‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 86 sur 127 · BR1DAIN · texte numérisé non relu

BR1DAIN

trente ans. Ah ! vous vous trompez du tout au tout. Non , ce n'est pas vous qui avez vingt ou trente ans , c'est la mort qui a déjà vingt ou trente ans d'avance sur vous , trente ans de grâce que Dieu a voulu vous accorder en vous laissant vivre, que vous lui devez, et qui vous ont rapprochés d'autant du terme où la mort doit vous achever. Prenez-y garde , Téternité marque déjà sur votre front l'instant fatal où elle va commencer pour vous. Eh ! savez-vous ce que c'est que l'éternité ? C'est ime pendule dont le balancier dit et redit sans cesse ces deux mots, seulement , dans le silence des tombeaux : Toujours! jamais! jamais! toujours! Et pendant ces effroyables révolulions , un réprouvé s'écrie : « Quelle heure est-il ? » et la voix (l'un autre misérable lui répond : « L'éternité ! »

DUGLOS ,

DUCLOS (Charles-Pineau), né à Dinan , a paUié une Histoire de Louis XI et des Mémoires secrets des régnes de Louis XIV et as Louis XV, Mais l'ouvrage qui a fait sa réputaUon comme écrivaia et comme philosophe, c'est son livre intitulé Considérations sur les moeurs^ œuvre remplie d'idées justes et profondes , et dont le style est remarquable par sa concision et son énergie.

Duclos , admis à T Académie française en 17^17, en fut nommé secrétaire perpétuel en 1755. Il avait peu de temps auparavant donné une édition nouvelle de la Grammaire générale et raisonnée (de Port-Royal), accompagnée de remarques qui sont devenues aussi classiques que le texte , et qu'on a depuis toujours réimprimées avec l'ouvrage original.

Il mourut à Paris en 1773.

De la Gélébrllé.

Quand le désir de la célébrité n'est qu'un sentiment , il peut être , suivant son objet , honnête pour celui qui l'éprouve et utile à la société ; mais si c'est une manie , elle est bientôt injuste , artificieuse et avilissante par les manœuvres qu'elle emploie : l'orgueil fait faire autant de bassesses que l'intérêt. Voilà ce qui produit tant de réputations usurpées et peu solides.

Rien ne rendrait plus indifférent sur la réputation que de voir comment elle s'établit souvent , se détruit , se varie , et quels sont les auteurs de ses révolutions.

A peine un homme paraît-il dans quelque carrière que ce soit, pour peu qu'il montre de dispositions heureuses, quelquefois même sans cela , que chacun s'empresse de le servir,

de raononcer , de l*exalter : c*est toujours en commençant qu'on est un prodige. D'où vient cet empressement? Est-ce générosité, bonté ou justice? Non, c'est envie, souvent ^orée, de ceux qu'elle excite. Dans chaque carrière, il se troQve toujours quelques hommes supérieurs. Les subalternes, ne pouvant aspirer aux premières places, cherchent à en écarter ceux qui les occupent en leur suscitant des rivaux.

On dira peut-être qu'il doit être indifférent par qui les premiers rangs soient occupés à ceux qui n'y peuvent parvenir; nuds c'est bien peu connaître les passions que de les faire raisonner. Elles ont des motifs , et jamais de principes. L'envie sent et agit, ne réfléchit ni ne prévoit : si elle réussit dans son entreprise , elle cherche ausûtôt à détruire son propre ouvrage. On tâche de précipiter du faite celui à qui on a prêté la main pour faire les premiers pas : on ne lui pardonne point de n'avrà* {^s besoin de secours.

C'est ainsi que les réputations se forment et se détruisent. Quelquefois elles se soutiennent , soit par la solidité du mérite qui les affm'mit , soit par l'artifice de celui qui , ayant été élevé par la cabale , sait mieux qu'un autre les ressorts qui la font mouvoir , ou qui embarrassent son action.

H arrive souvent que le public est étonné de certaines réputations qu'il a faites; il en cherche la cause , et ne pouvant la découvrir, paa*ce qu'elle n'existe pas , il n'en conçoit que plus d'admiration et de respect pour le fiantôme qu'il a créé. Ces r^tttations ressemblent aux fortunes qui ^ sans fonds réels, portent sur le crédit, et n'en sont que plus brillantes.

Comme le public £adt des réputations par caprice , des particuliers en usurpent par manège , ou par une sorte d'impudence qu'on ne doit pas même honorer du nom d'amourpro[H*e. Ils annoncent qu'ils ont beaucoup de mérite : on plaisante d'abord de leurs prétentions; ils répètent les mêmes prc^s si souvent, et avec tant de confiance , qu'ils viennent à bout d'en imposer. On ne se souvient plus par qui on les a entendu tenir, et l'on finit par les croire ; cela se répète et se répand comme un bruit de ville qu'on n'approfondit point.

272 PKOSE.

On fait même des associations pow ces sortes de manœuvres ; c'est ce qu'on appelle une cabale.

On entreprend de dessein formé de faire une réputation, ftt l'on en vient à bout.

Quelque brillante que soit une telle réputation , il n'y a quelquefois que celui qui en est le sujet qui en soit la dupe. Ceux qui l'ont créée savent à quoi s'en tenir, quoiqu'il y en ait aussi qui finissent par respecter leur propre ouvrage.

D'autres, frappés du contraste de la personne et de sa réputation, ne trouvant rien qui justifie l'opinion publique, n'osent manifester leur sentiment propre. Ils acquiescent au préjugé par timidité, complaisance ou intérêt ; de sorte qu'il n'est pas rare d'entendre quantité de gens répéter le même propos , qu'ils désavouent tous intérieurement La plupart des hommes n'osent ni blâmer ni louer seuls , et ne sont pas moins timides pour protéger que pour attaquer; il y en a peu qui aient le courage de se passer de partisans ou de complices , je ne dis pas pour manifester leur sentiment , mai» pour y persister ; ils tâchent de s'y affermir eux-mêmes en le suggérant à d'autres , sinon ils l'abandonnent

Quoi qu'il en soit, les réputations usurpées qui produisent le plus d'illusion ont toujours un côté ridicule qui devrait empêcher d'en être fort flatté. Cependant on voit quelquefois employer les mêmes manœuvres par ceux qui auraient assez de mérite pour s'en passer.

Quand le mérite sert de base à la réputation, c'est une grande maladresse que d'y joindre l'artifice, parce qu'il nuit plus à la réputation méritée qu'il ne sert à ceUe qu'on ambitionne. Si le public vient à reconnaître ce manège dans un homme qui d'ailleurs a des talents (et tôt ou tard il le reconnaît), il se révolte, et dégrade la gloire la mieux acquise. C'est une injustice ; mais il ne faut pas se mettre en droit d'être injuste. L'envie , à qui les prétextes suffisent , s'applaudit d'avoir des motifs, les saisit avec ardeur, et les emploie avec adresse. Elle ne pardonne au mérite que lorsquelle est trompée par sa propre malignité , ou qu'elle croit remarquer des dé-

fauts qui lui servent de pâture. Elle se console eu croyant rabaisser d'un côté ce qu'elle est forcée d'admirer d'un autre ; elle cherche moins à détruire ce qu'elle se flatte d'outrager. Une sorte d'indifférence sur son propre mérite est le plus sûr appui de la réputation ; on ne doit pas affecter d'ouvrir les yeux de ceux que la lumière éblouit. La modestie est le seul éclat qu'il soit permis d'ajouter à la gloire.

