l^noB dans. 2. Elle, «ette pressante néoesBilé
FÉNELOM,
FÉNELON (Fbançoisbb SiLiGHAc dbLamotte) naquit le 5 août au ch&teau de Fénelon en Périgord. Il reçut les ordres sacrés au séminaire de Saint-Sulpice. Pendant dix années il fit Féducation religieuse des jeunes filles nouvellement converties , et cet enseignement loi inspira son premier ouvrage , le Traité de Védueation des filles. Chargé de convertir les protesUnts du Poitou , il s'acquitta de c^e missioo difficile avec une douceur qui contribua autant que son éloquence à ramener ceux que la Violence n'eût fiait qu'irriter. En 1689 , il fut nommé précepteur du duc de Bourgogne ; personne n'ignore quelle habileté déploya Fénelon dans cette tâche difficile. Louis XIV, qui l'aimait peu , l'en récompensa cependant en le nommant, en 169& , archevêque de Cambrai. Divisé d'opinion avec Bossuet sur la meilleure manière d'aimer Dieu,. Fénelon vît son livre, intitulé Maximes des saints^ condamné par ie pape Innocent XII : et, sans murmurer de cette condamnation, il publia un maBdement dans lequel il abjurait humblement ses erreurs. Le 7e7emoque, un des ouvrages les plus remarquables d'un siècle qui produisit tant de chefe-d'œuvre, ne put obtenir grâce aux yeux de Louis XIV, qui crut y remarquer des allusions injurieuses pour lui ; mais les suffrages delà France entière durent consoler l'auteur de cette injuste di»gràce. FéndoD , retiré daas son diocèse, oomposa encore beaucoup d'ouvrages, entre lesquels on remarque ses Dialogues sur Véloquence, sa Lettre à V Académie, son Traité sur C existence de Dieu,
Il mourut en 1715, à l'âge de soixante-quatre ans.
Ln vmie et ta feuMe phllunffcrspie. *
11 y a deux manières de se donner aux boaime& La première est de se iûre akner, non pour être leur idole, mais pour onj^oyer leur confiance à les rendre bons. Cette philan* Aropie est tonte divine. Il y en a une autre qui est une fansse monuie, qoaod on se donne aux hommes pour leur
plaire, pour les éblouir, pour usurper de Vautorité sur eux en les flattant Ce n*est pas eux qu'on aime, c'est soi-même. On n'agit que que vanité et par intérêt; on fait semblant de se donner, pour posséder ceux à qui on fait accroire qu'on se donne à eux. Ce faux philanthrope est comme un pêcheur qui jette un hameçon avec un appât; il paraît nourrir les poissons, mais il les prend et les fait mourir. Tous les tyrans, tous les magistrats, tous les politiques €[ui ont de l'ambition paraissent bienfaisants et généreux; ils paraissent se donner, et ils veulent prendre les peuples; ils jettent rhameçon dans les festins, dans les compagnies, dans les assemblées publiques; ils ne sont pas sociables pour l'intérêt des hommes, mais pour abuser de tout le genre humain. Us ont un esprit flatteur, insinuant, artificieux, pour corrompre les mœurs des hommes comme les courtisanes , et pour réduire en servitude tous ceux dont ils ont besoin. La corruption de ce qu'il y a de meilleur est le plus pernicieux de tous les maux. De tels hommes sont les pestes du genre humain. Au moins l'amour-propre d'un misanthrope n'est que sauvage et inutile au monde, mais celui de ces faux philanthropes est traître et tyrannique; ils promettent toutes les vertus de la société, el ils ne font de la société qu'un trafic dans lequel ils veulent tout attirer à eux et asservir tous les citoyens. Le misanthrope fait plus de peur et moins de mal. Un serpent qui se glisse entre les fleurs est plus à craindre qu'un animal sauvage qui s'enfuit vers sa tanière dès qu'il vous aperçoit.
La lot des souTemliis.
L'amour du peuple, le bien public, l'intérêt général de la société, est la loi immuable et universelle des souverains. Cette loi est antérieure à tout contrat; elle est fondée siu* la nature même ; elle est la source et la règle sûre de toutes les autres lois. Celui qui gouverne doit être le premier el le plus obéissant à cette loi primitive; 0 peut tout sur les peuples; mais cette loi doit pouvoir tout sur lui : le père commun de la
grande famille ne lui a confié ses enfants que pour les rendre heureux. Il veut qu'un seul homme serve par sa sagesse à la félicité de tant d*hommes, et non que tant d'hommes servent par leur misère à flatter Toi^ueil d'un seul. Ce n'est point poar lui-même que Dieu l'a fait roi : il ne l'est que pour être Phomme des peuples. . . Le despotisme tyrannique des souverains est un attentat sur les droits de la fraternité humaine ; c'est renverser la grande et sage loi de la nature , loi dont ils ne doivent être que les conservateurs... Le pouvoir sans bwnes est une frénésie qui ruine leur propre autorité..., On peut, en conservant la subordination des rangs, concilier la liberté du peuple avec l'obéissance due aux souverains, et rendre les hommes tout ensemble bons citoyens et fidèles sujets, soumis sans être esclaves, et libres sans être effrénés. L'amour de l'ordre est la source de toutes les vertus politiques, aussi bien que de toutes les vertus divines.
(Direction pour la conscience d? un roi,)
Les Missionnaires.
Ni les sables brûlants, ni les déserts, ni les montagnes , ni la distance des lieux , ni les tempêtes, ni les écueils de tant de mers, ni l'intempérie de l'air, ni le milieu fatal de la ligne * où l'on découvre un ciel nouveau^, ni les flottes ennemies, ni les côtes barbares ne peuvent arrêter ceux que Dieu envoie. Qui sont ceux-ci qui volent comme les nuées? Vents, portez-les sur vos ailes. Que le Midi, que l'Orient , que les îles inconnues les attendent , et les regardent en silence venir de loin. Qu'ils sont beaux les pieds de ces hommes qu'on voit arriver du haut des montagnes apporter la paix , annoncer les biens éternels, prêcher le salut, et dire : O Sion! ton Dieu régnera
i. Il s^agit ici de la ligne équi- 2. Fénelon se trompe encore ici ;
noxiale qui coupe la terre dans on ne découvre pas plus un ciel
son milieu, mais qui n'a pas de nouveau de Téquateur que de tout
milieu elle-même; surtout ce mi- .autre point au sud ou au nord de
lieu n'a rien de fatal. ce cercle.
170 DBOSB.
sur toi ! Les voici ces uavw^aux coaquérants qui viennent sans armes, excepté la croix du. Sauiwur. Ils viennent, non pour enlever les richesses et irég^ndre le sang des- vaincus, mais pour offrir leur propre sang et oonunuoîqueD le trésor céleste. Peuples, qui les vîtes venir; quelle ûit d'abord vx)tre sinrprise, et qui peut h représ^ter ? DesJiomnies qjai viennent k vous sans être attii?és>par awmo motif ni> de commerce , ni d*ami»tipn , ni de curiosité ; des hdmaieaquii, sans vous avoir jamais vus , sans savoir même où vous êtes^ quittent tout pour vous et vous cherchent k travers toutes les mers avec tant de fatigues et de périls , poun vous foire part de la vie étemelle /qu'ils ont découverte! Nation» ensevelies dans Tombre de la mort, quelle lumière sur vos-tètes-I
(SermoH prêché aujs. hiiuiont Uraugiire*.)
