‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 76 sur 127 · LAMOTTE · texte numérisé non relu

LAMOTTE

qu'il allègae , en menaçant qui osera toudier à la quatrième. Cette société n'est pas naturelle. Le lion choisit fort mal ses chasseurs. Les trois associés ne peuvent lui servir de rien, et ils sont d'ailleurs trop timides pour se lier avec un chasseur dont ils sont eux-mêmes le gibier.

Veut-on encore une image plus vicieuse ? Un lion devient amoureux d'une fille; il la demande en mariage , et il se laisse couper à ce prix les griffes et les dents; imprudence qui lui coûte la vie. La supposition de cet amour est d'autant plus ridicule, que l'inventeur la hasarde sans besoin ; car le besoin en pourrait justifier la témérité : mais loin d'«n être réduit à feindre un prodige si absurde pour marquer l'imprudence des atnants , il avait à choisir entre mille autres symboles , qui l'auraient paiement représentée sans contredire la nature.

Voici , au contraire , une image qui satisfait pleinement aux trois conditions que je crois nécessaires. Un souriceau s'éloigne de sa mère pour voir le monde. Il ne va pas loin , que la frayem* l'oblige de revenir au logis. Il raconte à sa mère qu'il a rencontré un animal dont l'air menaçant l'a épouvaaHé, et Fa empêché de faire connaissance avec un autre, qui Im paraissait fort sympathisant avec les souris. Sur la peinture qu'il fait du coq et du chat , sa mère le désabuse , et lui apprend que l'anii^liai qui lui a fait peur, ne veut aucuii mal aux souris ; au lien que Fanimal qui lui plaisait tant en est l'ennemi irréconciliable. Cette image est juste; car que peutelle signifier autre chose , sinon qu'il ne faut pas juger des gens sur la mine ? Elle est une ; toutes les circonstances en sont subordonnées au faux jugement du souriceau. Elle es naturelle; les caractères des animaux y sont exactement rendus. C'est en tout sens le modèle d'une bonne faMe ; et sa âmplicité même y met un nouveau mérite.

J'ai remarqué qu'il suffisait que l'image fût fondée sur l'opinion, et j'ajoute, sur une opinion même dont on est revenu. Le fabuleux a , dans cette matière , tous les droits de la vérité. Le chant mélodieux du cygne mourant ne peut être reproché à un fabuliste qui en sait faire un bon usage. On ne

croit plus le fait ; mais on sait qu'il a été cru ; et c'est une autre espèce de fait qui plaît aux savants , tandis que, pour euxmêmes et pour les autres, la célébrité de l'opinion lui tient lieu de réalité , et lui acquiert tous les privilèges d'une vérité de symbole et de pure comparaison.

De la manière de ciittqaer les auteurs.

La critique est sans doute permise dans la république des lettres. Elle est légitime, {raisque c'est un droit naturel du public de juger des écrits qu'on lui expose; et elle est utile, puisqu'elle ne tend qu'à faire voir par un raisonnement sérieux et détaillé , les défauts et les beautés des ouvrages. Mais autant que la critique est légitime et utile ^ autant la satire est-elle injuste et pernicieuse : elle est injuste, en ce qu'elle «ssaie de tourner les auteurs mêmes en [ridicule, ce qui ne saurait être le droit de personne ; et elle est pernicieuse , en ce cpi'elle songe beaucoup plus à réjouir qu'à éclairer. Elle ne porte que des jugements vagues et malins , d'autant plus contagieux que leur généralité accommode notre paresse, et que leur malice ne flatte que trop notre penchant à mépriser les autres.

Il faudrait donc dans la république des lettres traiter les satiriques superficiels comme des séditieux qui ne cherchent qu'à brouiller; et les critiques sages, au contraire, comme de bons citoyens qui ne travaillent qu'à faire fleurir la raison et les talents.

C'est à eux sans doute qu'il appaitient de juger les ouvrages anciens et modernes ; mais il serait bon , ce me semble , d'établir là-dessus une diflérence entre les auteurs des siècles passés et les auteurs vivants. On examine d'ordinaire ceux-là avec un respect timide et des ménagements superstitieux, tandis qu'on réserve pour ses contemporains toute la sévérité et toute la hardiesse de ses jugements. J'ose dire, cependant,

4 . Quand on transpose les deux le premier, on retranche ordinaltermes de la comparaison, c'est-à- rement la conjonction que; autant dire quand on met le conséquent Vun,„ autant l* autre...

Page 1