( Considérations sur Ut mœurs. )

La fausse slteffolarlM.

Les sots qui connaissent souvent ce qu'ils n'ont pas, et qui s'imaginent que ce n'est que faute de s'en être avisés, voyant le succès de la singularité , se font singuliers , et l'on sent ca que ce projet bizarre doit produire.

Au lieu de se borner à n'être rien, ce qui leur convenait si bien , ils veulent à toute force être quelque chose , et ils sont insupportables. Ayant r^narqué, ou plutôt entendu dire, que des génies reconnus ne sont pas toujours exempts d'un grain de folie, ils tâchent d'imaginer des folies , et ne font que des sottises.

La fausse singularité n'est qu'une privation de caractère , qui consiste non seulement à éviter d'être ce que sont les autres, mais à tâcher d'être uniquement ce qu'ils ne sont pas.

On voit de ces sociétés où les caractères se sont partagés comme on distribue des rôles : l'un se fait philosophe , un antre plaisant , un troisième homme d'humeur. Tel se fait caustique qui penchait d'abord à être complaisant; mais il a trouvé le rôle occupé. Quand on n'est rien, on a le choix de tout.

Il n'est pas étonnant que ces travers entrent dans la tête d'un sot ; mais on est étonné de les rencontrer avec de l'es^ prit Cela se remarque dans ceux qui, ayant plus de vanité que d'orgueO , croient rendre leurs défauts brillants par la singularité en les outrant , plutôt que de s'appliquer à s'en corriger. Ils jouent leur propre caractère ; ils étudient alors

la nature pour s*en écarter de plus en plus , et s*ea former une particulière ; ils ne veulent rien faire ni dire qui ne s'éloigne du simple ; et malheureusement , quand on cherche Textraordinaire , on ne trouve que des platitudes. Les gens d'esprit mêmes n'en ont jamais moins que lorsqu'ils tâchent d'en avoir.

On devrait sentir que le naturel qu'on cherche ne se trouve jamais , que l'effort produit l'excès , et que l'excès décèle la fausseté du caractère.

On veut jouer le brusque, et l'on devient féroce ; le vif , et l'on n'est que pétulant et étourdi I^ bonté jouée dégénère en politesse contrainte , et se trahit enfin par l'aigreur. La fausse sincérité n'est qu'offensante ; et parce qu'elle pourrait s'imiter quelque temps , parce qu'elle ne consiste que dans des actes passagers, on n'atteindrait jamais à Is^ franchise qui en est le principe, et qui est une continuité de caractère. Elle est comme la probité : plusieurs actes qui y sont conformes n'en font point la démonstration, et un seul de contraire la détruit

Enfin , toute affectation finit par se déclarer , et l'on retombe alors au-dessous de sa valeur réelle. Tel est regardé comme un sot, après, et peut-être pour avoir été pris pour un génie. On ne se venge point k demi d'avoir été sa dupe.

Soyons donc ce que nous sommes, n'ajoutons rien à noire caractère ; tâchons seulement d'en retrancher ce qui peut être incommode aux autres et dangereux pour nous-mêmes ; ayons le courage de nous soustraire à la servitude de la mode, sans passer les bornes de la raison.

{CoHsidiratwiu surtumavn,)

Les préJiiffCt.

On déclame beaucoup , depuis un temps , contre les préjugés : peut-être en a-t-on trop détruit ; le préjugé est la loi du commun des hommes. La discussion en cette matière exige des principes sûrs et des lumières rares. La plupart , étant

incapables d'un tel examen , doivent consulter le sentiment iotérieur : les plus éclaii*és pourraient encore, en morale, le préférer souvent à leurs Imnières, et prendre leur goût ou leur répugnance pour la règle la plus sûre de leur conduite. On se trompe rarement par cette méthode : quand on est bien intimement content de soi à l'égard des autres , il n'arrive guère qu'ils soient mécontents. On a peu de reproches à faire à ceux qui ne s'en font point; et il est inutile d'en faire à ceux qui ne s'en font plus...

Il y aurait, pour juger les préjugés sans les discuter formellement , une méthode assez sûre , qui ne serait pas pénible, et qui, dans des détails, serait souvent applicable, surtout en morale : ce serait d'observer les choses dont on tire vanité. Il est alors bien vraisemblable cpie c'est d'une fausse idée. Plus on est vertueux, plus on est éloigné d'en tirer vanité, et plus on est persuadé qu'on ne fait qtte son devoir : les vertus ne donnent point d'orgueil.

Les préjugés les plus tenaces sont toujours ceux dont les fondements sont les moins solides. On peut se détromper d'une erreur raisonnée, par cela même que l'on raisonne; un raisonnement mieux fait peut désabuser du premier ; mais conuuent combattre ce qui n'a ni principe ni conséquence? Et tels sont tous les faux préjugés. Ils naissent et croissent insensiblement par des circonstances fortuites , et se trouvent enfin généralement établis chez les hommes , sans qu'ils en aient aperçu les progrès.

{ConsiMrmtioHt êur les mœurs.)

BurroN ,

BUFFON (Gbobges-Louis Lecler de) naquit à Montbar en Bour* gogne le 7 septembre 1707. C'est un des plus grands naturalistes et un des écrivains français les plus remarquables. Considéré comme savant» il est aujourd'hui dépassé , au moins dans les détails ; mais les vues générales qu^il a présentées , et qui ont été dans ces dernières années appréciées par M. Flourens, lui assignent toujours un rang extrêmement élevé parmi les grands naturalistes.

C^est d'ailleurs un observateur exact , et surtout un peintre inimitable.

Son Histoire naturelle est un des plus admirables monuments qu^ail (Mevés le génie ; jamais la prose n*a déployé autant de richesses et de magnîGcence que dans cet ouvrage.

Buffon, reçu membre de T Académie française, y prononça, en 1753, un discours sur le style , qui est un de ses che&-d*ceuvre.

Il mourut à Paris le 16 avril 1788.

La natnre broie et la nataré enltlvée.

