‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 70 sur 127 · De bonne heure. A. Je faillis mourir · texte numérisé non relu

De bonne heure. A. Je faillis mourir

jouaient au trktrae. Jamais chevaux de carrosse n'ont joné comme ils faisaient; mais leur ûgnre surtout passait TimaginatioD. Celui auprès de qfiii j'étais était un petit ragot , grassouillet et rond comme une boule. Il avait une fraise avec ii& chapeau pointu , haut d'une aune. Non , il n'y a personne qm^ d'un peu loin , ne l'eût pris pour le dôme de quekpie église avec un clocher dessus. Je demandai à l'hôte ce que c'était — Un nvnrchandde Bâle , me dit-il, qui vient vendre ici des chevaux : mais je crois qu'il n'en vendra guère de la manière qu'il s'y prend; car il ne fait que jouer. — J«ue-t-ilgro» je»! lui cUs-je. — Non pas à présent ^ dit^i; ce n'est que pour lenr éeot, en att^idant le souper; mais> quand on peut tenir le petitmarchand en particulier, il joue beau jeu. — ^A-t*il de l'argent? lui-dis-je. — Oh, oh ! dit le perfide Cerise , plût à Dieu que vous lui eussiez gagné mille pistoles et en être de miMtié ! nous ne serions pas longtemps à les attendre.

Il ne m^en fallut pas daivsmtage pour méditer la ruine du chapeau poiMi. Je me remi» auprès die lut pour l'étudier : il jouait tout de travers; écoles sur écoles S Dieu sait! Je commençais à me sentir quelques remords sur l'argent que je devsûs gagner à une petite citrouille qui en savait si peu. Il perdit son éeot ; on sarvit, et je le fis mettre auprès de moL C'était une table de réfectoire , où: nous étions pour le moins vingt-cinq, malgré la promesse de mon hôte.

Le {dus maudit repas du monde fini, toute cette cohue se dispersa, je ne sais comment, à la réserve du petit Suisse, qui se tint auprès de moi , et de l'hôte , qui se vint mettre de l'autre côté. Ils fiunaient comme des dragons , et le Suisse me disait de temps en temps : Demande pardon à monsieur de la liberté grande; et là-dessus m'envoyait des bouffées de tabac à m'étouffer. M. Cerise, de l'autre côté, me demanda la liberté de me demander si j'avais jamais été dans son pays , et parut surpris de me voir assez bon air sans avoir voyagé en J^isse.

1. Terme du jeu de trictrac; on Ton peut faire : elles compteat appelle ainsi toutes les fautes que pour Tadversaire.

Le petit ragot à qui j*avais affaire était aussi questionneur que Tautre. fl me demanda si je venais de Tarmée de Piémont ; et lui ayant dit^ que j'y allais, il me demanda si je voulais acheter des chevaux ; qu'il en avait bien deux cents , dont a me ferait bon marché. Je commençais à être enfumé comme on jambon ; et , m'ennuyant du tabac et des questions , je proposai à mon homme de jouer une petite pistole au trictrac, en attendant que nos gens eussent soupe. Ce ne fut pas sans beaucoup de façons qu'il y consentit , en me demandant pardon de la liberté grande.

Jielui gagnai partie, revanche et le tout^ dans on clin d'oeil; car il se troublait, et se hissait enfiler*, cpie c'était une bénédiction. Brinon arriva , sur la fin de la troisième partie , pour me mener coucher. Il fit un grand signe de croix , et n'eut aucun égard ^ tous ceux que je lui faisais de sortir : il fallut me lever pour lui en aller donner l'ordre en particulier. Il commença par me faire de» réprimandes de ce que je m'encanaillais avec un vihm monstre comme cela. J'eus beau lui dire que c'était un gros marchand qui avait force argent, et qui ne jouait non plus qu^nn enfant : Lui , marchand ! s'écriat-O; ne vous y fiez pas, monsieur le chevalier : je me donne au diable, si ce n'est quelque sorcier. — Tais-toi, vieux fou, lui dis-je, il n'est non plus < sorcier que toi, c'est tout dire; et pour te le montrer, je lui veux gagner quatre ou cinq cents pistoles avant de me coucher. En disant cela, je le mis dehors , avec défense de rentrer ou de nous interrompre.

Le jeu fini , le petit Suisse déboutonna son haut-^e-chausse, pour tirer un beau quadruple d'un de ses goussets , et , me le présentant , il me demanda pardon de la liberté grande , et voulut se retirer. Ce tf était pas mon compte. Je lui dis que

i. Et comme j» hit en» <Ut. La 3 Terme du jeu de trictrac ,

phraw est mal construite; car il pour indiquer que le joueur est

semble que lui ayant dit se rap- tellement resserré dans une impasse

porte à ilf sujet de la précédente, qu'il ne peut rien jouer du tout,

2. La troisième partie , qu^on et donne par là beaucoup de points

appelle quelquefois aujourd'hui la à son antagoniste. partie d'honneur. à. H n'est pas plus.