Qui est-ce qui a suspendu ce globe de la terre, qui est immobile? qui est-ce que en ai posé le» fondements? Rien n'est, ce semble, plus vil qu'elle ; les plus malheureux la foulent aux . pieds ; mais c'est pourtant pour la possédïer qu'on donne les plus grands trésors. Si elle était plus dure, l'homme ne pouErait en ouvrir te sein pour k cultiver ; si elle était moins dure, elle ne pouroatt le ponter ; il enfimcerait partout comme il (enfonce dans le sabk eu- dans un bmirbier. C'est du sein iné^ puisable de la terre- yie sort tom ce qu'il y a de plus précieux. Cette masse informe, vile et grossière , prend tontes les formes les plus diverses , et elle seule donne tour à tour tpus les biens que nous lui demandions. Cette bone si sale ^ se transforme en mille beaux objets qui chavment les yeux. £n une seule année, elle devient , branches, bouiDns, feuilles, fleurs, fruits et semences , pour renouveler ses libéralités en faveur des honmies. Rien neFépuise ; plus on déchire ses entrailUes,
1. Nous savons aujourd'hui que gène, le carbone, r*oxygène qui se ce n'est pas la boue, mais Tbydro- transforment ainsi.
rÉNET^OK. 171
plus elle eÈt libérale. Après tant de siècles pendant lesquels tout est sorti d'elle, elle n!e^ point. encore usée; elle ne ressent aucune vieillesse. Ses entrailles sont encore pleines des Blêmes trésors^ Mille générations ont passé dans son sein. Tout vieillit , egmcpté elle seule ; elle rajeunit chaque année an printmnps. Elle ne manque point aux hommes ; mais le$ hommes iosmisés se manquât à ■. eu£-m^es en négligeant d^ ht cultiver. C'est par leur^ paresse^, par leurs désordres qu'il» laissonÊ cndllre les ronoes et les.épines , en la place des ven* daines; et. des^ moissonft» U se di&putent un bien qu'ils la^nt perdre. LeSiCmtqnénmls lfti$fient en friche la terre, pour la possession delaqudleilsontfeit périr t^^tt^demillier^d'hommes» econt.paasé leur vie dans une tembte, agitation. Les hommes (mtdevaot'euK.dj^s.teri^âmmonsesqjaiiSQnt.vides et incultesi ; et ils renversent, le g^su» humain ponr un coin de cette terra si nég]^;ée/ La terre, si elle était bien* cultivée , nourrirait coït fois, plus d'homiii^s-^ qu'elle n'en nourrit L'inégalité même des terroirs,, qui» pso^it dlabord- un défaut , se tourne en ornement et en utilité. Lesmontagnes se sont élevées, et les vidBons sont. destceodu^tionJa. place que le Seigneur leur a marquée^iCes di^rsies ternes , suivant les div^ers^aspects du soteil, ont lemis avantages^. Danîh ces profondes vallées on voit crdtne l'herbe fraîche pour nourrir les troupeaux, iluprès d'dles&'ouvrent de vastes G;^ny)agnes revêtues de riches moissons. loi f des coteauie s'élè^eoit comm^ un. amphithéâtre , et sont coiirwQés de vignobles et diartbres fruitiers. Là, de haur teaivoiiti^es vont porter leur fnont ^é jusque dans les mies^ et les torrents qitii en tombent sont les sources des ri* visses. Les rochers quiimontriejat leur, cîme escarpée soutiennent Ia; terre des mootagnesc comme: tes os du genre buipain em aoutî^onent I^ chait^. Cette vaiûété fait le charme des» passages ; en» même tem^frelle satisfait aux. divers besoins de^ peuples : il n'y^apoîntide terrons à ingrat qui n'ait quelque propriété..
{De P.exiiteiut de Dieu.)
i Tom oela eH> p«a exact* faut se garder de prendre au pie4
2, C'est une eiagération qu'il de la lettre.
La Tille de Tyr.
J'admirais Theureuse situation de cette grande ville , qui est au milieu de la mer, dans une île. . La côte voisine est délicieuse par sa fertilité, par les fruits exquis qu'elle porte, par le nombre de villes et de villages qui se touchent presque , enfin par la douceur de son climat ; car les montagnes mettent cette côte à l'abri des vents brûlants du midi. Elle est rafrdchie par le vent du nord qui souffle du côté de la mer. Ce pays est au pied du Liban, dont le sommet fend les nues et va toucher les astres ; une glace éternelle couvre son front ; des fleuves pleins de neige tombent, comme des torrents, des rochers qui environnent sa tête. Au-dessus, on voit une vaste forêt de cèdres antiques , qui paraissent aussi vieux que la terre où ils sont plantés, et qui portent leurs branches épaisses jusque vers les nues. Cette forêt a sous ses pieds de gras pfiturages dans la pente de la montagne ; c'est là qu'on voit errer les taureaux qui mugissent. Les brebis qui bêlent, avec leurs tendres agneaux , bondissent sur l'herbe. Là coulent mille ruisseaux d'une eau claire. Enfin on voit au-dessous de ces pâturages le pied de la montagne, qui est comme un jardin : le printemps et l'automne y régnent ensemble , pour y joindre les fleurs et les fruits. Jamais , ni le souffle empesté du midi qui sèche et qui brûle tout, ni le rigoureux aquilon, n'ont osé effacer les vives couleurs qui ornent ce jardin.
C'est auprès de cette belle côte que s'élève, dans la mer, rîie où est bâtie la ville de Tyr. Cette grande ville semble nager au-dessus des eaux, et être la reine de toutes les mers. Les marchands y abondent de toutes les parties du monde, et ses habitants sont eux-mêmes les plus fameux marchands qu'il y ait dans l'univers. Quand on entre dans cette ville oii croit d'abord que ce n'est point une ville qui appartienne à an peuple particulier , mais qu'elle est la ville commune de tous les peuples, et le centre de leur commerce. EUe a deux grands môles semblables à deux bras qui s'avancent dans la mer, et
qui embrassent un vaste port On voit comme une forêt de mâts de navires, et ces navires sont si nombreux, qu*à peine peut-on découvrir la mer qui les porte. Tous les citoyens s'appliquent au commerce, et leurs grandes richesses ne les d^oûtent jamais du travail nécessaire pour les augmenter. On y voit de tous côtés le fin lin d'Egypte, et la pourpre tyrienne deux fois teinte d'un éclat merveilleux. Cette double teinture est si vive , que le temps ne peut Teffacer. On s'en sert pour des laines fines, qu'on rehausse d'une broderie d'or et d'argent
Les Phéniciens ont le commerce de tous les peuples, jusqu'au détroit 4e Gadès, et ils ont même pénétré dans le vaste Océan qui environne toute la terre. Us ont fait aussi de longues navigations sur la mer Rouge; et c'est par ce chemin qu'ils, vont chercher, dans les îles inconnues, de l'or , des parfums^ et envers animaux qu'on ne voit point ailleurs. Je ne pouvais rassasier mes yeux du spectacle magnifique de cette grande ville où tout était en mouvement. Je n'y voyais point, comme dans les villes de la Grèce, des hommes oisifs et curieux qui vont chercher des nouvelles dans la place publique, ou regarder les étrangers qui arrivent sur le port. Les honunes sont occupés à décharger leurs vaisseaux, à transporter leurs marchandises, ou à les vendre, ou à arranger leurs magasins, et à tenir un compte exact de ce qui leur est dû par les négociants étrangers; les femmes ne cessent jamais de filer les laines, ou de faire des dessins de broderies, ou de ployer les riches étoffes.
