Quelque part qu'il se trouve
pas les hor&-d*œu?re , le fruit et les assiettes : il nomme tous les vins et toutes les liqueurs dout il a bu; il possède le langi^e des cuisines autant qu'il peut s'étendre, et il me fait envie de manger à une bonne table où il ne soit point : il a surtout un palais sûr, qui ne prend point le change, et il ne s'est jamais vu exposé à Tborrible inconvénient de manger un mauvais rs^ût , ou de boire d'un vin médiocre. C'est un personnage illustre dans son genre , et qui a porté le talent de se bien nourrir jusques où il pouvait aller : on ne reverra plus un homme qui mange tant, et qui mange si bien ; aussi est-il l'arbitre des bons morceaux , et il n'est guère permis d'avoû* du goût pour ce qu'il désapprouve. Mais il n'est plus ; il s'est fait du moins porter à table jusqu'au dernier soupir : il donnait à manger le jour qu'il est mœrt Quelque part où i il soit , il mange, et, s'il revient au monde, c'est pour manger.
( De fhomm*. )
Glton etPliécloii, oa le Riche et le Pauvre.
Giton a le teint frais , le visage plem , et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré , les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée : il parle avec confiance , il fait répéter celui qui l'entretient , et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit : il déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; Ô crache fort loin, et il éternue fort haut; il dort le jour, il dort la nuit, et profondément; il ronfle en compagnie ; il occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre ; il tient le milieu en se promenant avec ses égaux ; il s'arrête , et l'on s'arrête ; il continue de marcher» et l'on marche ; tous se règlent sur lui; il interrompt , il redresse ceux qui ont la parole ; on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler, on est de son avis; on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre , froncer le sourcil , abaisser son chapeau sur ses yeux pour
!• Même observation qu'à la page précédente.
ne voir personne , ou le relever ensuite , et découvrir son front par fierté, ou par audace. Il est enjoué , grand rieur , impatient , présomptueux , colère , libertin , politique , mystérieux sur les affaires du temps : il se croit des talents et de Tesprit ; il est riche.
I^iédon a les yeux creux , le teint échauffé , le* corps sec et le visage maigre : il dort peu, et d'un sommeil fort léger : il est abstrait, rêveur, et il a, avec de Tesprit, Tair d'un stapide : il oublie de dire ce qu'il sait ou de parler d'événem^ts qui lui sont connus ; et, s'il le fait quelquefois, il s'en tire mal ; il croit peser à ceux à qui il parie : il conte brièvement, mais froidement^ il ne se fait pas écouter, il ne fait point rire ; il applaudit , il sourit à ce <pie les autres lui disent, il est de leur avis , il court , il vole pour leur rendre de petNa» services : il est complaisant , flatteur , empressé ; il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur; il est superstitieux, scrupuleux , timide ; il marche doucement et légèrement , il semble craindre de fouler la terre ; il marche les yeux baissés, et il n'ose les lever sur ceux qui passent. Il n'est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir; il se met derrière celui cpii parle , recueille furtivement ce qui se dit , et se retire si on le regarde. Il n'occupe point de lieu, il ne tient point de place ; il va les épaules serrées , le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu ; il se repUe , et se referme dans son manteau ; il n'y a point de galeries si embarrassées et si remplies de monde , où il ne trouve moyen de passer sans effort, et de se couler sans être aperçu. Si on le prie de s'asseoir , il se met à peine sur le bord d'un siège ; H parle bas dans là conversation , et il articule mal : libre néanmoins sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère , il n'ouvre la bouche que pour répondre : il tousse , il se mouche sous son chapeau , il crache presque sur soi , et il attend qu'il soit seul pour éternuer , ou , si cela lui arrive , c'est à l*insu de h compagnie; il n'en coûte à personne ni salut ni compliment; il est pauvre.
{Des biens de fortune.)
lâeCMuniMm.
