‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 68 sur 127 · NÉ EK · texte numérisé non relu

NÉ EK

SAIirr4lÉAL (Céms^Ticbauv akfcé de) OMpiU à Ghambéry, en Sa- Toie, en 1639. Il Tint fort jeune à Paris, et se lia avec Antoine Varittas^ (pli lui inspira le goût des études historûiues. U arait une imagination Tife, une mémoire ornée, un esprit profond ; mais son goût n^était pas toujours sûr. La Conjuration des Espagnols contre Venise , qu'il publia en 1671, est son chef-d'œuTre ; et, quelques reproches qu*on puisse adiMBCià cet ouvrage, où rimagination de l'auteur a pevl^treeu une tiap grande part, il sera tovjovs regardé eonnie un des beaux amna* OHnts <le notre langue On a trouvé que son style avait quelque rapport avec celui de Salluste, qu'il avait pris pour modèle, et qa'U n'est paa resté beaucoup au-dessous de ce grand historien.

Il a aussi composé sept Discours sur l'usage de rhistoire^ dans lesquels on désirerut un peu phis de préeisioA, mais qui sont plans de péflexinns judicieuses, et qu'on Hl tou^oors avecplaisâ.

Saiat-aéal quitu Paris en 16.M, et se retira à Ghambéry, où il Mourut vers la fin de la même année.

Le marqw» de Bedmar est Tua des pkis puissants génies que l'Espagne ait Jaiaais produits. Oh vmt , par ks écrits qa'tt a laissés, qu'il possédait tout ce qu'il y a dans les historiens anciens et modernes qui peut former un. tiomme extraordinaire. I] comparait \m choses qn'il racolât avec celles qui se passaient de son temps. Il observait exactement les différences et Les ressemblances des a&ires, et combien ce qu'elles ont de différent change ce qu'elles ont de semblable. Il portait d'ordinaire son jugement sur l'issue d'une entreprise ,

aussitôt qu'il en savait le plan et les fondements. S'il trouvait par la suite qu'il n'eût pas deviné, il remontait à la source de son erreur, et tâchait de découvrir ce qui l'avait trompé. Par cette étude, il avait compris quelles sont les voies sûres, les véritables moyens et les circonstances capitales qui présagent un bon succès aux grands desseins , et qui les font presque toujours réussir. Cette pratique continuelle de lecture, de méditation et d'observation des choses du monde, l'avait élevé à un tel point de sagacité, que ses conjectures sur l'avenir passaient presque, dans le conseil d'Espagne, pour des prophéties.

A cette connaissance profonde de la nature des grandes affaires étaient joints des talents singuliers pour les manier ; une facilité de parler et d'écrire avec un agrément inexprimable ; un instinct merveilleux pour se connaître en hommes; un air toujours gai et ouvert , oh il paraissait plus de feu que de gravité, éloigné de la dissimulation jusqu'à approcher de la naïveté ; une humeur libre et complaisante, d'autant plus impénétrable, que tout le monde croyait la pénétrer; des manières tendres, insinuantes et flatteuses, qui attiraient le secret des cœurs les plus difficiles à s'ouvrir; toutes les apparences d'une extrême liberté d'esprit dans les plus cruelles agitations.

( Conjuration contre Venise.)

RenaïUC aux Gonjoréâ*

n commença par une narration simple et étendue de l'état présent des affaires, des forces de la république et des leurs, de la disposition de la ville et de la flotte, des préparatifs de don Pèdre et du duc d'Ossone, des armes et des provisions de guerre qui étaient chez l'ambassadeur d'Espagne, des intelligences qu'il avait dans le sénat et parmi les nobles , enfin de la connaissance exacte qu'on avait prise de tout ce qu'il pouvait être nécessaire de savoir. Après s'être attiré l'approbation de ses auditeurs par le récit de ces choses dont ils sa-

SAINT-RÉAt. 141

vaîent la vérité comme lui, et qui étaient presque toutes les effets de leurs soins aussi bien que des siens :