( Téltmaque.)
Félicité des RolA Justes dans les Champs-Elysées.
Télémaque s'avança vers ces rois, qui étaient dans des bocages odoriférants, sur des gazons toujours renaissants et fleuris; mille petits ruisseaux d'une onde pure arrosaient ces beaux lieux , et y faisaient sentir une délicieuse fraîcheur : un nombre infini d'oiseaux faisaient résonner ces bocages de
leurs doux chants; on voyait tout ensemble les fleurs du printemps qui naissaient sous les pas , avec les riches fruits de Tautinniie qui pendaieiit des arbres.
Là jamais on ne ressentit les ardeurs*de la canicule; fii jamais les noirs aquilons n'osèreftt souffler ni faire sentirles rigueurs de Thiver. Ni la guerre altérée des^g, ni k cruelle envie qui mord d'une dent venimeuse et qui porte des vipères entortillées dans son sein et autour de ses bwfe, ni les jalousies, ni les défiances, ni la crainte, ni les vains désirs, n'approchent jamais de cet heureux séjour de la paix : te jour n'y finit point, et la nuit avec sfes sombres voiles y est inconnue : une lumière pure et douce se répand auli6ur des corps de ces hommes justes et les environne de ses rayons comme d'un vêtement. Cette lumière n'est point semblable à la lu^ mière sombre qui éclaire les yeux des ûiisérablissiiiiortels et qui n'est que ténèbres; c'est plutôt une gloire» céleste qu'tae lumière : elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur «ristal; die n'éblouit jamais; au contraire, elle fortifie les yeux et porte dans le fond de l'âme je ne sais quelle sérénité. C'est d'dle seule que les hommes bienheureux sont nourris lelle sort d'eux et elle y entre ; elle les pénètre et s'incorpore à eux comme les aliments s'incorporent à nous; ils la voient, ils la sentent , ils la respirent ; elle lait naître en eux une source intarissable de paix et de joie : ils sont plongés dans «cet abîme de délices comme les poissons dans la mer; ils ne veulent {dus rien; ils ont tout sans rien avoir; car le goût de kmière pare apaise la faim de leur cœur. Tous leurs désirs sont rassasiés» et leur plénitude les élève au-dessus de tout ce que les hommes vides et affamés cherchent sur la terre : toutes les délices qui les environnent ne leur sont rien , parce que le comble de leur félicité, qui vient du dedans, ne leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu ils voient de délicieux au dehors : ils sont tels que les dieux qui , rassasiés de nectar et d'ambroisie, ne daigneraient pas se nourrir de viandes grossières qu'on leur présenterait à la table la plus exquise des hommes mor-
FɻBLON. 175
tels. Tous les mafK S'enfelent loin de ces lieux tranquilles : la mort, la malsiflie, la peni^reté, la douleur, les regrets, les remords, les craintes, %» espérances même qui coûtent souvent autant de peines que les craintes; les divisions, les dégoûts,'les dépits, n^ peuvent avoir aucune ^entrée.
Les hautes montagnes de Tbrace, qui , de leurs fronts couverts de neige et de glace depuis Torigine du monde, fendent les nues, seraient renversées de leurs fondements posés au cmtr& de la terre , que les cœurs de ces hommes ne pour> raient pas même êt»e émus; semlementdls ont piltié des misères qui accaUent les hommes vivant dans le monde; mais c'est une pitié douce et paisible qui n'altère en rien leur immuable félicité. Une jeunesse éternelle , une félicité sans fin , une gloire toute divine est peinte sur leur visage; mais leur joie n'a rien de folâtre, d'indécent ; 'c'est une joie douqe, noble, pleine de majesté : c'est un goût sublime de la vérité et de la vertu qui les transporte; ils sont sans interruption, à chaque momeiit , dans le mdme saisissement de cœur où est une mère qui revoit son cher fils qu'elle avait cru mort; et cette joie, qui échappe bientôt à la mère, ne s'enfuit jamais du cœur de ces hommes. Jamais elle ne languit un instant; elle est toujours nouvelle pour eux; ils ont le transport de l'ivresse sans en avoii' le trouble et l'aveuglement. Us s'entretiennent ensiranble de ce qu'ils voient et de ce qu'ils goûtent; ils foulent à leurs pieds les molles délices et les vaines grandeurs d^ leurs anciennes conditions qu'ils déplorent; ils repassent avec plaisir ces tristes mais courtes années où ils ont eu besoin de combattre contre eux-mêmes et contre le torrent des hommes corrompus pour devenir bons; ils admirent le secours des dieux qui les ont conduits, comme par la main, à la vertu ati milieu de tant de périls.
Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leur coeur comme un torrent de la divinité môme qui s'unit à eux ; ils voient , ils goûtent qu'ils sont heureux, et ils sentent qu'ils le seront toujours. Us chantent les louanges des Dieux, ils ne font tous ensemble qu'une seule voix, une seule pensée, un
seul cœur, une même félicité, qui fait comme un flux et reflux dans ces âmes unies. Dans ce ravissement divin , les siècles coulent plus rapidement que les heures parmi les mortels,. et cependant mille et mille siècles écoulés n*ôtent rien à leur félicité toujours nouvelle et toujours entière. Ils régnent tous ensemble , non sur des trônes qiie la main des hommes peut renverser, mais en eux-mêmes avec une puissance immuable; car ils n'ont plus besoin d*être redoutables par une puissance empruntée d'un peuple vil et misérable; ils ne portent plus. ces vains diadèmes dont Fédat cache tant de craintes et de noirs soucis : les dieux mêmes les ont couronnés de leurs proprès mains avec des couronnes que rien ne peut flétrir.
{Tiiémagu€.\
Lettre aa due de Bonivogne.
