‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 77 sur 127 · LAMOTTE · texte numérisé non relu

LAMOTTE

que ce devrait être tout le contraire. Tous les égards sont dus à ceux avec qui nous vivons, et nous né devons rien aux autres que la vérité.

Il faudrait donc, pour Tinstruction de nos contemporains , mettre à profit cette liberté cpie nous pouvons prendre sur les auteurs qui ne sont plus. Que notre propre conduite nous serve en cela de leçon : nous ne faisons d*anatomie que des morts ; on a même horreur de la maxime qui autorise les expériences sur les personnes obscures. Pourquoi n'étendrionsnous pas cette humanité aux choses qui ne regardent que l'esprit? Pourquoi du moins ne s'en pas tenir aux critiques honnêtes avec nos écrivains? Pourquoi, au lieu de leur reprocher aigrement des fautes, n'en choisissons-nous pas de pareilles dans les anciens, dont nous fassions sentir le défaut, et, si l'on veut , tout le ridicule qui ne les intéresse plus? Nous satisferions par là au double devoir d'éclairer les autres, et de ne blesser personne.

Madame Dacier n'est pas de mon avis ; elle a cru que c'était me faire grâce de ne m'acçorder que les égards que j'ai eus pour Homère; elle n'a fait attention en cela qu'à la supériorité de l'un, et à la médiocrité de l'autre; et elle me traite sans scrupule conune mort, et Homère conmie vivant, parce qu'elle l'a fait revivre dans sa traduction.

Qu'elle l'avoue ingénument; eUe s'est crue attaquée dans la personne de son auteur favori; elle a compté pour rien la justice flatteuse que je lui rends avec plaisir en tant d'endroits' de mon discours, et elle n'y a vu que les censures que j'ai osé faire du père de la poésie ; encore sa passion pour ce grand poète les lui a-t-elle grossies; elles lui ont paru des injures, et pour ces injures prétendues, elle m'en a rendu de trè» réelles.

Il y a deux sortes d'injures usitées dans les contestations des gens de lettres : les unes toutes crues , et telles que la passion les suggère d'abord , les expressions les plus naturelles du mépris et de la colère , des démentis en forme, des reprodies directs d'impertinence et d'absurdité , et mille autres

formules aussi polies. La plupart des savants des derniers siècles n*en étaient point avares, dès qu'ils étaient en dispute ; et je soupçonne qu'ils avaient rapporté cela du commerce récent d'Hom ère , qui les met harmonieusement dans la bouche de presque tous ses héros. Madame Dacier a pris apparonment cet usage pour un privilège de Térudition ; elle ne m'é* pargne pas ces sortes d'injures , et souvent elle ne m'a pas jugé digne qu'elle se donnât la peine de les assaisonner da moindre tour.

Ridicule, impertinence, témérité aveugle, bévues grossières, folie, ignorances entassées : ces beaux mots sont semés dans le livre de madame Dacier , comme ces charmantes particules grecques qui ne signifient rien , mais qui ne laissent pas, à ce qu'on dit, de soutenir et d'orner les vers d'Homère.

Madame Dacier est peut-être surprise de m'en avoir tant dit; car puisqu'elle avait promis d'abord de ne me point dire d'injures , il y a apparence que toutes ces phrases lui sont échappées comme un style polémique, sans qu'elle y fit assez d'attention. Mais je l'avertis que ce n'en est pas Ûi la trentième partie ; et que quand elles ne choqueraient pas par le défaut de bienséance , elles ennuieraient encore beaucoup par la répétition.

Ces sortes d'injures partent d'ordinaire d'une passion imprudente , et qui n'entend pas ses propres intérêts : car elles ne font aucun {^sn* au lecteur ; elles ne font pas grand tort à l'auteur à qui elles s'adressent, et elles avilissent sûrement celui qui les dit.

Il y a d'antres injures plus ingénieuses, qui, quoique également injustes , ne laissent pas d'égayer la matière , et de faire passer la malice à la faveur de l'art.

J'en ai trouvé quelques unes de ce genre dans madame Dacier. Elles m'ont réjoui moi-même , quoique ce fût à mes dépens ; je renonce pourtant à l'honneur d'en rendre de pareilles, je me prive volontiers d'un avantage que je crois injuste, et je ne veux ni me faire lire , ni avoir raison à ce prix.