« Voilà , mes compagnons , continua-t-il , C[uels sont les moyens destinés pour vous conduire à la gloire que vous cherchez. Chacun de vous peut juger s'ils sont suflSsants et assurés. Nous avons des voies infaillibles pour introduire dix mille honomes de guerre dans une ville qui n'en a pas deux cents à nous opposer, dont le pillage joindra avec nous tous les étrangers que la curiosité ou le commerce y a attirés, et dont le peuple même nous aidera à dépouiller les grands, qui l'ont dépouillé tant de fois, aussitôt qu'il verra sûreté à le faire. Les meilleurs vaisseaux de la flotte sont à nous, et les autres portent dès à présent avec eux ce qui doit les réduire en cendres. L'arsenal , la merveille de l'Europe et la terreur de l'Asie, est presque déjà en notre pouvoir. Les neuf vaillants hommes qui sont ici présents, qui sont en état de s'en emparer depuis près de six mois, ont si bien pris leurs mesures pendant ce retardement, qu'ils ne croient rien hasarder en répondant sur leur tête de s'en rendre maîtres. Quand nous n'aurions ni les troupes du lazaret , ni celles de terre-ferme, ni la petite flotte de Haillot pour nous soutenir, ni les cinq cents honunes de don Pèdre, ni les vingt vaisseaux vénitiens de notre camarade , ni les grands navires du duc d'Ossone , ni l'armée espagnole de Lombardie , nous serions assez forts avec les intelligences et les mille soldats que nous avons. Néanmoins, tous ces différents secours que je viens de nommer sont disposés de telle sorte que chacun d'eux pouixait manquer sans porter le moindre préjudice aux autres; ils peuvent bien s'entr'aider, mais ils ne sauraient s'entre-nuire ; il est presque impossible qu'ils ne réussissent pas tous, et un seul nous suffit

» Que si , dfrès avoir pris toutes les précautions que la prudence humaine peut suggérer, on peut juger du succès que la fortune nous destine, quelle marque peut-on avoir de sa faveur qui ne soit au-dessous de celles que nous avons? Oui, mes amis, elles tiennent manifestement du prodige. Il

1&2 PBOSE.

est inouï , dass toutes les histoires, tpi'une entreprise de cette nature ait été déoonTene en partie sans être enti^em^it nùnée ; et ia nôtre a essuyé cinq tccidenlB, dont le moindre ^ selon tontes les apparences humaines , devait la renverser. Qui n'eât cm que la perte de Spinosa , qui tramait la .même chose que nous, serait l'occasion de la nôtre? qne le Ik^enciement des troupes de Liévestein , qui sons étiôent tœtes dévouées, dtvulga^nit ce que n0us tenions caché? que la dispersion de la petite flotte rompnât toutes nos mesures, et serait une source féconde de nouveaux iaconv^ents? qoe la découverte de Crème , que cefle de Maran , attireraient nécessairement après eMe la éécoayerte de tout le parti?

» Cependant toutes ces choses n*ont point eu de suite; tm n'en :a point suivi ia trace , qui aurait mené jusqn^à nous ; on n'a point profité des lumières qu'dles donnaient. Jamais repos si profond ne précéda un troufoie si grand. Le sénat , nous en sommes fidèlement instiniits , le sénat est dans une sécurité parfaite. Notre bonne destinée a aveuglé les plus clairvoyants de tous les hommes , rassuré les plus timides , endomû les plus soupçonneux , confondu les pks sobt^. Nous vivons encore, mes diers amis; nous sommes plus puissants que nons n'étions avant tous ces désastres ; ils n'ont servi qa*à éfMtmver notre constance. Nous vivons , et notre vie sera bientôt mortelle aux tyrans de ces lieux. Un bonheur si extraordinwe , si obstiné , peut-û être naturel? Et n'avons-nous pas sujet de présumer qu*il est l'ouvrage de qudque puissance au-dessus des choses humaines ?