Enfant de saint Louis, imitez votre père ; soyez , conoune lui, doux, humain, accessible, afl'able, compatissant et libéral (^ue votre grandeur ne vous empêche jamais de descendre avec Iwnté jusqu'aux plus petits pour vous mettre à leur place, et que cette bonté n'affaiblisse jamais ni votre autorité ni leur respect Étudiez sans cesse les hommes; apprenez à vous en servir sans êti;f lié à eux. Allez chercher le mérite jusqu'au bout du monde; d'ordinaire il demeure modeste et reculé. La vertu ne perce point la foule ; elle n'a ni avidité, ni empressement; elle se laisse oublier. Ne vous laissez point obséder par des esprits flatteurs et insinuants : faites sentir que vous n'aimez ni les louanges ni les bassesses. Ne montrez de la confiance qu'à ceux qui ont le courage de contredire avec respect, et qui aiment mieux votre réputation que votre faveur. Il est temps que vous montriez au monde une maturité et une vigueur d'esprit proportionnées au besoin présent Saint Louis, à votre âge, était déjà les délices des bons et la terreur des méchants. Laissez donc tous les amusements de l'âge passé : faites \ûir que vous pensez et que vous sentez ce qu'un prince doit j)enscr et sentir. Il faut que les bons vous aiment, que les mé-
cJiants TOUS craignent, et que tous vous estiment. Hâtez-vous (le vous corriger pour travailler utilement à corriger les auti^es. La piété n*a rien de faible , ni de triste , ni de gêné ; elle élargit le cœur, elle est simple et aimable , elle se fait sentir à tous pour les gagner tous. Le royaume de Dieu ne consiste pas dans une scrupuleuse observation des petites formalités; il consiste pour chacun dans les vertus propres de son état Un grand prince ne doit point servir Dieu de la même façon qu'un solitaire ou qu'un simple particulier. Saint Louis s'est sanctifié en grand roi. Il était intrépide à la guerre , décisif dans les conseils, supérieur aux: autres par la noblesse de ses sentiments ; sans hauteur, sans présomption, sans dureté. Il suivait en tout les véritables intérêts de sa nation , dont il était autant le père que le roi. Il voyait tout de ses propres yeux dans les affaires principales. Il était appliqué, modéré, droit et ferme dans les négociations ; en sorte que les étrangers ne se fièrent pas moins à lui que ses propres sujets. Jamais prince ne fut plus sage pour policer ses peuples, et pour les rendre tout ensemble bons et heureux. Il aimait avec confiance et tendresse tous ceux qu'il devait aimer ; mais il était ferme pour corriger ceux qu'il aimait le plus. Il était noble et magnifique selon les mœurs de son temps, mais sans faste et sans luxe. La dépense, qui était grande, se faisait avec tant d'ordre qu'elle ne l'empêchait pas de dégager tout son domaine. Soyez héritier de ses vertus avant de l'être de sa couronne. Invoquez-le avec confiance dans vos besoins; souvenez-vous que son sang coule dans vos veines, et que l'esprit de foi qui l'a sanctifié doit être la vie de votre cœur. Il vous regarde du haut du ciel où il prie pour vous, et où il veut que vous régniez un jour avec lui.
{Lettrts.)
Le Fantasque.
Qu'est-il donc arrivé de funeste à Mélanthe? Rien au-dehors , tout au-dedans. Ses affaires vont à souhait. Tout le monde cherche à loi plaire. Quoi donc? C'est que sa rate
fumet. Use coucha hier les délice^ du genre humain : ce matin on est honteux pour lui; il faut le cacher. En se letant, le pli d'un chausson lui a déplu : toute la journée sera orageuse, et tout le monde en souffrira. Il fait peur, il fait pitié; il pleure comme un enfant, il rugit comme -un lion. Une i/^ peur maligne et farouche trouhle et noircit son imaginatioii, comme Tencre de son écritoire barbouiBe- ses doigts. N'allez pas lui parler des choses qu'il aimait le mieux il n'y a qu'on moment : par la raison qu'il les a aimées , il ne les saurait pkis souffrir. Les parties de divertissement , qu'il a tant désirées, lui deviennent ennuyeuses ; il faut les rompre. Il cherche à contredire, à se plaindre, à piquer les autresf; il s'irrite de voir qu'ils ne veulent point se fâcher. "Souvent il porte ses coups en l'air comme un taureau fuHéux qui de -ses cornes aiguisées va se battre contre les veilts.
Quand il manque de préteïte pour^ttaqtter tes autres, il se tourne contre lui-même. Il se blâme, il ne se trouve bon à rien , il se décourage , il trouve fort mauvais qu'on veuille le consoler. Il veut être seul , et il «le peut su|^po^ter la solitude. Il revient à la compagnie , et s'aigrit coùtre eUe. On se tait : ce silence affecté le choque. On parle tout bas : U s'imagine que c'est contre lui. On parie tout haut : il trouve qu'on parle trop, et qu^n est trop gai pendant qu'il est triste. On est triste : cette tristesse lui paraît un reproche de ses fautes. On rit : il soupçonne qu'onze moque de lui. Que faire ? être aussi ferme et aussi patient qu'il est insuppof taWe , attendre'en paix qu'il revienne demain aussi sage qu'il était hier. Cette humeur étrange s'en va comme elle vient : quand elle le prend, on dirait que c'est un ressort de machine qur se démonte tout à coup. Il est comme on dépeint les. possédés : sa raison est comme à l'envers ; c'est la déraison elle-même en personne. Poussez-le; vous lui ferez dire en plein jour qu'il est nuit, car il n'y a plus ni jour ni nuit pour une tête démontée par
1. On croyait du temps de Louis que certaines douleurs venaient XIV, et on a cru plus tard encore, des vapeurs de la rate.
FÊMBfiON. 179
son caprice. Quelqiiefoîi» il ne peut n'empèther d*ëtre étonné de ses excès et âe ses fougues. Malgré son cha^in , il sourit des paroles extravagantes qui lui ont échappé.
Mais quel moyen de {n^voir ces orai^es, et de conjurer la t0iq)ête? Il rt*y en a aucun : point de bons afananachs pour prédire ce mauvais temps. Gardez-^vous bien de dire : « Demain nousiirons nous divertir dans un tel jardin. » L*bomme d'aujourd'hui ne sera point celui de demain : celui qui vous promet maintenant, di^arâ^tra tantôt; vous ne saurez plus le prendre peur le faire souvenir de sa parole. En sa place , vous trouverez un je ne'sais quoi qui n'a ni forme ni nom, qui n'en peut avoir , et que vous ne sauriez définir deux instants de suite de la même manière. Étudiez-le bien ; puis dites-en tout ce qu'il vous plaira : il ne sera plus vrai le moment d'après que vous l'aurez dit : ce je ne sais quoi veut et ne veut pas ; il menace, il tremble ; il mêle des hauteurs ridicules avec des bassesses indignes; il pleure, il rit, il badiné, il est furieux : dans sa fureur la plus bizarre et la plus insensée , il est plaisant et éloquent, subtil, plein de tours nouveaux, quoiiqu'il ne lui reste pas seulement une ombre ^e raison.
Prenez bien garde de lui rien dire qui ne soit juste, précis, et exactement raisonnable : il saurait bien en prendre avantage, et vous donner adroitement le change. Il passerait d'abord de son tort au vôtre , et deviendrait raisonnable pour le seul plaisir de vous convaincre que vous ne l'êtes pas. C'est un rien qui l'a fait monter jusqu'aux nues; mais oe rien qu'est-il devenu? Il est perdu dans la mêlée; il n'en est plus question : il ne sait plus ce qui l'a fâché ; il sait seulement qu'il se fâche, et qu'il veut se fâcher; encore même ne le sait-il pas toujours. Il s'imagine souvent que tous ceux qui lui parlent sont emportés , et que c'est lui qui se modère : comme un homme qui a la jaunisse croit que tous ceux qu'il voit sont jamies, quoique le jaune ne soit que dans ses yeux.