DUMABS Aïs ,

DUMÂRSAIS (César-Ghesnbau, sieur) naquit à Marseille. Il perdit son père au berceau et resta entre les mains d'une mère qui laissa dépérir la fortune de ses enfants. Cependant il fit ses études avec succès chez les pères de TOratoire de Marseille. Il entra même dans cette congrégation , mais en sortit bientôt et vint à Paris à Tâge de vingt-cinq ans ; il fut reçu avocat en 170^ , mais quitta cette profession, pour entrer d'abord chez le président de Maisons, plus tard chez le marquis de Bauflfremont, et diriger l'éducation de leurs fils. « Le séjour qu'il fit durant plusieurs années dans cette maison est, dit d'Alembert, une des ^M)ques les plus remarquables de sa vie par l'utilité dont il a été pour les lettres. Il donna occasion à M. Dumarsais de se dévoiler au public pour ce qu'il était, pour un grammairien profond et philosophe, et pour un esprit créateur dans une matière sur laquelle se sont exercés tant d'excellents écrivains. C'est principalement eu ce genre qu'il s'est acquis une réputation immortelle. »

Voltaire dit la même chose en d'autres termes : « Personne n'a connu mieux que lui la métaphysique de la grammaire ; personne n'a plus approfondi les principes des langues. »

Il est triste de penser qu'un homme de ce mérite vécut dans l'indigence. A la fin de sa vie, le comte de Lauraguais eut occasion de le voir, fut touché de sa situation et lui assura une pension de 1,000 livres.

Dumarsais est mort à Paris en 1756 , âgé de près de quatre-vingts ans.

Des imodsmes.

Les passions des honunes et lear imagination se trouvent essentiellement dans toutes les nations ; mais dans cette uniformité générale il y a une varié lé infinie dans la roule que ces passions prennent pour se satisfaire , et dans le tour que

rimagination suit pour s'exprimer. Quand le feu prend à une maison, en quelque lieu du monde que ce puisse être, on on est agité, et Ton songe à s'en garantir ; voilà l'uniformité. Mais les uns crient au feu , comme en France , et les autres crient à Teau , comme on faisait dans l'ancien pays latin , clamare aquas ; voilà la variété.

Il en est de même de la morale des proverbes , elle est ia même partout ; mais elle est représentée sous des images différentes.

Ce qui fait voir en passant combien est fausse la remarque de ceux qui prétendent que certaines coutumes et certaines opinions ne sont établies que parce qu'elles ont été suivies par des peuples plus anciens. C'est dans l'uniformité des passions ou de l'imagination humaine , et dans la variété des routes (pi'elles suivent pour se produire que l'on doit puiser la source de presque tous les usages. ÎS'ous chantons parce que telle est la disposition de nos organes , et non pas parce que les Égyptiens ou les Grecs ont chanté ; et si le peuple croit les esprits follets et les loups-garoux, ce n'est pas parce que les anciens avaient des empuses' et des lémures 2; mais parce que l'imagination humaine est construite de telle sorte , qu'elle a aimé dans tous les siècles les fantômes et le merveilleux.

Les différents tours que les peuples différents ont pris pour s'exprimer sont soumis à deux règles d'uniformité et de variété; il y a uniformité dans l'essentiel de la pensée, et variété dans le tour et dans l'expression.

Remarques sur un iiassaffe tf es H émotres de TréToax.

Les disputes littéraires sont toujours utiles an public ; elles lui donnent lieu de faire des réflexions précises sur des sujets qu'il aurait peut-être n^ligés. D'ailleurs , les objections que des personnes éclairées proposent à un auteur qui n^ainae

1. Sorte de personnage chiroé- 2. Ombres ou revenants ckci let riqneou de fantôme des Grecs qui Romains. Ce nom vient de Rémus, n*avaJt qu'un pied. dont Tombre apparat à iiomufus.

DUMAnSAIS. 229

que la vérité lui fournissent Foccasion de mieux développer sa pensée, ou d'acquérir la gloire d'avouer qu'il s'est trompé.