» Et en vérité, mes compagnons , qu'est-ce qu'il y a sur la terre qui soit digne de la protection du ciel , si ce que nous faiscms ne l'est pas? Nous détruisons le plus horrible de tous les gouvernements; nous rendons le bien à tous les pauvres sujets de cet État, à qui l'avarice des nobles le ravirait éternellement sans nous; nous sauvons l'honneur de tontes les femmes qui naitraient iqfu^que jour sous leur dommation , avec assez d'agréments pour leur plaire ; nons rappelons à ta vie un nombre infini de malheureux que leur cruauté est en

SAIlfT-BÉAL. ih^

po68esBioa de sacriio* à le vs moindres ressentimeils pour les sujets les plus légors ; en un mot, nous punissons les pins pimissafales de tons les faonmes, également noiras des vices qoe la nature abhorre, et de ceux qu'elle ne sonffi^ qn'awec pudeur.

» Ne craignons donc point de prendre Vépée d'une mon et le flambeau de Tautre, pour extenmner ces mis^'ables; et, ^and nous verrons ces palans où fimpiété est sur le trône , brûlants d'un fen , plutôt feu dn ciel que le nôtre ; ces trilNioaux, souillés tant de lois des larmes et de la substance des inaocents , consumés par les flammes délirantes ; le soldat farieux , retirant ses mains fumantes du sang des méchants ; la>mort errante de toutes parts, et tout ce que la nuit et la licence mâitaire pouront produire de spectacles plus affreux: floorenons-DOus alors, mes cbers amis, qu'il n'y a rien de fwr parmi les hommes ; que les pins louahies actions sont sujettes aux plus grands inconvénients; et cpi'enfin , au lieu des diferses fureurs qui désolaient cette maUienreuse terre, les désordres de la nuit prochaine sont les seuls moyens d'y faire régner à jamais la paix , l'innocence et la liberté. »

( Conjuration contre Fenise.)

De la mauvaise nanlCre de lire et d'enselaner rnistolre.

Je vous l'ai dit plusieurs fois : il me semble qu'il n'est rien de plus inutile que l'étude de l'histoire , de la manière qu'on VéUidie d'ordinaire ; comme il n'y aurait rien de plus utile si onTétudiait bien. On charge sa mémoire d'un grand nombre dédales , de noms et d'événements : pourvu qu'on puisse simplement redire ce qu'on a lu , ou ouï dire , on passe pour être savant. Un jeune homme, qui se voit applaudir là-dessus, se croit fort habile : comme on ne juge presque des choses à cet âge que sur le jugement qu'on en voit faire à ceux qui sont plus vieux , il est impossible qu'il ne conçoive une grande opinion de sa suflSsance, quand il voit qu'on n'exige pjus rien de lui, et que ceux de qui il dépend se font honneur, en toute

ilih PBOSE.

occasion, de la facilité qu'il a à parler et à redire, sans aucune réflexion , tout ce qu'on Ta obligé de retenir.

Cependant le yéritable usage de Thistoire ne consiste pas à savoir beaucoup d'événements et d'actions , sans y faire aucune réflexion. Cette manière de les connaître , seulement par la mémoire, ne mérite pas même le nom de savoir; car savoir c'est connaître les choses par leurs causes. Ainsi savoir l'histoire , c'est connaître les hommes, qui en fournissent la ma> tiëre ; c'est juger de ces hommes sainement Étudier l'histoire, c'est étudier les motifs, les opinions, et les passions des hommes , pour en connaître tous les ressorts, les tours et les détours , enfin toutes les illusions qu'elles savent faire auxesprits, et les surprises qu'eUes font aux cœurs.

Je voudrais donc qu'on accoutumât insensiblement les jeunes gens à réfléchir naturellement et sans art sur ce qu^ils trouvent de plus remarquable dans l'histoire , afin que la lecture qu'ils en font pût former des hommes , et non pas des perroquets ; car on peut bien appeler de cette sorte la plupart de ceux qui en parlent

(Discours sur Phistoire.)