La nature est le trône extérieur de la magnificence divine. L'homme qui la contemple, qui Fétudie, s*élève par degrés au trône intérieur de la Toute-Puissance. Fait pour adorer le Créateur, il commande à toutes les créatures ; vassal du ciel, roi de la terre, il l'ennoblit, la peuple et renricbit; il établit entre les êtres vivants Tordre, la subordination , Tharmonie; il embellit la nature même; il la cultive, Tétend et la polit , en élague le chardon et la ronce , y multiplie le raisin et la rose. Voyez ces plages désertes , ces tristes contrées où rhomme n'a jamais résidé , couvertes ou plutôt hérissées de bois épais et noirs, dans toutes les parties élevées; des arbres

sans écorce et sans cime, courbés, rompus, tombant de vétusté; d'Butres, en plus grand nombre , gisants au pied des premiers, pour pourrir sur des monceaux déjà pourris, étouffent, enseTelissent les germes prêts à éclore. La nature, qui partout ailleurs brille par sa jeunesse, paraît ici dans la décrépitude. La terre, surchargée par le poids, surmontée par les débris de ses productions, n'offre, au lieu d'une verdure florissante , qu'un espace encombré, traversé de vieux arbres chargés de plantes parasites, de lichens, d'agarics, fruits impurs de la corruption. Dans toutes les parties basses, des eaux mortes, croupissantes, faute d'être conduites et dirigées; des terrains fangeux qui, n'étant ni solides ni liquides , sont inabordables , et demeurent également inutiles aux habitants de la terre et des eaux; des marécages qui , couverts de plantes aquatiques et fétides , ne nourrissent que des insectes venimeux, et servent de repaire aux animaux immondes.

Entre ces marais infects qui occupent les lieux bas, et les forêts décrépites qui couvrent les terres élevées, s'étendent des espèces de landes, des savanes, qui n'ont rien de commmi avec nos prairies ; les mauvaises herbes y surmontent , y étouffent les bonnes : ce n'est point ce gazon fin qui semble faire le duvet de la terre ; ce n'est point cette pelouse émaillée qui annonce sa brillante fécondité : ce sont des végétaux agrestes, des herbes dures, épineuses, entrelacées les unes dans les autres, qui semblent moins tenir à la terre qu'elles ne tiennent entre elles, et qui , se desséchant et se repoussant successivement les unes sur les autres , forment une bourre grossière, épaisse de plusieurs pieds. Nulle route, nulle communication; nul vestige d'intelligence dans ces lieux sauvages. L'homme, obligé de suivre les sentiers de la bête féroce, s'il veut les parcourir, est contraint de veiller sans cesse pour éviter d'en devenir la proie; effrayé de leurs rugissements , saisi du silence même de ces profondes solitudes , il rebrousse chemin , et dit : « La nature brute est hideuse et mourante : c'est moi seul qui peux la rendre agréable et vivante. Desséchons ces marais , animons ces eaux mortes

en les faisant couler : foriBons-«n des ruisseaux, des canaux; eo^loyons cet élément actif et dévorant qu'on nous avait caché, et que nous ne devons qu'à nous-mêmes; mettons le feu à cette bourre superflue , à ces vieilles forêts déjà à demi consumées; achevons de détruire avec le fer ce que le feu n'aura pu consumer : bientôt, au heu du jonc, du nénuphar, dont le crapaud composait son venin , nous ver* rons paraître la renoncule, le trèfle , les herbes douces et salutaires; des troupeaux d'animaux bondissants fouleront cette terre jadis impraticable ; ils y trouveront une subsistance abondante , une pâture toujours renaissante ; ils se multiplieront pour se multipUer encore. Servons -nous de ces nouveaux aides pour achever notre ouvrage ; que le bceof soumis au joug emploie ses forces et le poids de sa masse à sillonner la terre ; qu'elle rajeunisse par la culture : une nature nouvelle va sortir de nos mains. »

Qu'elle est beUe , cette nature cultivée I que , par les soins de l'homme, elle est brillante et pompeusement parée ! Il en fait lui-même le principal ornement; il en est la production la plus noble : en se multipliant , il en multiplie le germe k plus précieux ; elle-même aussi semble se multiplier avec loi; il met au jour par son art tout ce qu'elle recelait dans son sein. Que de trésors ignorés I que de richesses nouveUes ! Les fleurs, les fruits, les grains perfectionnés, multipliés à l'infini; les espèces utiles d'animaux transportées , propagées , augmentées sans nombre ; les espèces nuisibles réduites , confinées, reléguées; l'or et le fer, plus nécessaire que l'or, tirés des enirailles de la terre ; les torrents contenus , les fleuves dirigés, resserrés; la mer soumise, reconnue , traversée d'un hémisphère à l'autre; la terre accesâble partout, partout rendue aussi vivante que féconde ; dans les vaUées, de riantes prairies; dans les plaines, de riches pâturages ou des moissons encore plus riches; les colUnes chargées de vignes et de firuits , leurs sommets couronnés d'arbres utiles. et de jeunes forêts ; les déserts, devenus des cités , habités par un peuple inmaense, qui , circulant sans cesse , se répand de ses centres

jusqu'aux extrémités; des routes ouvertes ou fréquentées, des communications établies partout , comme autant de témoins de la force et de Tunion de la société : mille autres monuments de puissance et de gloire démontrent assez que rhonune , maître du domaine de la terre , en a changé , renouTelé la surface entière, et que de tout temps il partage l'empire avec la nature.

Cependant il ne règne que par droit de conquête; il jooit plutôt qu'il ne possède, il ne conserve que par des soins toujours renouvelés. S'ils cessent , tout languit, tout s'altère, tout change , tout rentre sous la main de la nature : elle reprend ses droits , efface les ouvrages de l'homme, couvre de poussière et de mousse ses plus fastueux monuments, les détruit avec le temps, et ne lui laisse que le regret d'avoir perdu, par sa faute , ce que ses ancêtres avaient conquis par leurs travaux. Ces temps où l'honmie perd son domaine, ces siècles de / baiiHuie pendant lesquels tout périt, sont toujours préparés par la guerre, et arrivent avec la disette et la dépopulation. L'homme, qui ne peut que par le nombre, qui n'est fort que par sa réunion , qui n'est heureux que par la paix , a la fureur de s'armer pour son malheur et de combattre pour sa ruine : excité par l'insatiable avidité , aveuglé par l'ambition encore plus insatiable, il renonce aux sentiments d'humanité, tourne toutes ses forces contre lui-même, cherche à s'entre-détruire, se détruit en effet, et , après des jours de sang et de carnage, k»^que la fumée de la ^oire s'est dissipée, il voit d'un onl triste la terre dévastée, les arts ensevelis, les nations di^ersées, les peuples affaiblis, son propre bonheur ruiné et sa puissance réeÛe anéantie.

{Bistowe nmtureHe»)

Les IMscrtf de FAniMe pétrée.

Qu*on se figure un pays sans verdure et sans eau , un soleil brûlant, un ciel toujours sec , des plaines sablonneuses , des montagnes encore plus arides sur lesquelles l'œil s'étend

et le regard se perd , sans pouvoir s'arrêter sur aucun objet vivant; une terre morte et pour ainsi dire écorchée par les vents, laquelle ne présente que ^es ossements , des cailloux jonchés , des rochers debout ou renversés , un désert entièrement découvert où le voyageur n'a jamais respiré sous l'ombrage , où rien ne l'accompagne , rien ne lui rappelle la nature vivante ; solitude absolue , mille fois plus ef&ayante que celle des forêts; car les arbres sont encore des êtres pour l'homme qui se voit seul plus isolé , plus dénué , plus perdu dans ces lieux vides et sans bornes : il voit partout l'espace comme son tombeau ; la lumière du jour, plus triste que l'ombre de la.nuit , ne renaît que pour éclairer sa nudité, son impuissance , et pour lui présenter l'horreur de sa situation; en reculant à ses yeux les barrières du vide , en étendant autour de lui l'abîme de l'immensité qui le sépare de la terre habitée, immensité qu'il tenterait en vain de parcourir : car la faim , la soif et la chaleur brûlante pressent tous les instants qui lui restent entre le désespoir et la mort.