Mais peut-être qu'il épai^era certaines personnes auxquelles il doit plus qu'aux autres , ou qu'il paraît aimer davantage. Non , sa bizarrerie ne connaît personne; elle s'en prend
sans choix à tout le monde. Il n*aime plas les gens , il n*eu est point aimé. On le persécute, on le trahit II ne doit riea à qui que ce soit Mais attendez un moment : voici une autre scène. Il a besoin de tout le monde ; il aime , on Faime aussi ; il flatte, il s'insinue, il ensorcelle tous ceux qui ne pouvaient plus le souffiîr. H avoue son tort, il rit de ses bizarreries ; il se contrefait, et vous croiriez que c'est lui-même dans ses accès d'emportement , tant il se contrefait bien. Après cette comédie jouée a ses propres dépens, vous croyez bien qu'au moins il ne fera plus le démoniaque. Hélas ! vous vous trompez : il le fera encore ce soir pour s'en moquer demain , sans se corr^er.
Le singe.
Un vieux singe maUn étant mort , son ombre descendit dans la sombre demeure de Pluton, où elle demanda à retourner parmi les vivants. Pluton voulait la renvoyer dans le corps d'un âne pesant et stupide, pour lui ôter sa souplesse , sa vivacité et sa malice ; mais elle ût tant de tours plaisants et badins , que l'inflexible roi des enfers ne put s'empêcher de rire, et lui laissa le choix d'une condition. £lle demanda à entrer dans le corps d'un perroquet « Au moins , disait-elle , je conser^'erai par là quelque ressemblance avec les hommes que j'ai si longtemps imités. Étant singe, je faisais des gestes comme eux , et étant perroquet , je parlerai avec eux dans les plus agréables conversations. »
A peine l'âme du singe fut-elle introduite dans ce nouveau corps , qu'une vieille femme causeuse l'acheta. Il fit ses délices ; elle le mit dans une beUe cage. Il faisait bonne chère , et discourait toute la journée avec la vieille radoteuse, qui ne parlait pas plus sensément que lui. U joignait à son nouveau talent d'étourdir tout le monde, je ne sais quoi de son ancienne profession. Il remuait sa tête ridiculement, il faisait craquer son bec, il agitait ses ailes de cent façons, et faisait de ses pattes plusieurs tours quj sentaient encore les grimaces
PÊNELON. 181
de Fagotin. La vieille prenait à toute heure ses lunettes pour l'admirer; elle était bien fâchée d*être un peu sourde, et de perdre quelquefois des paroles de son perroquet , à qui elle trouvait plus d'esprit qu'à personne. Ce perroquet gâté devint bavard , imp(Mtun et fou. Il se tourmenta si fort dans sa cage , et but tant de vin avec la vieille , qu'il en mourut.
Le voilà revenu devant Pluton , qui voulut cette fois le faire passer dans le corps d'un poisson, pour le rendre muet. Mais il fit encore une farce devant le roi des ombres , et les princes ne résistent guère aui demandes des mauvais plaisants qui les flattent. Pluton accorda donc à celui-ci qu'il irait dans le corps d'un homme ; mais comme le dieu eut honte de l'envoyer dans le corps d'un honune sage et vertueux, il le destina au corps d'un harangueur ennuyeux et importun , qui mentait, qui se vantait sans cesse, qui faisait des gestes ridicules, qui se moquait de tout le monde , qui interrompait les conversations les plus polies et les plus solides , pour dire des riens, ou les sottises les plus grossières. Mercure , qui le reœnnut en ce nouvel état, lui dit en riant : « Ho ! ho ! je te reconnais ; tu n'es qu'un composé du singe et du perroquet que j'ai vus autrefois. Qui t'ôterait tes gestes et tes paroles apprises par cœur sans jugement , ne laisserait rien de toi. D'un joli singe et d'un bon perroquet, on ne fait qu'un sot homme. »
(fables.)
Lettre à Hoadart de Lamotte.
Je n'admire point aveuglément tout ce qui vient des anciens. Je les trouve fort inégaux entre eux. Il y en a d'excellents. Ceux mêmes qui le sont ont la marque de l'humanité , qui est de n'être pas sans quelque reste d'imperfection. Je m'imagine même que si nous avions été de leur temps , la connaissance exacte des mœurs , des idées des divers siècles, et des dernières finesses de leurs langues , nous auraient fait sentir des fautes que nous ne pouvons plus discerner avec certitude. La Grèce, parmi tant d'auteurs qui ont leurs beau-
ia2 PROSE.
tés, ne nous montre aurdessus des autres qu'un ficHuère, qu'un Pîndare , qu'un Théocrite , qn'un Sophocle , qu'un Démosthène. Rome, qui a eu tant d'écrivains très estimables, ne nous présente qu'un Virgile , qu'un Horace, qu'un Térence, qu'un Catulle, qu'un Cicéron. Nous pouvons croire Horace sur sa parole, quand il avoue qu'Homère même se néglige un peu en quelques endroits.
Je ne saurais douter que la religion et les mœurs des héros d'Homère n'eussent de grands défauts. Il est naturel que ces défauts nous choquent dans les peintures de ce poète. Mais j'çn excepte l'aimable simplicité du monde naissant. Cette simplicité des mœurs , si éloigoée de notre luxe , n'est point un défaut , et c'est notre luxe qui en est un très grand. D'aUleurs , un poète est un peintre qui doit peindre d'après nature et observer tous les caractères.
Je crois que les hommes de tous les siècles ont eu à peu près le même fond d'esprit et les mêmes talents , comme les plantes ont eu le même suc et les mêmes vertus. Mais je crois que les Siciliens , par exemple , sont plus propres à être poètes que les Lapons. De plus , il y a eu des pays où les mœurs , la forme du gouvernement et les études ont été plus convenables que celles des autres pays, pour faciUter le progrès de la poésie. Par exemple, les mœurs des Grecs formaient bien mieux des poètes que celle des Cimbres et des Teutons. Nous sortons à peine d'une étonnante barbarie ; au contraire , les Grecs avaient une très longue tradition de politesse et d'étude des règles, tant sur les ouvrages d'esprit, que sur les beauxarts.
Les anciens ont évité l'écueil du bel esprit, où les Italiens modernes sont tombés , et dont la contagion s'est fait un peu «entir à plusieurs de nos écrivains , d'ailleurs très distingués. Ceux d'entre les anciens qui ont excellé ont peint avec force et grâce la simple nature. Us ont gardé les caractères , ils ont attrapé l'harmonie. Ils ont su employer à propos le sentiment et la passion. C'est un mérite bien original.
Je suis charmé des progrès qu'un petit nombre d'auteurs
ont donnés à ;iotre poésie ; mais je n*ose entrer dans le détail, de peur de tous louer en face ; je croirais , monsieur, blesser Totre délicatesse. Je suis d*autant plus touché de ce que nous avons d'exquis dans notre langue , qu'elle n'est ni harmonieuse , ni variée , ni Jitare , ni b«r(fe , 'ni propre à donner de l'essor, et que notre scrupuleuse versification rend les beaux vers presque impossibles dans un long ouvrage.