LA BRUYÈRE (Jean de) naquit près de Dourdan. Son existence paisible, ses habitudes modertes ont dérobé aux regards des biograplies la TÎe de cet hoonme célèbre, qui ne s^est fait connaître que par ses ouvrages. On sait seulement que c'est à la recommandation de Bossuet qu'il fut placé auprès du duc de Bourgogne pour lui enseigner riiistoire. En traduisant les Caractères de Théophraste, La Bruyère conçut la pensée d'exécuter un ouvrage du même genre qui fût le tableau neuf et animé des mœurs de son temps ; et le livre qu'il composa sous ce titre, Les Caractères et les mœurs de ce siècle , parut en 1687. Cet ouvrage, dont le succès fut immense , est resté depuis près de deux cents ans l'objet ^ l'admiration des philosophes et des gens de goût.

La Bruyère entra à l'Académie eii 1693 : Son discours de réception est remarquable : il y trace en quelques lignes les portraits des plu» illustres de ses confrères. . Il mourut à Versailles en 1696 d'une attaque d'apoplexie.

La Curiosité , on les llanles.

La curiosité n'est pas un goût pour ce qui est bon ou ce qui est beau, mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu'on a et ce que les autres n'ont point. Ce n'est pas un attachement à ce qui est parfait, mais à ce qui est couru, à ce qui est à la mode ; ce n'est pas un amusement , mais une passion, et souvent si violente , qi^'elle ne cède à l'amour et à l'ambition que par la petitesse de son objet. Ce n'est pas une passion cpi'on a généralement pour les choses rares et qui ont cours , mais qu'on a seulement pour une certaine chose qui est rare , et pourtant à la mode.

Le fleuriste a un jardin dans un faubourç; il y court au T. I. 7

iUQ PROSE.

lever du soleil , et il en revient à son coucher. Vous le voyez planté , et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la solitaire. Il ouvre de grands yeux , il frotte ses mains, il se baisse , il la voit de plus près , il ne Fa jamais vue si belle , il a le CQBur épanoui de joie, la^quitte pour V orientale; de là il va à la veuve ; il passe au drap d'or; de cdle-ci à Y agate ^ d'où il revient enfin à la solitaire où il se fixe , où il se lasse , où il s'assied, où il oublie de dîner; aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées ; elle a un beau vase ou un beau caUce; il la contemple, il Tadmjre : Dieu et la nature sont en cela tout ce qu'il n'admire point ; il ne va pas plus loin que l'ognon de sa tulipe , qu'il nt livrerait pas pour miUe écus , et qu'il donnera pour rien quand les tuhpes s^ont négligées et que les œillets auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, (pii a un culte et une religion, revient chez soi fatigué, affamé , mais fort content de sa journée : il Il vu des tulipes.

Parlez à cet autre de la richesse des moissons , d'nne ample récolte , d'une bonne vendange; il est curieux de fruits ; vous n'articulez pas , vous ne vous faites pas entendre : parlez-lui de figues et de melons ; dites que les poiriers rompent de fruits cette année , que les pêchers ont donné avec abondance ; c'est pour lui un idiome inconnu ; il s'attache aux seuls pruniers , il ne vous répond pas. Ne l'entretenez pas même des pruniers : il n'a de l'amour que pour une certaine espèce , toute autre que vous im Bemiaez le fait sourire et se moquer. Il vous mène à l'arfare, cnalle artistement cette {H*une exquise, il l'ouvre , TOUS en donne une moitié , et {N*end l'autre. QueDe chair! dit-il; goûtez-vous cela? cela est divin I voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs] £t là-dessus ses narines s'enflent, il cache avec peine sa joie et sa vanité par quelque dehors de modestie. O l'homme divin en effet ! honmie qu'on ne pent jamais assez kmer et admirer, homme dont il sera parlé dans plusieurs siècles ! Que je voie sa taille et son visage pendant qu'il vit! que j'observe les traits et la contenance d'un homme qui, seul entre les mortels possède une telle prime !