Ff e^>érez pins de candeur , de franckise , d'éq»té , de bons offices, de services, de bienveillaBce , de générosité, de fermeté dans mt homme qui s'est depuis quelque temps livré à la cour , et qui secrètement veut si fortune. Le reconnaissezvous à son visage , It ses entretiens? Il ne Bomme phis chaque diose par son nom : il n'y a pfai» pour loi de ûripons, de fourbes , de sets et d'impertinents. Gdbi dont il lui- échapperait de c^e ce qu'il eu pense, est c^i-ià même qni^ veiKint à lé savmr , Ten^cherait de cbemmen
Pensant mal de tout le monde, il n'en < dit de personne ; ne voulant du bien qu'à lui seul , il veut persuader qu'H en vent à tous, afin que tous lui en fassent , ou que nul du moins ne lui soit contraire. Non content de n'être pas sincère , il ne soufire pas c[ue personne le soit r la vérifié blesse son oreille : il est froid et indifférent sur les observations que l'on fait sur la cour et sur le courtisan ; et, parce qu'il les a attendues, il s*en croit complice et responsable.
Tyran de la société et martyr de son ambition , il a une triste circonspection dans sa conduite et dans ses discours, une raillerie innocente , mais froide et contrainte , un ris forcé , des caresses contrefaites, une conversation interrompue, et des distractions fréquentes ; il a une profusion, ledirai-je? des torrents de louanges pour ce qu'a fait ou ce qu'a dit un homme placé et qui est en faveur, et pour tout autre une sécheresse de pulmonique : il a des formides de compliment pour l'entrée et pour la sortie , à l'égard de ceux qu'il visite , ou dont il est visité ; et il n'y a personne de ceux qui se paient de mines et dé façons de parler, qui ne sorte d'avec lui fort satisfait. Il vise également à se faire des patrons et des créatures; il est
t. Ce zengme Ibnne ici un vrai en ne peutreoipiticepqii'anTObstaD-
solécisme; en effet, en se rapporte tiC II allait donc que La Bruyère
à ma/; mais ma/ dans la première mît d*abord : pensant du mal de
phrase est pris adverbialement, et tout le monde.
médiateur, confident, entremetteur; il veut gouverner, il a une ferveur de novice pour toutes les petites pratiques de cour; il sait où il faut se placer pour être vu ; il sait vous embrasser, prendre part à votre joie, vous faire coup sur coup (les questions empressées sur votre santé , sur vos affaires ^ et, pendant que vous lui répondez , il perd le fil de sa curiosité, vous interrompt, entame un autre sujet, ou, s'il survient quelqu'un à qui il doive un discours tout différent, il sait , en achevant de vous congratuler , lui faire un compliment de condoléance; il pleare d'un œil, et il rit de l'autre. Se formant quelquefois sur les ministres ou sur le favori , il parie en public de choses frivoles , du vent, de la gelée : il se tait au contraire, et fait le mystérieux, sur ce qu'il sait de plus important , et plus volontiers encore sur ce qu'il ne sait point.
{De la Cour.)
Les Parvcniu»
Mi les troubles, Zénobie, qui agitent votre empire, ni la guene que vous soutenez virilement contre une nation puissante , depuis la mort du roi votre époux , ne diminuent rien de voti-e magnificence. Vous avez préféré à toute autre con- U'ée les rives de l'Ëuphrate , pour y élever un superbe édifice ; l'air y est sain et tempéré , la situation en est riante , un bois sacré l'ombrage du côté du couchant. Les dieux de Syrie , qui habitent quelquefois la terre , n'y auraient pu choisir une plus belle demeure. La camp<^e, autour, est couverte d'hommes qui taillent et qui coupent, qui vont et qui viennent , qui roulent ou qui charrient le bois du Liban, l'airain et le porphyre ; les grues et les machines gémissent dans l'air, et font espérer à ceux qui voyagent vers l'Arabie, de revoir à leur retour en leurs foyers, ce palais achevé , et dans celte splendeur où vous désirez le porter , avant de l'habiter , vous et les prmces vos enfants. N'y épargnez rien, grande reine : employez-y l'or, et tout l'art des plus excellents ouvriers. Que les Phidias et les Zeuxis de votre siècle déploient toute leur
LA BROYÈRE. 157
science sur vos plafonds et sur yos lambris. Tracez-y dévastes et délicieux jardins , dont Tenchantement soit tel , qu*ils ne paraissent pas faits de la main des honunes. Épuisez vos trésors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable ; et , après que vous y aurez mis, Zénobie, la dernière main, quelqu'un éd ces pâtres qui habitent les sables voisins de Palmyre , devenu riche par les péages de vos rivières, achètera un jour à deniers comptants cette royale maison pour embellir , et la rendre plus digne de lui et de sa fortune.