£n vous exposant mes pensées avec tant de liberté, je ne prétends ni reprendre ni contredire personne. Je dis historiquement quel est mou goût, comme un homme dans un repas dit naîv^oient qu'il aime mieux un ragoût que l'autre. Je ne totale le goût d'aucun bonnne , et je x^onsetts qu'on bfêlme le mien. 15i la politesse et la discr^on nécessaires pour le repos de la société demandent que les hommes se tolèrent mutuellement dans la variété d'opinions où ils se trouvent pour les choses les plus importantes à la vie humaine; à plus îmte raison , doivent-^ils se tolérer sams peine dans k variété d'opinions sur ce qui importe très peu à la sûreté du genre humain. Je vois bien qu'en rendant compte de mou goût, je cours risque de déplaire aux admirateurs passionnés et des xmm& et des modernes; mais, sans vouloir fâcher ni les uns ni «tes autres, je me livre à la critique des deux côtés.
Ma conclusion est qu'on né peut pas trop louer les modernes qui font de grands efforts pour surpasser les anciens. Une si noble émulation promet beaucoup. £lle me paraîtrait dangereuse si elle allait, jusqu'à mépriser et à cesser d'étudier ces grands originaux; mais rien n'est plus utile que de tâcher d'atteindre à ce qu'ils ont de plus sublime et de [jus touchant, sanstomber dans une imitation servile pour les endroits qui peavaat être moins parfaits ou trop éloignés de nos mœurs. C'est av^ cette liberté que Virgile a suivi Homère.
{hrttru..
VERTOT (René-Aubbrt de) naquit dans ]e pays de Caux le 25 novembre 1655. Encouragé par Fontenelle et Tabbé de Saint-Pierre, qui araient remarqué en lui une aptitude particulière pour les traraux historiques, il publia en 1689 la Conjuration de Portugal, ouvrage plein d^intérét, qui mérita les éloges de madame de Sévigné et de Bossuet. V Histoire des Révolutions de Suède parut en 1696 ; elle eut cinq éditions la première année, et fut traduite dans la plupart des langues de l'Europe. V Histoire des Révolutions de la république romaine (1707), où Ton retrouva tout Tintérêt et le mouvement qui caractérisaient les premiers ouvrages de Vertot, et dont le style plus brillant était en même temps plus rapide et plus ferme, accrut encore sa réputation. Vertot composa en outre une Histoire de C Ordre de Malte; cette production ^ qui n'a ni la chaleur ni Téclat des premières, se sent de Page avancé où était parvenu l'auteur quand il la composa. Il a pu, a-t-on dit, renfermer dans trois volumes la grandeur de Rome ; on voudrait qu'il n'en eût pas employé sept à développer la petitesse de Malte. On aurait mieux aimé qu'il écrivit Thistoire des empereurs que celle des grands-maStre&
Vertot mourut à Paris le 15 juin 1735.
La mort de Vasconeellos*
Pinto , s'étant ouvert le chemin du palais , se mit à la tête (le ceux qui devaient attaquer Tappartement de Yasconcellos. Jl marchait avec tant de confiance et de résolution, que, rencontrant un de ses amis qui lui demanda en tremblant où il allait avec ce grand nombre de gens armés, et ce qu'il voulait faire : « Rien autre chose , lui dit-il en souriant, que de changer de maître et vous défaire d*un tyran pour vous donner un roi légitime. »
£n entrant dans l'appartement du secrétaire, ils trouvèrent
an bas de Fescalier Francisco Soarez d'Albergaria, lieutenant dril , qui ne faisait que de sortir de chez lui. Ce magistrat , croyant d'abord que ce tumulte ne fût qu'une (pierelle particulière, voulut interposer son autorité pour les faire retirer ; mais, entendant crier de tous côtés : Vive le duc de Bragance ! il crut que son honneur et le devoir de sa charge l'obligeaient de crier : Vive le roi d'Espagne et de Portugal! ce qui lui coûta la vie; un des conjurés lui tira un coup de pistolet, et se fit un mérite de le punir d'une fidélité qui commençait à devenir criminelle.
Antoine Gorrea, premier commis du secrétaire, accourut an bruit. Comme il était le ministre ordinaire de ses cruautés, et que, semblable à son maître, il traitait la noblesse avec beaucoup de mépris, don Antoine de Menezès lui enf(mça le poignard dans le sein. Mais ce coup ne sufiBt pas pour faire sentir à ce malheureux que son autorité était finie; car, ne pouvant comprendre qu'on osât s'attaqua* à lui , et croyait qu'on l'avait pris pour un autre , il se tourna fièrement vers. Menezès , et le regardant avec des yeux pleins de vengeance et de ressentiment : « Quoi ! tu oses me frapper? » lui dit-il. A quoi l'autre ne répondit que par trois ou quatre coups redoublés qui le jetèrent sur le carreau. Cependant, ses blessures ne s'étant pas trouvées mortelles, il en réchappa pour perdre la vie quelque temps après , d'une manière plus honteuse, par ]a main du bourreau.
Les conjurés , s'étant ainsi défaits de ce conmiis qui les avait arrêtés sur l'escalier, se pressèrent d'entrer dans la chambre du secrétaire. Il était alors avec Diego Garcez Palleia , capitaine d'infanterie, qui, voyant tant de monde armé et plein de fureur, se douta bien qu'on en voulait à la vie de Yasconcellos. Quoiqu'il n'eût aucune obligation à ce ministre, ]a seule générosité le fît jeter l'épée à la main hors de la porte pour en défendre l'entrée aux conjurés et lui donner le temps de se sauver; mais, ayant été blessé au bras et ne pouvant plus tenir son épée, accablé de la multitude, il se jeta par une fenêtre et fut assez heureux pour ne se pas tuer.
186 raoSB.
Aimtftt les conjurés entrèrent en foule dans la chambre du^ecrétaire : on le cherche partout, on renverse lits, tables, on enfonce les coffres ponr le trouver ; chacun voulait avoir rfaonneur de lui donner le premier coup.
Cependant il ne paraissait-point , et les conjurés étaient au désespoir qti'il échappât à leur vengeance, lorsqu'une vieiHe servante, menacée de la «lort, fit signe qu'il était caché dans une armoire ménagée 'dans l'épaisseur de la muraille, où il fut trouvé couvert de papiers.
La frayeur où le jeta la vue d'une mort qu'il voyait présente de tous côtés l'empêcha de dire un seul mot. Don Rodrigo de Saa, grand chambellan, lui donna 4e premier un coup de pistolet ; ensuite, percé de .plusieurs coups d'épée , les coiQurés le jetèrent par la fenêtre en criant : « Le liyran est dnort, vive la liberté et don Juan roi dç Portugal !
«Le peuple, qui ét^t accouru au palais, pouisa mille cds de joie en le voyant «précipiter, ^t répondit par de grandes acdamatittns aux censurés. Ensuite il se jeta avec fureur sur h cwrps de ce malheureux : chacun en le frsqppant crut venger l'injure publique et donner les derniers coups à la tyrannie.