Un troifiièine que vous aMez voir , vous parle des curieux ses confrères, et smtout de Diognète. JeTadmii^e, dit-il, mais je le comprends moins que jamais. Pensez-vous qu'il cherche à s'instruire par les médailles , et qu'il les regarde comme des preuves parlantes de certains faits et des monuments fixes et indubitables de rancienne histoire ? rien moins. YoBs croyez peut-être que toute la peine qu'il se donne pour recouvrer une t^ vient du plaisir qu'il se .fait 4e ne voir pas une suite d'empereurs interrompue? c'est encore moins. Diognète sait d'une médaille le fruste , le flou «t la fleur du coin; il a une tablette dont toutes les places sont gamies, à l'exceptkm d'une seule ; ce vide lui blesse la vue , «t c'est précisément et à la lettre pour le remplir qu'il emploie son bien et sa vie.

Vous voulez, ajoute Bémocède, voir mes estampes? et bientôt il les étale et vous les montre. ¥ous en rencontrez unç qui n'est ni noire, ni iiette, m dessinée, et d'ailleurs moins propre à être gardée dans un cabinet qu'à tapisser un jour de fête le Petit-PoBt ou la rue Neuve. Il convient qu'elle est mal gravée , plus saal dessinée ; mais il assure qu'elle est d'un Itali^i qui atr^rvaillé peu , qu'dle n'a presque pas été tirée, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin , qu'il l'a achetée très cher, et qu'il ne la changerait pas pour tout ce qu'A y a de meilleur. J'ai, conti»ue-t-il , une sensible afiliction , et qui m'obligera de renoncer aux estampes pour le reste 4e mes jours : j'ai tout Calot , hormis une seule, qui o'est pas à la vérité de ses bons ouvrages ; au contraire, c'est un des moittdFes ; mais qui achèverait Oalot ? Je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe , et je désespère enfin d'y réussir. Cela est bien rude I

Td autre fait la satire de ces gens qui s'engagent, par inquiétude ou par coriosité , dans de tongs voyages ; qui ne ioat ni mémoires , ni relations ; qui ne portent point de tablettes ; qui vont pour voir et qui ne voient pas, ou qui oublient ce qu'ils ont vu; qui désirmit seulement de connaître de nouvelles tours ou de nouveaux clochas, et de passer des rivièreS'

qu'on n'appelle ni la Seine, ni la Loire; qui sortent de leur patrie pour y retourner; qui aiment à être absents; qui veulent un jour être revenus de loin : et ce satirique parle juste et se fait écouter.

Mais quand U ajoute que les livres en apprennent plus que les voyages, et qu'il m'a fait comprendre par ses discours qu'il a une bibliothèque , je souhaite de la voir. Je vais trouver cet homme , qui me reçoit dans une maison où , dès l'escalier , je tombe en faiblesse d'une odeur de maroquin noir dont ses livres sont tout couverts. Il a beau me crier aux oreilles , pour me ranimer , qu'ils sont dorés sur tranche , ornés de filets d'or , et de la bonne édition ; me nommer les meilleurs l'un après l'autre ; dire que sa galerie est remplie , à quelques endroits près, qui sont peints de manière qu'on croit voir des vrais livres arrangés sur des tablettes , et que l'œil s'y trompe ; ajouter qu'il ne lit jamais , qu'il ne met pas le pied dans cette galerie , qu'il y viendra pour me faire plaisir ; je le remercie de sa complaisance , et ne veux , non plus que lui , visiter sa tannerie , qu'il appelle bibliothèque.

Un bourgeois aime les bâtiments ; il se fait bâtir un hôtel si beau , si riche et si orné , qu'il est inhabitable. Le maître , honteux de s'y loger, ne pouvant peut-être se résoudre à le louer à un prince ou à un homme d'affaires, se retire au galetas , où il achève sa vie , pendant que l'enfilade et les planchers de rapport sont en proie aux Anglais et aux Allemands qui voyagent, et qui viennent là du Palais-Royal, du palais L... G... et du Luxembourg. On heurte sans fin à cette belle porte ; tous demandent à voir la maison , et personne à voir monsieur.