C'est dans cet esprit que iVl. Dumarsais publie ses remarques sur l'extrait qu'un des journalistes de Trévoux a fait de l'eifposition de sa méthode. Elles contiennent de nouveaux éclaii*cissements , (pii ne seront pas inutiles.

Mais, outre cette vue générale, trois motifs particuliers l'engagent encore à répondre à cet extrait.

Le premier, est la manière dont le journaliste parle des méthodes en général, dans l'article 52. Il est, en effet, assez étonnant, que dans un siècle où l'esprit méthodique a fait de si grands progrès, les Mémoires de Trévoux consacrent à la postérité une déclamation contre les méthodes.

On en parle, comme d'un secours non seulement inutile, mais nuisible; malgré les avantages considérables qu'elles ont procurés en toutes sortes d'arts et de sciences.

Car, sans parler de la méthode de Port-Royal , quel changement la méthode de Descartes n'a-t-elle pas produit dans la manière de philosopher ? et quelles merveilles n'opère pas ^core tous les jours en géométrie la nouvelle méthode de M. le marquis de l'Hôpital, inventée en même temps en Allemagne par M. Leibnitz, et en Angleterre par M. Newton ?

Le second motif, c'est l'affectation de joindre l'exposition de la méthode de M. Dumarsais avec la dissertation préliminaire de M. l'abbé Fremy, pour avoir occasion de faire penser de l'une comme on pense de l'autre.

On fait plus : on insinue que M. Dumarsais a pris sa méthode de celle de M. l'abbé Fremy, quoiqu'il n'y ait aucun rapport entre l'une et l'autre. Si cette accusation ne blessait que la puérile vanité d'auteur, M. Dumarsais l'aurait laissé tomber avec une extrême indifférence; mais les larcins littéraires , de quelque nature qu'ils puissent être, sont si odieux aux honnêtes gens , qu'il a cru devoir dissiper un soupçon , que le journaliste a formé trop légèrement. Ce qu'il y a en ceci de bien singulier, c'est qu'on peut assurer avec vérité que , parmi tous ceux qui ont lu la dissertation de M. l'abbé Fremy, et

Texposition de M. Damarsais , le soupçon dont il s'agit n*a trouvé crédit que dans le seul esprit du journaliste.

Enfin le ton qui domine dans cet extrait n'a paru convenir ni à la nature de Touvrage critiqué, ni à la profession de celui qui a fait la critique. C'est une ironie perpétuelle, qui n'instruit point. Une personne dont la principale destination est de travailler à l'éducation des enfants devrait parler plus sérieusement des ouvrages qui ont rapport à cette éducation. On doit, en pareil cas, ou les laisser tomber , ou en relever les défauts d'une manière qui instruise le public et l'auteur même : mais un journaliste n'a point de vocation pour les parodies , et pour le ton purement railleur. Le bien public doit être Tunique motif qui le porte à faire l'examen de ces sortes de livres.

On sait bien qu'il est permis de jeter quelquefois des traits qui égaient ; mais l'objet principal doit être d'éclairer l'esprit: nous avons de si beaux modèles de cette sorte de critique .

Sophisme».

Dans la pétition de principe, on répqnd en termes difiî^ents la même chose que ce qui est en question : Qu'est-ce qae le beau? c'est ce qui plaît, ou bien , disent quelques anciens, c'est ce qui convient Voilà une véritable pétition de principe.

Molière, dans le Malade imaginaire, fait demander pourquoi l'opium fait dormir? on répond que c'est parce qu'il a une vertu dormitive, où vous voyez que c'est répondre, en termes différents, la même chose que ce qui est en question. Celui qui demande pourquoi l'opium fait dormir sait fort bien que l'opium a une vertu donnitive ; mais il demande pour* quoi il a cette vertu.

Pourquoi l'opium fait-il dormir, ou pourquoi l'opium a-t-il une vertu dormitive ? C'est la même demande. Pourquoi le vin enivre-t-il , ou pourquoi le vin a-t-il une vertu qui enivre? C'est faire la même question. Ainsi que l'un soit la réponse,

DUHARSAIS. 231

OU la demande , on n^en est pas plus instruit C'est répondre précisément ce qui est en question ; c'est recourir au principe, au commencement de la question, à ce qu'on demandait d'abord.