{Histoire du Ckametu,}

Dignité de l'bomme ; Excellence de m natiire*

L'homme a la force et la majesté; les grâces et la beauté sont l'apanage de l'autre sexe.

Tout annonce dans tous deux les maîtres de la terre; tout marque dans l'homme, même à l'extérieur, sa supériorité sur tous les êtres vivants ; il se soutient droit et élevé ; son attitude est celle du commandement; sa tête regarde le ciel, et présente une face auguste sur laquelle est imprimé le caractère de sa dignité ; l'image de l'âme y est peinte par la physionomie ; l'excellence de sa nature perce à travers les oi^anes matériels , et anime d'un feu divin les traits de son visage ; son port majestueux , sa démarche ferme et hardie , annoncent sa noblesse et son rang ; il ne touche à la terre que par ses extrémités les plus éloignées , U ne la voit que de loin , et semble la dédaigner ; les bras ne lui sont pas donnés pour servir

de piliers, d'appui à la masse du corps; sa main ne doit pas fouler la terre , et perdre , par des frottements réitérés , la finesse du toucher dont elle est le principal organe ; le bras et la main sont faits pour servir à des usages plus nobles , pour exécuter les ordres de la volonté, pour saisir les choses éloignées, pour écarter les obstacles, pour prévenir les rencontres et le choc de ce qui pourrait nuire, pour embrasser et retenir ce qui peut plaire , pour le mettre à portée des autres sens.

Lorsque Tâme est tranquille , toutes les parties du visage sont dans un état de repos : leur proportion , leur union, leur ensemble marquent encore assez la douce harmonie des pensées , et répondent au calme de Fintérieur ; mais lorsque Tâme est agitée , la face humaine devient un tableau vivant , où les passions sont rendues avec autant de délicatesse que d'énergie, où chaque mouvement de Tâme est exprimé par un trait , chaque action par un caractère dont l'impression vive et prompte devance la volonté , nous décèle , et rend au dehors , par des signes pathétiques , les images de nos secrètes agitations.

C'est surtout dans les yeux qu'elles se peignent , et qu'on peut les reconnaître ; l'œil appartient à l'âme plus qu'aucun autre organe ; il semble y toucher et participer à tous ses mouvements ; il en exprime les passions les plus vives et les émotions les plus tumultueuses, comme les mouvements les plus doux et les sentiments les plus délicats ; il les rend dans toute leur force , dans toute leur pureté , tels qu'ils viennent de naître ; il les transmet par des traits rapides qui portent dans une au)re âme , le feu , l'action , l'image de celle dont ils partent ; l'œil reçoit et réfléchit en même temps la lumière delà pensée et la chaleur du sentiment; c'est le sens de l'es* prit et la langue de l'intelligence.

( Histoire naturelle.)

Le Ghlen.

Le chien, fidèle à l'homme , conservera toujours une portion de l'empire , un degré de supériorité sur les autres ani-

maux ; il leur commande , il règne loi-même à la tête d'm troupeau , il s'y fait mieux entendre que la vdx du bercer; la sûreté , Tordre et la discipline sont le fruit de sa vigilance et de son activité; c'est un peuple qui lui est soumis, qu'il conduit , qu'il protège , et contre lequd il n'emploie jamais la fwce que pour y maintenir la paix. Mais c'est surtout à la guerre, c'est contre les animaux ennemis ou indépendants, qu'éclate son courage , et que son intelligence se déploie tout entière. Les talents naturels se réunissent ici aux qualités acquises. Dès que le bruit des armes se fait entendre , dès que le son du cor ou la voix du chasseur a donné le signal d'une guerre prochaine , brûlant d'une ardeur nouvelle , le chien marque sa joie par les plus vifs transports ; il anncmce par ses mouvements et par ses cris l'impatience de combattre et le désir de vaincre ; marchant ensuite en silence , il cherche k reconnaître le pays , à découvrir , à surprendre l'ennemi dans son fort ; ili*echerche ses traces , il le suit pas à pas, et par des accents différents indique le temps , la distance, l'espèce et même l'âge de celui qu'il poursuit.

Le chien , indépendamment de la beauté de sa forme , de la vivacité, de la force, de la légèreté, a par excellence toutes les qualités intérieures qui peuvent lui attirer les regards de l'homme. Un naturel ardent , colère , même féroce et sanguinaire , rend le chien sauvage redoutable à tous les animaux, et cède , dans le chien domestique , aux sentiments les [dus doux , au plaisir de s'attacher et au désir de plaire ; il vient €^ rampant mettre aux pieds de son maître son courage , sa force , ses talents ; il attend ses ordres pour en faire usage ; il le consulte , il l'interroge , il le supplie ; un coup d'œil suflfit, il entend les signes de sa volonté : sans avoir, comme l'hiwmie, la lumière de la pensée , il a toute la chaleur du sentiment , il a de plus que lui la fidélité , la constance dans ses affections ; nulle ambition, nul intérêt, nul désir de vengeance, nulle crainte que celle de déplaire ; il est tout zèle , tout ardeur et tout obéissance ; plus sensible au souvenir des bienfaits qu'à celui des outrages , il ne se rebute pas par les mauvais trai-

tements ; il les subit , les oublie , ou ne s'en souvient que pour s'attacher davantage ; loin de s'irriter ou de fuir, il s'expose de lui-même à de nouvelles épreuves; il lèche cette main , instrument de douleur, qui vient de le frapper; il ne Jui oppose que la plainte , et la désarme enfin par la patience et la sou-

WÊSSÏOSL

Plus docile que l'homme, plus souple qu'aucun des animaux , non seulement le chien s'instruit eu peu de temps , mais même il se conforme aux mouvements , aux manières , à toutes les habitudes de ceux qui lui commandent ; il prend le ton de la maison qu'il habite. Lorsqu'on lui a confié pendant la nuit la garde de la maison , il devient plus fier, et quelquefois féroce; il veille, il fait la ronde; il sent de loin les étrangers ; et pour peu qu'ils s'arrêtent ou tentent de franchir les barrières, il s'élance, s'oppose, et, par des aboiements râtérés , des efforts et des cris de colère , il donne l'alarme , avotit et combat : aussi furieux contre les hommes de proie que contre les animaux carnassiers , il se précipite sur eux , les blesse , les déchire , leur ôte ce qu'ils s'efforçaient d'enlever ; mais , content d'avoir vaincu , il se repose sur les dépouilles, n'y touche pa^s, même pour satisfaire son appétit, et donne en même temps4es exemples de courage , de tempérance et de fidélité.

Le Renard.