Diphile commence par un oiseau et finit par mille. Sa maison n'en est pas infectée , mais empestée ; la cour , la salle , l'escaUer , le vestibule , les chambres , le cabinet , tout est volière. Ce n'est plus un ramage, c'est un vacarme. Les vents d'automne et les eaux dans leurs plus grandes crues , ne font pas un bruit si perçant et si aigu. On ne s'entend non plus parler les uns et les autres que dans ces chambres où il faut

attendre, pour faire le compliment d'entrée, que les pcliis chiens aient aboyé. Ce n'est plus pour Diphile un agréable amusement; c'est une ailaire laborieuse, et à laquelle à peine iIpeutsu£Bre.

H passe les jours, ces jours qui échappent et qui ne reviennent plus, à verser du grain et à nettoyer des ordures. Il donne pension à un honmie qui n'a point d'autre ministère qoe de siffler des serins au flageolet et de faire. couver des canaris. Il est vrai que ce qu'il dépense d'un côté il l'épargne de l'autre; car ses enfants sont sans maîtres et sans éducation. Il se renferme le soir, fatigué de son propre plaisir, sans pouv(Mr jouir du moindre repos que ses oiseaux ne reposent , et que ce petit peuple, qu'il n'aime que parce qu'il chante, ne cesse de chanter. Il retrouve ses oiseaux dans son sommeil : lui-même il est oiseau , il est huppé, il gazouille, il perche, il rêve la nuit qu'il mue ou qu'il couve.

Cet autre aime les insectes, il en fait tous les jours de nouvelles emplettes : c'est surtout le premier homme de l'Europe pour les papillons, il en a de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Quel temps prenez-vous pour lui rendre visite? U est plongé dans une amère douleur, il a l'humeur noire , chagrine, et dont toute sa famille souffre : aussi a-t-il fait une perte irréparable. Approchez, regardez ce qu'il vous montre sur son doigt, qui n'a plus de vie et qui vient d'expirer : c'est mie chenille, et quelle chenille!

{De la mode.)

h'Èruûiî.

Hennagoras ne sait pas cpii est roi de Hongrie, il s'étonne de n'entendre faire aucune mention du roi de Bohême : ne lui parlez pas des guerres de Flandre et de Hollande , dispensezle du moins de vous répondre ; il confond les temps, il ignore quand elles ont commencé, quand elles ont fini : combats, ^éges, tout lui est nouveau. Mais il est instruit de la guerre des géants, il en raconte les progrès et les moindres détails ;

150 PBOSE.

rien ne lui est échappé. Il débroaille de même Thorrible chaos des deux empires, le Babylonien et l'Assyrien ; il connaît à fond les Égyptiens et leurs dynasties. Il n'a jamais vu Versailles; il ne le verra point; il a presque vii la tour ée Babel : il en compte les degrés, il sait combien d'architectes ont pré> sidé à cet ouvrage, il sait le nom des architectes. Dirai-je qu'il croit Henri IV fils de Henri III ? Il néglige du moins de rien connaître aux maisons de France, d'Autriche , de Bavière : « quelles minuties! » dît-il , pendant qu'il récite de mémofre toute une liste des rois des Mèdes, ou de Babylone, et que les noms d'Apronal , d'Hérigébal , de Noesnemordache, de Mardokempad , lui sont aussi familiers (ju'à nous ceux de Valois et de Bourbon. Il demande si Fempereur a jamais été* marié : mais personne ne lui apprendra que Ninus a eu deux femmes. On lui dit que le roi jouit d'une santé parfaite; et il se souvient que Thetmosis , un roi d'Egypte , était valétudinake , et qu'il tenait cette complexion de son aïeul Alipharmutosis. Que ne sait-il point? Quelle chose lui est cachée de la vénérable antiquité ? Il vous dira c^e Sémiramis , ou , selon quelques-uns, Sémimaris , parlait comme son fils Ninyas , qu'on ne les distinguait pas à la parole ; si c'était parce que la mère avait une voix mâle comme son fils , ou le fds une v(hx eiféminée comme sa mère, qu'il n'ose pas le décider. H vous révélera que Nembrot était gaucher, et Sésostris ambidextre ; que c'est une erreur de s'imaginer qu'un Artaxerce ait été appelé Longue-main parce que les bras lui tombaient jusqu'aux genoux, et non à cause qu'il avait une main plus longue que l'autre ; et il ajoute qu'il' y a des auteurs graves qui affirment que c'était la droite, qu'il croit néanmoins être bien fondé à soutenir que c'est la gauche.