{Des biens de fortune).
te Souverain;
Que de dons du ciel ne faut-il pas pour bien régner! Une naissance auguste , un air d'empire et d'autorité , un visage qui remplisse la curiosité des peuples empressés de voir le prince, et qui conserve le respect dans un courtisan; une parfaite égalité d'humeur, un grand éloignement pour la raillerie piquante , ou assez de raison pour ne se la permettre point; ne faire jamais ni menaces ni reproches; ne point céder à la colère, et être toujours obéi; l'esprit facile, insinuant ; le cœur ouvert , sincère , et dont on croit voir le fond, et ainsi très propre à se faire des amis , des créatures et des alliés; être secret toutefois, profond et impénétrable dans ses motifs et dans ses projets ; du sérieux et de la gravité dans le public; de la brièveté jointe à beaucoup de justesse et de dignité, soit dans les réponses aux ambassadeurs des princes, soit dans les conseils; une manière de faire des grâces, qui est conune un second bienfait ; le choix des personnes que l'on gratifie; le discernement des esprits, des talents et des compiexions pour la distribution des postes et des emplois ; le choix des généraux et des ministres; un jugement ferme et solide, décisif dans les affaires, qui fait que l'on connaît le meilleur parti et le plus juste ; un esprit de droiture et d'équité qui fait qu'on le suit jusques à prononcer quelquefois contre soi-même en faveur du peuple, des alliés, desennc*
158 PBOSE.
mis; une mémoire hem^use et très presque qui rappelle les besoins des sujets, leur vissée, leurs noms, leurs requêtes, une vaste capacité qui s'étende , non seulement aux affaires du dehors , au commerce, aux maximes d'État, aux vues de la politique , au recnlement des frontfêres par la conquête de nouvelles provinces , et à leur sûreté par un grand nombre de forteresses inaccessibles, mais qui sache aussi se renfermer au-dedans, et comme dans les détails de tout un royaume; qui abolisse des usages cruels et impies ^ s'ils y régnent ; qui réforme les lois et les coutumes, si elles étaient remplies d'abus ; qui donne aux villes plus de sûreté et plus de commodités par le renouvellement d'une exacte police, plus d'éclat et plus de majesté par des édifices somptueux ; punir sévèrement les vices scandaleux; donner par son autorité et par son exemple du crédit à la piété et à la vertu ; protéger l'église, ses ministres, ses droits, ses libertés; ménage ses peuples comme ses enfants , être toujours occupé de la pensée de les soulager, de rendre les subsides l^ers, et tels qu'Us se lèvent sur les provmces sans les appauvrir ; de grands talents pour la guerre; être vigUant, appliqué, laborieux ;^ avoir des armées nombreuses, les commander en personne; être froid dans le péril , ne ménager sa vie que pour le bien de son État, aimer le bien de son État et sa gloire plus que sa vie; une puissance très absolue, qui ne laisse point d'occasion aux Origues, à' l'intrigue et à la cabale ; qui ôte cette distance infinie qui est quelquefois entre les grands et les petits, qui les rapproche, et sous laquelle tous plient également; une étendue de connaissances qui fait que le prince voit tout par ses yeux, qu'il agit immédiatement et par lui-même, que ses généraux ne sont , quoique éloignés de lui , que ses lieutenants, et les ministres' que ses ministres ; une profonde sagesse qui sait déclarer la guerre, qui sait vaincre et user de la victmre, qui sait faire la paix , qui sait la rompre , qpi sait quelquefois, et selon les divers intérêts , contraindre les ennemis à la recevoir ; qui donne des règles à une vaste ambition , et sait jnsques où Ton doit conquérir ; au mOieu d'ennemis couverts cm
LA BRUYERE. 159
déclarés, se procurer le loisir des jeux, des fêtes, des spectacles ; cultiver les arts et les sciences ; former et exécuter des projets d'édifices surprenants; un génie enfin supérieur et puissant qui se fait aimer et révérer des siens , craindre des étrangers , qui fait é'une cour et même de tout un royaume comme une seule famille unie parfaitement sous un même chef, dont Tunion et la bonne intelligence est redoutable au reste du monde : ces admirables vertus semblent renfermées dans ridée da souverain. Il est vrai (pi'il est rare de les voir réosies dans un même sujet ; il faut que trop de choses coucoin^nt à la fois, l'esprit, le cœur, les dehors, le tempérament; et il me paraît qu'un monarque qui les rassemblerait toutes en sa personne serait bien digne du nom de Grand.