Le renard est fameux par ses ruses, et mérite en partie sa réputation. Ce que le loup ne fait que par la force , il le fait par adresse, et réussit plus souvent: sans chercher à combattre les chiens ni les bergers , sans attaquer les troupeaux , sans tramer les cadavres, il est plus sûr de vivre. Il emploie plus d'esprit que de mouvement ; ses ressources semblent être en lui-même ; ce sont, comme l'on sait , celles qui manquent le moins. Fin autant que circonspect , ingénieux et prudent , même jusqu'à la patience , il varie sa conduite, il a des moyens de réserve qu'il sait n'employer qu'à propos. Il veille de près

à sa conservation : quoique aussi infatigable et même plus léger que le loup , il ne se fie pas entièrement à la vitesse de sa course, il » sait se mettre en sûreté , en se pratiquant un asile où il se retire dans les dangers pressants, où il s'établit, où il élève ses petits. Il n'est point animal vagabond , mais animal domicilié. Il se loge au fond des bois , à portée des hameaux ; il écoute le chant des coqs et le cri des volailles ; il les savoure de loin , il prend habilement son temps , cache son dessein et sa marche , se glisse , se traîne , arrive et fait rarement des tentatives inutiles. S'il peut franchir les clôtures ou passer par dessous, il ne perd pas un instant, il ravage la basse-cour, il y met tout à mort , se retire ensuite lestement, en emportant sa proie qu'il cache sous la mousse , ou la porte à son terrier ; il revient quelques moments après en chercher une autre qu'il emporte et cache de même , mais dans un autre endroit; ensuite une troisième , une quatrième, et jusqu'à ce que le jour ou le mouvement dans la maison l'avertisse qu'il faut se retirer et ne plus revenir.

L'Écarenll.

L'écureuil est un joli petit animal qui n'est qu'à demi sauvage, et qui, par sa gentillesse, par sa docilité, par l'innocence de ses mœurs , mériterait d'être épargné. Il n'est ni carnassier, ni nuisible , quoiqu'il saisisse quelquefois des oiseaux. Sa nourriture ordinaire sont ^ des fruits , des amandes, des noisettes, de la faîne et du gland. Il est propre, leste, vif, très alerte , très éveillé , très industrieux ; il a les yeux pleins de feu , la physionomie fine , le corps nerveux , les membres très dispos. Sa jolie figure est encore rehaussée , parée par une belle queue en forme de panache , qu'il relève jusque dessus sa tête^ , et sous laquelle il se met à l'ombre. Il est, pour ainsi dire , moins quadrupède que les autres ; il se tient

1, Sa nourriture sont , syllepse. 2. Sur la tête.

ordinairement assis presque debout , et se sert de ses pieds de devant , comme d'une main pour porter à sa bouche. Au iieu de se cacher sous terre , il est toujours en Fair ; il approche des oiseaux par sa légèreté ; il demeure comme eux sur la cime des arbres , parcourt les forêts en sautant de Fun à l'autre , y fait son nid , cueille les graines , boit la rosée , et ne descend à terre cpie quand les arbres sont agités par la violence des vents. On ne le trouve point dans les champs , dans les lieux découverts , dans les pays de plaine ; il n'approche jamais des habitations ; il ne reste point dans les taillis , mais dans les bois de hauteur , sur les vieux arbres des plus belles futaies. Il craint Teau plus encore que la terre , et Ton assure que lorsqu'il faut la passer, il se sert d'une écorce pour vaisseau , et de sa queue pour voiles et pour gouvernail. Il ne s'engourdit pas , comme le loir, pendant l'hiver; il est en tout temps très éveillé ; et , pour peu qu'on touche au pied de l'arbre sur lequel il repose, il sort de sa petite bauge, fuit sur un autre arbre , ou se cache à l'abri d'une branche. I^ ramasse des noisettes pendant l'été , en remplit les troncs , les fentes d'un vieux arbre , et a recours en hiver à sa provision ; il les cherche aussi sous la neige qu'il détourne en grattant. Il a la voix éclatante et plus perçante encore que celle de la fouine; il a de plus un murmure à bouche fermée, un petit grognement de mécontentement qu'il fait entendre toutes les fois qu'on l'irrite. Il est trop léger pour marcher, il va ordinairement par petits sauts et quelquefois par bonds ; il a les ongles si pointus et les mouvements si prompts , qu'il grimpe en un instant sur un hêtre dont l'écorce est fort lisse.

Le Serin et le Rossignol.

Si le rossignol est le chantre des bois , le serin est le musicien de la chambre ; le premier tient tout de la nature , le second participe à nos arts : avec moins de force d'organe , moins d'étendue dans la voix , moins de variété dans les sons ,

le serin a plus d*oreille , plus de facilité d'imitation , plus de mémoire; et, comme la différence du caractère, surtout dans ces animaux , tient de très près à celle qui se trouve entre leurs sens , le serin , dont Fouie est plus attentive , plus susceptible de recevoir et de conserver les impressions étrangères, devient aussi plus social, plus doux, plus familier. Il est capable de connaissance et même d'attachement ; ses caresses sont aimables, ses petits dépits innocents, et sa colère ne blesse ni n'offense. Ses habitudes naturelles le rapprochent encore de nous : il se nourrit de graines, comme nos autres oiseaux domestiques ; on l'élève plus aisément que le rossignol , qui ne vit que de chair ou d'insectes , et qu'on ne peut nourrir que de mets préparés. Son éducation , plus facile , est aussi plus heureuse. On l'élève avec plaisir , parce qu'on Tinstruit avec succès; il quitte la mélodie de son chant naturel pour se prêter à l'harmonie de nos voix et de nos instruments ; il applaudit , il accompagne , et nous rend au-delà de ce qu'on peut lui donner.

Le rossignol , plus fier de son talent , semMe vouloir le coilserver dans toute sa pureté; au mmns paradt-il faire assez peu de cas des nôtres : ce n'est qu'avec peine qu'on lui apprend à répéter quelcpies unes de nos chansons.. Le serin peut parler et sifQIer; le rossignol méprise la parole autant que le sifflet, et revient sans cesse à son brillant ramage. Son gosier , toujours nouveau, est un chef-d'œuvre de la nature auqud Fart humain ne peut rien changer ni ajouter; celui du serin est un modèle de grâces, d'une trempe moins ferme, que nous pouvons modifier. L'un a donc bien plus de part que FanSre aux agréments de la société. Le serin chante en tout temps; il nous récrée dans les jours les plus sombres; il contribue même à notre bonheur ; car il fait Famusement de toutes les jeunes personnes , les délices des recluses ; il charme au moins les ennuis du cloître , porte de la gaieté dans les limes innocentes et captives.

La Fauvette.

* Le triste hiver , saison de mort , est le temps du sommeil » ou plutôt de la torpeur de la nature ; les insectes sans vie , les reptiles sans mouvement, les végétaux sans verdure et sans accroissement , tous les habitants de Tair détruits ou relégués, ceux des eaux renfermés dans des prisons de glace , et la plupart des animaux terrestres confinés dans les cavernes , les antres et les terriers, tout nous présente les images de la langueur et de la dépopulation ; mais le retour des oiseaux au (Hrintemps est le premier signal et la douce annonce du réveil de la nature vivante , et les feuillages renaissants , et les bocages revêtus de leur nouvelle parure, sembleraient moins frais et moins touchants sans les nouveaux hôtes qui viennent les animer.