Telle fut la fin de Michel Yasconceilos, Portugais de naissance, mais ennemi juré de son pays et tout Espagnol d'inclination. Il était né avec un génie admirable pour les affaires, habile, appliqué à son emploi, d'un travail inconcevable , et fécond à inventer de nouvelles manières de tirer de l'argent du peuple , et par conséquent impitoyable, inflexible et dur jusqu'à la cruauté, sans parents, sans amis, sans égards : per- SMHie n'avait de pouvoir sur son esprit; insensible môme aux plaisirs, et incapable d'être touché par les remords de sa conscience, il avait amassé des biens immenses dans l'exercice de sa charge, dont une partie fut pillée dans la chaleur de la sédition. Le peuple se fit justice lui*même, et se paya par ses mains des torts qu'il prétendit avoir reçus durant son mi-
{Rivobuions de Porf%aL)
Pompée attirail sur lui , pour ainsi dire , les yeux de toute la terre. Il avait été général avant que d'être soldat , et da vie n'avait été qu'une suite continuelle de victoires ; il avait fkit la guerre dans les trois parties du monde , et il en était toujours revenu victorieux. Il vainquit dans l'Italie Garinas et Carbon, du parti de Marins; Domitius dans l'Afrique; Sertorius, ou pour mieux dire, Perpenna dans l'Espagne; les pirates de Gilicie'sur la IM^éditerranée; et, depuis la défaite de Catilina , il était revenu à Rome, vainqueur de Midu-idate et de Ti-
'Par tant de tictmres et de 'cohquêtes , ff'était devenu plus gnmd que les "Blbmains ne le souhaitaient, et qu'il n'avait osé Ud-diême l'espérer. Dans ce haut degré de gloire où la fortune l'avait conduit comme par la main , *il crut qu'H était de «I dignité de se familiariser moins avec *€és concitoyens. Il paraissait rarement en pufilic; et , s^tsoitait de ^ maison , onle voyait toujours accompagné d'une foulede ses créatures, àoùt le cortège nombreux représentait mieux la cour d'un grand prince que la suite d'un citoyen de la république. Ce n'est pas qu'il abusât de son pouvoir; mais, dans une ville libre , on ne pouvait souffrir qull affectât des manières de souverain. Accoutumé dès sa jeunesse au commandement des armées, il nepouvait se réduire à ta simplicité d'une vie pri- ' ?ée. Ses mœurs, à la vérité, étaient pures et sans tache ; on le louait même , avec justice , de sa tempérance ; personne ne le soupçomm jamais d'avarice, et il recherchait moins , dans les dignités qu'il briguait, la puissance qui en est inséparable , queles honneurs et récktdont elles étaient environnées. Mais, (dus sensible à la vanité qu'à l'ambition , il aspirait à des honneurs qui le distinguassent de tons les capitaines de son temps. Modéré en tout le reste, fl ne pouvait souffrir sur la 0(Mre aucune comparaison. Toute égalité le blessait , et il eût voulu , ce semble , être le seul général de la république , quand
il devait se contenter d'être le premier. Cette jalousie du commandement lui attira un grand nombre d'ennemis , dont César, dans la suite , fut le plus dangereux et le plus redoutable. F/un ne voulait pas d'égal , et l'autre ne ponvait souffrir de supérieur.
{Révolutions romaines.)
GéMr.
Caïus Julius César était né de l'illustre famille des Jules, qui , conunt toutes les grandes maisons , avait sa chimère , en se vantant de tirer son ongine d'Anchise et de Vénus. C'était l'homme de son temps le- mieux fait , adroit à toutes sortes d'exercices, infatigable au travail, plein de V2\)eiir, d'un coun^ élevé , vaste dans ses desseins, magnifique dans sa dépense, et libéra jusqu'à la profusion. La nature, qui semblait l'avoir fait naître pour commander au reste des honunes, lui avait donné un air d'empire et de dignité dans ses manières ; mais f:et air de grandeur était tempéré par la douceur et la facilité de ses mœurs. Son éloquence insinuante et invincible était encore plus attachée aux charmes de sa personne qu'à la force de ses raisons. Ceux qui étaient assez durs pour résister à l'hnpression que faisaient tant d'aimables qualités n'échappaient point à ses bienfaits , et il commença par assujettir les cœurs, conome le fondement le plus solide de la domination à laqueUe il aspirait
Né simple citoyen d'une république , il forma, dans une condition privée, le projet d'assujettir sa patrie. La grandeur (it les périls d'une pareille entreprise ne l'épouvantèrent point Il ne trouva rien au-dessus de $on ambition, que l'étendue immense de ses vues* Les exemples récents de Marins et de Sylla lui firent comprendre qu'il n'était pas impossible de s'élever à la souveraine puissance ; mais , sage jusque dans ses désirs immodérés, il distribua en différents temps l'exécution de ses desseins. Son esprit, toujours juste, malgré sou éten-
dae, n*aUa que par d^és au projet de U domination; et quelque éclatantes qu'aient été depuis ses victoires , elles ne doivent passer pour de grandes actions que parce qu'elles furent toujours la suite et Teffet de grands desseins.
(Révolutions romaines.)
rONTENELLE,
FONTENELLE (Bernard Le Bovier de) naquit à Rouen le 11 fé* vrier : H était neveu du grand Corneille. Doué d^un esprit lumineux, méthodique, et qui se pliait avec une merveilleuse facilité à tous les genres, il mit le premier les sciences abstraites à la portée du plus grand nombre des lecteurs ,( sut jeter une vive clarté sur les matières les plus discures, et en cacha avec art Taridité sous les fleurs i|uMl y répandait quelquefois avec trop d'abondance. La réputation de Fontenelle n'est fondée ni sur ses Opéras, oubliés aujourd'hui, ni sur ses Poésies past<h raies ; mais sur ceux de ses ouvrages qui ont quelque chose de philosophique : ses Dialogues des morts , qui eurent tout d'abord un si grand succès ; ses Entretiens sur la pluralité des mondes , quoique le système astronomique de Descartes, qui y est exposé, soit aujourd'hui bien en arrière de nos connaissances; son Histoire des Oracles, Y Histoire de V Académie des sciences et ses Éloges.
Fontenelle fut nommé en 1691 membre de l'Académie française, et secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences en 1699. Il vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans onze mois, et mourut à Paris le 9 janvier 1757.
La police de Paris.
Les citoyens d'une ville bien policée jouissent de Tordre qui y est établi , sans songer combien il en coûte de peines à ceux qui rétablissent ou le conservent , à peu près comme tous les hommes jouissent de la régularité des mouvements célestes, sans en avoir aucune connaissance; et même plus Tordre d'une pdice ressemble, par son uniformité, à celui des corps célestes , plus il est insensible , et par conséquent il est toujours d'autant plus ignoré, qu'il est plus parfait, Mais qui voudrait le connaître et l'approfondir , en serait eSrayé.