( Le Sau9eraiH,)
BAniLTON,
IIAMILTON, de Tancienne famille de ce nom en Ecosse, naquit en Irlande, et passa en France avec sa famille qui avait suivi Charles II, lorsqu'il y vint chercher un asile après la mort de son père. Ce prince ayant été rétabli sur le trône en 1660, Hamilton le suivit en Angleterre. Ce fut alors que le comte de Grammont connut sa sœur, Tépousa et remmena en France ; Hamilton fit alors pour aller voir sa sœur et son beau-frère de fréquents voyages dans notre pays. Il s^y fixa définitivement quand Jacques II, après la perte de ses États, vint sV réfugier en 1689.
Nous avons d*Hamilton des contes de féeries, des lettres mêlées de prose et de vers, des chansons et les Mémoires du comte de Grammonu Ce dernier ouvrage, pour lequel il est à croire qu^ll fut^aidé par son beau-frère, est à la fois un modèle du style le plus gai, le plus vif et le plus agréable, et une curieuse peinture des mœurs du grand monde à cette époque. « Son héros, dit Voltaire, n'a guère d'autre rôle que celui de friponner ses amis au jeu , d'être volé par son valet de chambre, et de dire quelques prétendus bons mots sur les aventures des autres. »
Parmi les divers morceaux qu'on trouve dans ce livre, on distingue le suivant, qu'on a souvent placé dans les ouvrages d'éducation.
Hamilton mourut en 1720.
JVous arrivâmes enfin à Lyon. Deux soldats nous arrêtèrent à la porte de la ville pour nous mener chez le gouverneur : j'en pris un pour me conduire à la meilleure hôtellerie , et mis Brinon entre les mains de l'autre , pour aller rendre compte au commandant de mon voyage et de mes desseins.
Il y a d'aussi bons traiteurs à Lyon qu'à Paris; mats mon soldat , selon la coutume , me mena chez un de ses amis, dont il me vanta la maison , comme le lieu de la ville où l'on faisait la chère la plus délicate , et où l'on trouvait la meilleure
compagnie. L*hôte de ce palais étais gros comme un muid ; il s*appelait Cerise. Il était Suisse de nation, empoisonneur de in^ofession < , et voleur par habitude. Il me mit dans une diambre assez propre, et me demanda si je voulais manger en compagnie, ou seul. Je voulus être de Tauberge , à cause du beau monde que le soldat m*avait promis dans cette maison.
Brinon, que les questions du gouverneur avaient impatienté, revint plus renfrogné qu'un vieux singe; et voyant qae je me peignais un peu pour descendre : £h ! que voulezvous donc, monsieur? me dit-il, aller trotter parla ville? ^on pas. N'est-ce pas assez trotté depuis le matin? Mangez lin morceau, et couchez-vous à bonne heure ', pour être du matin ^ à cheval à la pointe du jour. — Monsieur le contrôleur, loi dis-je , je ne veux ni trotter par la ville , ni manger seul , ni me coucher à bonne heure. Je veux souper en compagnie fihbas. — En pleine auberçe ? s'écria-l-il : Eh I monsieur, vous n'y songez pas. Je me donne au diable, s'ils ne sont une dou-» zaine de baragouineurs à jouer cartes et dés , qu'on n'entendrait pas Dieu tonner.
J'étais devenu insolent depuis que je m'étais emparé de l'argent ; et voulant commencer à me soustraire de la domination de mon gouverneur : Savez-vous bien, monsieur Brinon, lui dis-je, que je n'aime pas qu'un sot fasse le raisonneur? Allez-vous-en souper, s'il vous plaît, et que j'aie ici des chevaux de poste avant le jour.
J'avais senti pétiller mcm argent au moment qu'il avait lâché Je mot de cartes et dés. Je fus un peu surpris de trouver la salle où l'on mangeait remplie de figures extraordinaires. Mon hôte , après m'avoir présenté , m'assura qu'il n'y avait que dix-huit ou vingt de ces messieurs qui auraient l'honneur de manger avec moi. Je m'approchai d'une table où l'on jouait, et je faillis à mourir ^ de rire. Je m'étais attendu à voir bonne compagnie et gros jeu ; et c'étaient deux Allemands qui