De ces hôtes des bois , les fauvettes sont les plus nombreuses comme les plus aimables ; vives , s^es , légères et sans cesse remuées , tous leurs mouvements ont Fair du sentiment , tous leurs accents le ton de la joie,*et tous leurs jeux l'intérêt de Tamoar. Ces jolis oiseaux arrivent au moment où les arbres développent leurs feuilles et commencent à laisser épanooir leurs fleurs ; ils se dispersent dans toute retendue de nos campagnes : les uns viennent habiter nos jardins ; d'autres préfèrent les avenues et les bosquets ; plusieurs espèces s'enfoncent dans les grands bois, et quelques unes se cachent au miliea des roseaux. Ainsi les fauvettes remplissent tous les lieux de la terre, et les animent par les mouvements et les accents de leur tendre gaieté.

La fauvette à tête noire est de toutes les fauvettes celle qui a le chant le plus agréable et le plus continu; il tient un peu de celui du rossignol , et l'on en jouit plus longtemps ; car plusieurs semaines après que ce chantre du printemps s'est tu , l'on entend les bois résonner partout du chant de ces fauvettes; leur voix est facile, pure et légère, et leur chant s'exprime par une suite de modulations peu étendues , mais

288 PBOSE.

agréables, flexibles et nuancées; ce chant semble tenir de la fraîcheur des lieux où il se fait entendre ; il en peint la tranquillité , il en exprime même le bonheur ; car les cœurs sensibles n^entendent pas sans une douce émotion les accents inspirés par la nature aux êtres qu'elle rend heureux.

L*01seaa-M0Qelie.

De tous les êtres animés , voici le plus élégant pour la forme, et le plus brillant pour les couleurs. Les pierres et les métaux polis par notre art ne sont pas comparables à ce bijou de la nature : elle Ta placé dans Tordre des oiseaux au dernier degré de réchelle de grandeur ; son chef-d'œuvre est le petit oiseau-mouche; elle Ta comblé de tous les dons qu'elle n'a fait que partager aux autres oiseaux : légèreté, rapidité, prestesse , grâce et riche parure , tout appartient k ce petit favori. L'émeraude , le rubis , la topaze brillent sur ses habits ; il ne les souille jamais de la poussière de la terre ; et , dans sa vie tout aérienne , on le voit à peine toucher le gazon par instants ; il est toujours en l'air, volant de fleurs en fleurs; il a leur fraîcheur , comme il a leur éclat ; il vit de leur nectar , et n'habite que les climats où sans cesse elles se renouvellent.

C'est dans les contrées les plus chaudes du Nouveau-Monde que se trouvent toutes les espèces d'oiseaux-mouches ; elles sont assez nombreuses , et paraissent confinées entre les deux tropiques ; car ceux qui s'avancent en été dans les zones tempérées n'y font qu'un court séjour; ils semblent suivre le soleil , s'avancer, se retirer avec lui , et voler sur l'aile des zéphyrs à la suite d'un printemps étemel.

Les Indiens, frappés de l'éclat et du feu que rendent les couleurs de ces briUants oiseaux , leur avaient donné les noms de rayons ou cheveux du soleil. Pour le volume , les petites espèces de ces oiseaux sont au-dessous de la grande mouche asÛe (le taon) pour la grandeur, et du bourdon pour la grosseur. Leur bec est une aiguille fine; et leur langue un fil délié ; leurs petits yeux noirs ne paraissent que deux points

brillants; les plumes de leurs ailes sont si délicates, qu'elles en paraissent transparentes. A peine aperçoit-on leurs pieds, tant ils sont courts et menus : ils en font peu d'usage , et ils ne se posent que pour passer la nuit , et se laissent , pendant le jour, emporter dans les airs; leur vol est continu , bourdonnant et rapide : on compare le bruit de leurs ailes à celui d'un rouet Leur battement est si vif, que Foiseau , s'arrêtant dans les airs , paraît non seulement immobile , mais tout à fait sans action. On le voit s'arrêter ainsi quelques instants devant une fleur, et partir comme un trait pour aller à une autre; il les visite toutes , plongeant sa petite langue dans leur sein , les flattant de ses ailes, sans jamais s'y fixer, mais aussi sans les quitter jamais. Cet amant léger des fleurs vit à leurs dépens sans les flétrir ; il ne fait que pomper leur miel , et c'est à cet usage que sa langue parait uniquement destinée : elle est composée de deux fibres creuses, formant un petit canal, divisé au bout en deux filets ; elle a la forme d'une trompe, dont elle fait les fonctions : l'oiseau la darde hors de son bec, et la plonge jusqu'au fond du calice des fleurs pour en tirer les sucs.

Rien n'égale la vivacité de ces petits oiseaux, si ce n'est leur courage , ou plutôt leur audace. On les voit poursuivre avec furie des oiseaux vingt fois plus gros qu'eux, s'attacher à leur corps, et , se laissant emporter par leur vol , les becqueter à coups redoublés jusqu'à ce qu'ils aient assouvi leur petite colère. Quelquefois même ils se livrent entre eux de très vifs combats : l'impatience paraît être leur âme; s'ils s'approchent d'une fleur , et qu'ils la trouvent fanée , ils lui arrachent les pétales avec une précipitation qui marque leur dépit. Ils n'ont d'autre voix qu'un petit cri fréquent et répété ; ils le font entendre dans les bois dès l'aurore , jusqu'à ce qu'aux premiers rayons du soleil tous prennent l'essor , et se dispersent dans les campagnes.

Pline le nstiiniNste.

Pline a voulu tout embrasser , et il semble avoir mesuré la nature et Tavoir trouvée trop petite encore pour Fétendue de son esprit. Son histoire naturelle comprend, indépendamment de rhistoire des animaux, des plantes et des minéraux, rhistoire du ciel et de la terre , la médecine, le commerce, la navigation , l'histoire des arts libéraux et mécaniques , l'origine des usages, enfin toutes les sciences naturelles et tous les arts humains ; et ce qu'il y a d'étonnant , c'est que dans chaque partie Pline est également grand. li'élévation des idées, la noblesse du style, relèvent encore sa profonde érudition : non seulement il savait tout ce qu'on pouvait savoir de son temps , mais il avait cette facilité de penser en grand qui multiplie la science ; il avait cette finesse de réflexion de laquelle dépendent l'élégance et le goût, et il communique à ses lecteurs une certaine liberté d'esprit, une hardiesse de penser qui est le germe de la philosophie. Son ouvrage, tout aussi varié que la nature , la peint toujours en beau : c'est, si Ton veut, une compilation de tout ce qui avait été fait d'excellent et d'utile à savoir ; mais cette copie a de si grands traits, cette compilation contient des choses rassemblées d'une manière si neuve , qu'elle est préférable à la plupart des ouvrages originaux qui traitent des mêmes matières.

Ijt Style.