nous ne jouions que }X)ur nous amuser ; que je ne voulais point de son argent; et que,. s'il voulait, je lui jouerais ses quatre pistoles dans un tour unique. Il en ût quelque difficulté ; mais il se rendit à la fin , et les regagna. J'en fus piqué : j'en rejouai une autre; la chance tourna, le dé lui devint favorable, les écoles cessèrent; je perdis partie, revanche et le tout : les moitiés suivirent, le tout en fut J'étais piqué; lui, beau joueur, il ne me refusa rien , et me gagna tout, sans que j'eusse pris six trous < en huit ou dix parties. Je lui demandai encore un tour pour cent pistoles; mais, conmie il vit que je ne mettais pas au jeu, il me dit qu'il était tard; qu'il fallait qu'il allât voir ses chevaux, et se retira , me demandant pardon de la liberté grande.

Le sang-froid dont il me refusa , et la politesse dont il me fit la révérence , me piquèrent tellement, que je fus tenté de le tuer. Je fus si troublé de la rapidité dont ^ je venais de perdre jusqu'à la dernière pistole, que je ne fis d'abord toutes les réflexions qu'il y a à faire sur l'état où j'étais réduit

Je n'osais remonter dans ma chambre, de peur de firiiion. Par bonheur , s'étant ennuyé de m'attendre , il s'était couché. Ce fut quelque consolation ; mais elle ne dura pas. Dès que je fus au lit, tout ce qu'il y avait de funeste dans mon aventure se présenta à mon imagination. Je n'eus garde de m'endormir. J'envisageais toute l'horreur de mon désastre sans y trouver de remède ; et j'eus beau tourner mon esprit de toutes façons , il ne me fournit aucun expédient

Je ^e craignais rien tant que l'aube du jour : elle arriva pourtant , et le cruel Brinon avec elle. Il était botté jusqu'à la ceinture, et, faisant claquer un maudit fouet qu'il tenait à la main: Debout, monsieur le chevalier, s'écria-t-il en ouvrant mes rideaux; les chevaux sont à la porte, et vous dormez encore ! nous devrions avoir déjà fait deux postes. Çà , de l'argent pour payer dans la maison. — Brinon , lui dis-je d'une

1. La partie de trictrac com- chaque trou valant douze points* prend ordinairement douze trous, 2. Avec laquelle.

vok humiliée, fermez le rideau. — Comment! s'écria-t-il, fermez le rideau ! Vous voulez donc faire votre campagne à Lyon? Apparemment vous y prenez goût Et le gros marchand, vous l'avez dévalisé? Non pas, monsieur le chevalier , cet argent ne vous profitera pas. Ce malheureux a peut-être une famille; et c'est le pain de ses enfants qu'il a joué, et que vous avez gagné. Cela valait-il la peine de veiDer toute la nuit ? Que dirait madame si elle voyait ce train ? — Monsieur Brinon , loi dis-je » fermez, s'il vous pla!t, le rideau. Mais , au lieu de m'obéir , on eût dit que le diable lui fourrait dans l'esprit ce qu'il y avait de plus sensible et de plus piquant dans un malheur comme le mien. Et combien ? me disait-il : Les cinq cents? Que fera ce pauvre homme? Souvenez- vous que je vous l'ai dit, monsieur le chevalier; cet argent ne vous profitera pas. Est-ce quatre cents? trois? deux? Quoi! ce ne serait que cent pistoles? poursuivit-il, voyant que je branlais la tête à chaque sonnne qu'il avait nommée. Il n'y a pas grand mal à cela; cent pistoles ne le ruineront pas, pourvu que vous les ayez bien gagnées. — Brinon, mon ami, lui dis-je avec un grand soupir, fermez le rideau , je suis indigne de voir le jour.

Brinon tressaillit à ces tristes paroles ; mais il pensa s'évanouir quand je lui contai mon aventure. Il s'arracha les cheveux, fit des exclamations douloureuses , dont le refrain était toujours : Que dira madame? Et après s'être épuisé en regrets mutiles : Çàdonc, monsieur le chevalier, me dit-il, que prétendez-vous devenir ? — Rien , lui dis-je, car je ne suis bon à rien. Ensuite, comme j'étais un peu soulagé de lui avoir fait ma confession, il me passa quelques projets dans la tête, que je ne pus lui faire approuver. Je voulais qu'il allât en poste joindre mon équipage , pour vendre quelqu'un de mes habits ; je voulais encore proposer au marchand de chevaux de lui en acheter bien ch^ à crédit , pour les revendre à bon marché. Brinon se moqua de toutes ces propositions; et après avoir eu la cruauté de me laisser longtemps tourmenter, il me tira d'affaire. Ma mère avait eu dessein de me donner cinq cents louis ; elle en avait retenu cinquante , tant pour quelques pe-

tites réparations à Tabbaye que pour lairé prier Dieu pour moi; Brinon était chargé de cinquante antres, avec ordre de ne m'en point parler, que > dans quelque pressante nécessité. Elle 2 arriva bientôt, comme tu vois.

{Mémoires de Grammont.)

Page 1