stoîdeiis disent : « Piques;, et je vais, par la force de mon e^t et par le secours de ma philosophie , me séparer de mon cwrps de telle sorte , que je ne m'inquiéterai point de ce qui s'y passe. J'ai des preuves démonstratiTes que mon bonheur n'en dépend point, que la douleur n'est pcdnt un maà; et vous verrez, par l'air do mon visage et par la contenance férnet* de tout te reste de mon «Hps, cpae ma philosofrfne me r«nik;iii9> vidnéroble..

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