Le style n'est que l'ordre et le mouvement qai*(m met dans ses pensées : st on les encbakie étroitement , si fm ks sene,

le style ferme devient nerveux et concis; si on les hîsK se succéder lentement, et ne se joindre qu'à la faveur des mots» quelque élégants qu'ils soient , le style sera diffus , lâche et traînant

Mais, avant de chercher l'ordre dans lequel on présentera

ses pensées* û Init s'en être fait un autre plus général et plus fixe, où ne doivent entrer que les premières vues et les principales idées ; c'est en marquant leur place sur ce premier pùm» qu'un sujet sera circonscrit , et que l'on en connaîtra i'étraidue ; c'est en se raqppdant sans cesse ces premiers linéaments y qu'on déterminera ks justes intervalles qui séparent les idées accessoires et moyennes qui serviront à les rciB^>lir. Par la force du génie , on se représentera toutes ks idées générales et particulières sous leur véritable point de vue ; par une grande finesse de discernement , on distinguera les pensées stériles des idées fécondes ; par la sagacité que donne la grande habitude d'écrire, on sentira d'avance quel sera le produit de toutes ces op^ations de l'esprit. Pour peu que le sujet soit vaste ou compliqué, il est bien rare qu'on poisse l'embrasser d'un coup d'œil ou le pénétrer en entkr d'un seul et prensûer effort de génie ; et il est rare encore qu'après bien des réflexions eu en sai»sse tous les rai^rts. On ne peut donc trop s'en occuper ; c'est même k seul moyen d'a&rmir, d'étendre et d'ékver ses paisées : plus on kur àmnera de substance et de force par la méditation , plus il sera fac^ ensuite de les réaliser par l'expressiiHi.

€e plan n'est pas encore k style, mais il en est la base ; il le soutient, il le dirige, il règk son mouvement et k soumet à des lois : sans cela , le meilleur écrivain s'égare , sa plume uuutiie sans guide, et jette à l'aventure des traits irréguliers et des figures discordantesw Quelque brillantes que soient les couknrs qu'il empkie, qudkjues beautés qu'il sème dans les détails , comme Fensembîe choquera ou ne se fera pas assez sentir, l'oorrage ne sera point coastmit; et «n admirant l'esprit et i*acEteur , on pourra soupçonner qu'il manque de génie. C'est par cette raison que ceux cpii écrivent comme ils parlent, quoiqu'ils parknt très bien, écrivent rœâ; queceui qm s'abandonnent au premier feu de kur imaginaftion, prennent un ton qu'ils ne peuvent soutenir ; que ceux qui cnngnent de perdre des prâisées isolées , fugitives , et qui écrivent en diférants temps des morceaux détachés , ne ks.

réunissent jamais sans transitions forcées; qa*en un mat il y a tant d'ouvrages faits de pièces de rapport, et si peu qui soient fondus d'un seul jet.

Gopendant, tout sujet est un; et, quelque vaste qu'il soit , il peut être renfermé dans un seul discours. Les interruptions, les repos , les sections , ne devraient être d'usage que quand on traite des sujets différents; ou lorsque, ayant à parler de choses grandes , épineuses et disparates , la marche du génie se trouve interrompue par la multiplicité des obstacles , et contrainte par la nécessité des circonstances; autrement, le grand nombre de divisions, loin de rendre un ouvrage plus jBolide , en détruit l'assemblage ; le livre paraît plus clair aux yeux, mais le dessein de l'auteur demeure obscur ; il ne peut faire impression sur l'esprit du lecteur ; il ne peut même se faire sentir que par la continuité du fil , par la dépendance, harmonique des idées, par un développement successif, une gradation soutenue , un mouvement uniforme que toute interruption détruit ou fait languir.

Pourquoi les ouvrages de la nature sont-ils si parfaits? c'est que chaque ouvrage est un tout , et qu'elle travaille sur un plan étemel dont elle ne s'écarte jamais. Elle prépare en silence les germes de ses productions ; elle ébauche, par un acte unique , la forme primitive de tout être vivant , elle la développe , elle la perfectionne par un mouvement continu et dans un temps prescrit L'ouvrage étonne , mais c'est l'empreinte divine dont il porte les traits qui doit nous frapper. L'esprit humain ne peut rien créer : il ne produira qu'après avoir été fécondé par l'expérience et la méditation : ses connaissances sont les germes de ses productions. Mais s'il imite la nature dans sa marche et dans son travail , s'il s^élève par la contemplation aux vérités les plus sublimes , s'il les réunit, s'il les enchaîne , s'il en forme un tout , un système par la réflexion , il établira , sur des fondements inébranlables , des monuments immortels.

C'est faute de plan , c'est pour n'avoir pas assez réfléchi sur son objet , qu'un homme d'esprit se trouve embarrassé «

et ne sait par où commencer à écrire : il aperçoit à la fois un grand nombre d*iâées, et , comme il ne les a ni comparées ni subordonnées , rien ne le détermine à préférer les unes aux antres : fl demeure donc dans la perplexité. Mais lorsqu'il se sera fait un pian , lorsqu'une fois il aura rassemblé et mis en ordre toutes les pensées essentielles à son sujet , il s'apercevra aisément de l'instant auquel il doit prendre la plume , il sentira le point de maturité de la production de l'esprit , il sera pressé de la faire éclore, il n'aura même' que du plaisir à écrire ; les idées se succéderont aisément , et le style sera naturel et facile, la dialeur naîtra de ce plaisir, se répandra partout , et donnera de la vie à chaque expression : tout s'animera de plus en plus ; le ton s'élèvera , les objets prendront de la couleur ; et le sentiment , se joignant à la lumière , l'augmen- Wm , la portera plus loin, la fera passer de ce que l'on a dit à ce qu'on va dire, et le style deviendra intéressant et lu* mineux.

Rien ne s'oppose plus à la chaleur que le désir de mettre partout des traits saillants ; rien n'est plus contraire à la lumière , qui doit faire un corps et se répandre uniformément dans un écrit, que ces étincdles qu'on ne tire que par force en choquant les mots les uns contre les autres , et qui ne nous éÛouissent pendant quelques instants que pour nous laisser ensuite dans les ténèbres. Ce sont des pensées qui ne brillent que par l'opposition ; l'on ne présente qu'un côté de l'objet, on met dans l'ombre toutes les autres faces ; et, ordinairement, ce côté qu'on choisit est une pointe , un angle sor lequel on fait jouer l'esprit avec d'autant plus de facilité, qu'on s'éloigne davantage des grandes faces sous lesquelles le bon sens a coutume de considérer les choses.

Rien n'est encore plus opposé à la véritable éloquence que l'enqdoi de ces pensées fines , et la recherche de ces idées légères, déliées, sans consistance, et qui, comme la feuille du métal battu , ne prennent de l'éclat qu'en perdant de la solidité : aussi , plus on mettra de cet esprit mince et brillant dans un écrit , moins il aura de nerf, de lumière « de chaleur

2M PKMB.

«t de style ^ à moins que cet esprit fle soit lia-mênie le fond du sujet, et que l'écrivain «'ait pas eu d'airtre objet q«e la plaisanterie ; alors Fart de dire de petites choses devient pentètre ^us difficile que Tart d'en dire de grandes.