( De in Société,)

HénHwe , on les planMs da Paos.

Ménippe est l'oiseau paré de divers plumages qui ne sont pas à lui ; il ne parle pas , il répète des sentiments et des dî»-

cours, se sert même si naturellement de Fesprit des autres, qjisti} y est le premier tr(»npé , et qu'à croit souvent dire son goât, oa expMquer sa penàée, lorsqu'il n*est que Técho de (jB^qu'us qii*ii^ vient et quitter. C'est un homme qui est de mise un quart dlieiQre èe suite, qui le moment d'après baisse, dégénère , perd le peu de kstre qu'un peu de mémoire lui donnait, et montre la corde : lui seul ignore combien il est au-éesscMis du sublime et de l'hérokiiie; et, incapable de savoir jusqa'où Ton peut av<Mr de l'esprit, il croit naïvement que ce qu'il en a est tout ce que les hommes en sauraient avoir : aussi a-t-il l'air et le maintien de celui qui n'a rien à désffer sur ce chapitre , et qui ne porte envie à personne. Il se parle souvent à soi-même, et il ne s'en cache pas : ceux qui passent le voient, et â semble prendre un parti, ou décider qu'une telle chose est sans réplique. Si vous le saluez quelquefiMS , c'est le jeter dans l'embarras de savoir s'il doit rendre le sahit ou non; et, pendant ^'il délibère, vous êtes déjà hors de portée. S» vaûtéfa fait honnête homme, l'a nus audessus de lui-même , Fa fait devenir ce qu'il n'était pas. L'on juge , e» le voyant, qu'il n'est occupé que de sa personne , qu'il sait que tout lui sied bien , et que sa parure est assortie, qull croit que tous les yeux seiU; ouverts sur lui, et que les hommes se relaient pour le contempler.

( Du mérite personnel.)

iMihiB y on yÉffMMe.

Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étaient point Non content de remplir à une table la première place , il occupe lui seul celle de deux autres : il oublie que le repas est po»r lui et pour toute la compagnie ; il se rend maître du plat , et fait son propre de chaque service : il ne s'attache à aucun des mets qu'il n'ait achevé d'essayer de tous : il voudrait pouvoir les savourer tous , tout à la fois : il ne se sert à table que de ses mains, il manie les viandes, les remanie , démembre, déchire, et en

use de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manv;er , mangent ses restes ; il ne leur épai^e aucune de ces malj)ropretés dégoûtantes, capables d'ôter Fappétit aux plus affamés : le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe : s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe ; on le suit à la trace : il mange haut et avec grand bruit ; il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier : il écure ses dents» et il continue à manger. Il se fait , quelque part où < il se trouve» une manière d'établissement , et ne souffi*e pas d'être plus pressé au sermon ou au théâtre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent ; dans toute autre , si on veut l'en croire, il pâlit et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs , il les prévient dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver, dans la meilleure chambre , le meilleur lit II tourne tout à son usage : ses valets, ceux d'autrui courent dans le même temps pour son seryice : tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, bardes , équipages : il embarrasse tout le monde , ne se contraint pour personne , ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile ; ne pleure point la mort des autres, n'appréhende que la sienne, qu'il rachèterait volontiers de l'extinction du genre humain.

{ De r homme, )

cnton, ou le Gourmuid.

Cliton n'a jamais eu en toute sa vie que deux affaires, qui sont de dîner le matin et de souper le soir ; il ne semble né que pour la digestion; il n'a de même qu'un entretien ; il dit les entrées qui ont été servies au dernier repas où il s'est trouvé ; il dit combien il y a eu de potages , et quels potages ; il place ensuite le rôt et les entremets, il se souvient exactement de quels plats on a relevé le premier service ; il n'oublie

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