La plupart des jeunes gens qui apprennent le latin s'accoutument à cette mauvaise manière de raisonner; car, si on leur demande pourquoi , quand on dit lumen solis^ solis est-il an génitif? ils répondent que c'est par la règle de liber Pétri : ce qui est une pétition de principe ; car pourquoi Pétri est-il au géaidf ? Il serait mieux , ce me semble, de répondre que solis est au génitif parce qull détermine lumen, qu'il en fixe la signification.

Le cercle vicieux est une pétition de principe. C'est une sorte d'argument vicieux dans lequel on suppose d'abord ce qu'on doit prouver; et ensuite ce qu'on a supposé, on le {H*ouve par ce qu'on croit avoir prouvé par cette première supposition.

Il n'arrive que trop souvent que, par une sorte de bonne foi naturelle, on ne s'imagine pas qu'on puisse être trompé de sang-froid et sans aucun intérêt de la part de ceux qui nous trompent, et qui souvent sont trompés eux-mêmes les premiers ; ainsi on suppose que ce qu'as disent est vrai , ce qui d'ailleurs seconde notre paresse et nous exempte de la peine de l'examen. C'est ainsi que les anciens ont été trompés , en croyant les histoires fabuleuses du Phénix S du Rémora ^ et tant d'autres contes populaires dont tous les livres sont remplis.

Il arrive souvent , par le même sophisme, qu'au lieu d'avouer son ignorance, on explique ce qui n'est pas par ce qui n'est pas aussi^ : témoin l'histoire de la prétendue dent d'or. Un charlatan du xv!!"* siède montrait de ville en ville un jeune homme qui avait, disait-il, une dent d'or. Les philoso[Aes

i. Oiseau meireilleax qui, après Tune des périodes du soleil, une loB^e vie, se brûlait lui-même 3. Petit poisson fabuleux, que

sur un bûcher et renaissait de ses les anciens croyaient capable d^ar-

cendres. Quelques uns croient que rêter les plus gros vaisseaux. le phénix n'était qu'un symbole de 3. Davantage.

de ces temps-lk firent des dissertations pom* faire voir que la matière avait pu s'arranger dans la dent de ce jeune homme de la même manière qu'elle s'arrange dans les mines d'or; mais un chirurgien plus habile découvrit que cette prétendue dent d'or ne consistait qu'en une feuille d'or dont on avait enveloppé la dent et qu'on avait adroitement insinuée dans la gencive. Cet exemple fait voir qu'avant que d'entreprendre d'expliquer la cause d'un effet, il fautconunencer par se bien assurer si le fait existe.

Rien ne coûte tant à l'esprit humain que de demeurer indéterminé et de dire : « Je n'en sais rien » , jusqu'à ce qu'on ait le motif propre que le jugement suppose : de là vient que, lorsqu'on voit arriver un effet dont on ignore la cause, au lieu de convenir simplement de notre ignorance naturelle et des bornes des connaissances humaines, nous prenons pour cause de cet effet , ou ce qui est arrivé avant l'effet sans y avoir aucun rapport , ou ce qui arrive en même temps et qui n'a aucune liaison physique avec cet effet C'est ce qu'on appelle -post hoc y ergo propter hoc ^ , ou bien cum hoc , ergô propter hoc.

Souvent , après qu'une comète a paru dans le ciel , il arrive quelqu'un de ces accidents fâcheux auxquels les hommes sont sujets, comme la peste, la famine ou la mort d'un prince. <]ette comète n'a aucune liaison physique avec ces événements ; cependant le peuple regarde la comète comme la cause de l'événement, post hoc , ergô propter hoc. L'événement est arrivé après la comète : donc il est arrivé à cause de la comète. C'est un sophisme populaire.

Il pleut après la nouvelle ou la pleine lune : donc il pleut à cause de la pleine ou de la nouvelle lune. C*est encore une erreur populaire. On a observé , après un grand nombre d'expériences réitérées, que la lune ne produisait sur le globe terrestre aucun de ces effets physiqueà que le peuple lui attribue, et qu'il est inutile d'observer les quartiers de la lune pour

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