FONTENBLLE. JSM
Entretenir perpétuellement dans une Tille tdle que Pam mie consommation immense, 4ont une infinité dfaoddeiits peavent toujours tarir quelques sources ; réprimer la tyrannie des marchands à Tégard du public , et en même temps animer leur commerce ; empêcher les usurpations mutuellis» des un^ sur les autres , souvent diflBciles à démélfir ; reoomiaitDe, dav one foule infime , tous ceux qui peuvent si aisément y cacher mie industrie pernicieuse , en purger la société , ou> ne les to»j^r qu*autant qu'ils lui peuvent être utiles, par des emplois dont d'autres qu'eux ne se chargeraient pas ou ne s'acquitte^ raient pas si bien ; tenir les abus nécessaires dans les iMHies prescrites de la nécessité, qu'ils sont toujours prêts À fran*dur; les renfermer dans l'Obscurité à laquelle ils doivent être condamnés, et ne les en tirer pas même par des châtiments trop édatants ; ignorer ce qu'il vaut mieux ignorer que punir, et ne punir que rarement et utilement ; pénétrer , par d^«oi>doits souterraâns dans Tintérieur des familles, et leur garder des secrets qu'elles n'ont pas confiés , tant qu'il n'est pas néoessaire d'en faire usage ; être présoit paartout sans. être vu; enfin , mouvoir ou arrêter à son gré une;mu}titade immense et tumultueuse , et être l'âme- toujours agissante et presque inconnue de ce grand corps : voilà quelles sont, en général ^ les fonctions du magistrat de la police.
H ne semble pas qu'un honnmseui y puisse suffire , ni par la quantité des choses dont il faut être instruit , ni par celle des vues, qu'il faut suivie , ni par l'appfication qu'il faut apporter, ni pior la variété des conduites qu'il faut tenir et des caractènes opL'iLfiiuft prendre ; mais la voix publique- répondra à d: Angemott. a. suffi à tout
(Etage 4ê tfArgeuMm»)
Descarte» ei Httwtmik
les deuxgraods hommes qui se trouvent dans une si ^ando <WMiiion.o9t eu de grands rapports Tous deux ont été des ISémesdu pnemier ordre, nés pour dominer sur les autres
écrits, et pour fonder des empires. Tous deux, géomètres excellents, ont vu la nécessité de transporter la géométrie dans la physique. Tous deux ont fondé leur physique sur une géométrie qu'ils ne tenaient presque que de leurs propres lumières. Mais Fun, prenant un vol hardi, a voulu se placer à la source de tout, se rendre maître des premiers principes par quelques idées claires et fondamentales , pour n'avoir plas qu*à descendre aux phénomènes de la nature comme à des conséquences nécessaires. L'autre , plus timide ou plus modeste, a commencé sa marche par s'appuyer sur les phéuomèies, pour remonter aux principes inconnus , résolu de les admettre, quels que les pût donner l'enchaînement des conséquences. L'un part de ce qu'il entend nettement, pour trouver la cause de ce qu'il voit ; l'autre part de ce qu'il voit , pour en trouver la cause, soit claire, soit obscure. Les principes évidents de l'un ne le conduisent pas toujours aux phénomènes tels qu'ils sont; les phénomènes ne conduisent pas toujours l'autre à des principes assez évidents. Les bornes qui , dans ces deux routes contraires , ont pu arrêter deux hommes de cette espèce , ne sont pas les bornes de leur esprit, mais celles de l'esprit humain.
{Elofe de iViru'/oir.)
Vaaban,
Jamais les traits de la simple nature n'ont été mieux nuu*qués qu'en lui, ni plus exempts de tout mélange étranger. Un sens droit et étendu , qui s'attachait au vrai par une espèce de sympathie, et sentait le faux sans le discuter, lui épargnait les longs circuits par où les autres marchent ; et d'ailleurs sa vertu était, en quelque sorte, un instinct heureux, si prompt, qu'il prévenait sa raison.
Il méprisait cette politesse superficielle dont le monde se contente, et qui couvre souvent tant de barbarie; mais sa bonté , son humanité , sa libéralité , lui composaient une autre politesse plus rare, qui était toute dans son cœur. Il seyait
FONTENELLI. 193
Men alors à tant de verta de négliger des dehors qui , à la réritéf lui appartiennent naturellement, mais que le vice emprunte avec trof) de facilité.
Souvent M. le maréchal de Yauban a secouru, de sommes assez considérables , des oflBciers qui n'étaient pas en état de soutenir le service; et quand on venait à le savoir, il disait qu'a prétendait leur restituer ce qu'il recevait de trop des Ûenfaits du roi. Il en a été comblé pendant le cours d'une longue vie, et il a eu la gloire de ne laisser, en mourant, qn'une fortune médiocre.
n était passionnément attaché an roi : sujet plein d'une fidélité ardente et zélée, et nullement courtisan , il aurait infiniment mieux aimé servir que plaire.' Personne n'a été si sonvent que lui , ni avec tant de courage , l'introducteur de la vérité; il avait pour elle une passion presque imprudente , et incapable de ménagement. Ses mœurs ont tenu bon contre les dignités les plus brillantes, et n'ont pas même combattu. En un mot, c'était un Romain qu'il semblait que notre siècle eût dérobé aux plus heureux temps de la république.
lA Bntlère est yérlMaMe.
Tonte jcette masse immense de matière qui compose l'univers est dans un mouvement perpétuel Il faut qu'il arrive
des changements, soit lents, soit prompts, mais toujours dans des temps proportionnés à l'effet. Les anciens étaient plaisants de s'imaginer que les corps célestes étaient de nature à ne changer jamais , parce qu'ils ne les avaient pas encore vus changer. Âvaient-ils eu le loisir de s'en assurer par l'expérience? Les anciens étaient' jeunes auprès de nous. Si les roses, qui ne durent qu'un jour, faisaient des histoires et se laissaient des mémoires les unes aux autres, les premières auraient fait le portrait de leur jardinier d'une certaine façon, et déplus de quinze mille âges de roses; les autres, qui l'auniient encore laissé à celles qui les devaient suivre , n'y auniient rien changé. Sur cela elles diraient : « Nous avons tou- T. I. 9
19/t PROSE.
» jours vu \e même jardieier ; de méoioire de rose on n'a vu » que lui; il a toujours été fait coBome il est : assur^est il » ne meurt point comme nous; il ne change s#ijdem»it pas. » Le raisonnement des roses serait-il bon ? 11 aurait pourtant plus de fondement que celui que fasaient les anciens sur tes corps célestes ; et quand même il ne serait arrivé aucun changement dans les cieux jusqu'aujoin^'hui , quand ils paraîtraient marquer qu'ils seraient faits pour durer toujom-s sans: aucune alt^ation, je ne les en croirais pas encore; j'attendrais une plus longue expérience. Devons-nous établir notre durée, qui n'est que d'un instant , pour la mesure de quelque autre? Serait-ce à dire que ce qui aurait duré cent mille fois plus que nous dût toujours durer? On n'est pas si aisément étemel H faudrait qu'une chose eût passé bien des âges d'hommes mis bout à bout pour commence^ à donner quelque signe d'immortalité.
( Les Mondes,)