Rien n'est plus opposé au beau naturel que la pdneqa'oa se donne pour exprimer des choses ordinaires ou commones d'mie manière singulière ou pompeuse: rien ne dégrade plm l'écrivain. Loin de l'admirer, on le plaint d'avoir passé tant de temps, à faire de nouvelles combinaisons de syllabes , pour ne rien dire que tout ce que tout le monde dit. Ce défaut est cehii des esprits cultivés , mais stériles ; ils ont des mots en abondance , point d'idées ; ils travaillent donc sur des mots » et slmaginent avoir combiné des idées , parce qu'ils ont arrangé des phrases ; et avoir épuré le hùgà^ , qu«ad ils l'oiit corrompu en détournant les acceptions. Ces écrivains n'ont point de style, ou, si l'on vent, ils n'en ont que l'imibre: le style doit graver des pensées; ils ne savent que tracer des paroles.

Pour bien écrire, il faut donc posséder pldnement son sujet ; il faut y réfléchir assez pour voir clairement Tordre de ses pensées, et en former une suite , une chaîne contînii€t dont diaque point représente une idée ; et, lorsqu'on aura pris la plume , il faudra la conduire successivement sur ce premier trait , sans lui permettre de s'en écarter , sans l'appayer tn^ inégalement , sans lui domier d'antre mouvement que celui qui sera déterminé par l'espace qu'elle doit parcourir. C'est en cela que consiste la sévérité du style ; c'est aussi ce qui ea iera l'unité et ce qui en râlera la rapidité , et cela aeid au»i suffira pour le rendre précis et simple, égdà et clair , vif et suivi. A cette première règle, dloée par le génie, si I'ob joint de la délicatesse et du goût , du scrupule sur le choix des expressions , de l'attemion à ne nommer les choses (pie par les termes les plus généraux, le style aura de la niMesse ; sk l'on y joint encore de la défiance ponr sm premier mouvenent , dn mépris pour tout ce qui n'est que brillant, et «ne répor gnance constante pour Téquivoque et la piaisantaw, le style

BWFON. 295

aura de la gravité, il aura même de la majesté; enfin , si Ton écrit comme l'on pense; si l'on est convaincu de ce que l'on vent persuader, cette honne foi avec soi-même, qui fait la bîeBséance pour les autres , et la vérité du style lui fera produire tout son effet , pourvu que cette persuasion intérieure ne se marque pas par un enthousiasme trop fort, et qu'il y ait partout plus de candeur que de confiance , plus de raison ^e de chaleur.

Les règles ne peuvent suppléer au génie ; s'il manque , elles seront inutiles. Bien écrire, c'est tout à la fois hien penser , bien sentir et bien rendre ; c'est avoir en même temps de Fesprit , de l'âme et du goût Le style suppose la réunion et l'exercice de toutes les facultés inteilectueUes ; les idées seules fwm^t le fond du style , l'harmonie des pardes n'en est que l'accessoire , et ne dépend que de la sensibilité des organes : îLsofiit d'avoir un peu d'oreille pour éviter les dissonances, et de l'avoir exercée «perfectionnée par la lecture des poètes et des orateurs , pour que mécaniquement on soit porté à l'imitation de la cadence poétique et des tours oratoires. Or, jamais l'imitation n'a rien créé : aussi cette harmonie de mots ne fait ni le fond ni le ton du style , et se trouve souvent dans des écrits vides d'idées.

Le ton n'est que la convenance du style à la nature du suj^ Il ne doit jamais être forcé ; il naîtra naturellement du fend même de la chose , et dépendra beaucoup du point de gâiéralité auquel on aura porté ses pensées. Si l'on s'est élevé iBK idées les plus générales, et si l'objet en lui-même est graad, le ton paraîtra s'élever à la même hauteur; et si , en k soutenant à cette élévation , le génie fournit assez pour donner à chaque objet une forte lumière , si l'on peut ajouter k beauté du coloris à l'éneipe du dessin ; si l'on peut , en un mot , F^Hrésenter chaque idée par une image vive et bien terminée , et former de chaque suite d'idées un tableau harmonieux et mouvant , le ton sera non seulement élevé , mais sublime.

Les oQvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la

postérité : la quantité des connaissances , la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes, ne sont pas de sûrs garants de l'immortalité. Si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets , s'ils sont écrits sans goût , sans noblesse et sans génie , ils périront, parce que les connaissances , les faits et les découvertes s'enlèvent aisément, se transportent , et gagnent même à être mis en œuvre par des mains plus[,habiles. Ces choses sont hors de l'homme ; le style est l'homme même. Le style ne peut donc ni s'enlever, ni se transporter, ni s'altérer. S'il est élevé, noble, sublime, l'auteur sera également admiré dans tous les temps; car il n'y a que la vérité qui soit durable, et même étemelle. Or, un beau style n'est tel en effet que par le nombre infini des vérités qu'il présente : toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent , tous les rapports dont il est composé , sont autant de vérités aussi utiles , et peut-être plus précieuses pour l'ei^rit humain que celles qui peuvent faire le fond du sujet.

Le sublime ne peut se trouver que dans les grands sujets. La poésie, l'histoire et la philosophie, ont toutes le même objet , et un très grand objet : l'homme et la nature. La philoi- Sophie décrit et dépeint la nature, la poésie la peint et l'embellit; elle peint aussi les hommes; elle les agrandit, eDe les exagère ; elle crée les héros et les dieux. L'histoire ne peint que l'homme, et le peint tel qu'il est : ainsi le ton de l'historien ne deviendra sublime que quand il fera le portrait des plus grands hommes; quand il exposera les plus grandes ac-^ tions, les plus grands mouvements, les plus grandes révoltions, et partout ailleurs il suffira qu'il soit majestueux et grave. Le ton du philosophe pourra devenir sublime toutes les fois qu'il parlera des lois de la nature , de l'être en général, de l'espace , de la matière , du mouvement et du temps, de l'âme , de l'esprit humain, des sentiments, des passions; dans le reste , il suffira qu'il soit noble et élevé. Mais le ton de l'orateur et du poète, dès que le sujet est grand, doit toujours être sublime, parce qu'ils sont les maîtres de joindre à

Ja grandeur de leur sajet autant de couleur, autant de mou-vement, autant d'illusion qu'il leur plaît , et que, devant too» jours peindre et toujours agrandir les objets, ils doivent anss partout employer toute la force et déployer toute l'étendue de leur génie.

{Ditcciwt dé réeeptio» à l'Atâdimit frmnemùe^

MABLY (Gabriel Bonnot, abbé de) naquit à Grenoble le ià mars 1709. La lectaredes Vies des hommes illustres de Plutarque le remplit d*une vive admiration. Il retrouva dans les héros de l'antiquité ce qu^il sentait en lui , une grande fermeté de principes , des mœurs pures et austères et un mépris absolu des richesses et des honneurs. Tous les ouvrages de M ably ont été inspirés par une pensée noble et élevée ; Tambition d'être utile était la seule qui Tanimàt. Malheureusement Tintelligence des sujets politiques, qu'il voulait absolument traiter, était bien incomplète en lui. Enfermé dans le cercle de quelques idées fixes formées dans le silence du cabinet, par la lecture des vieux auteurs, et non par l'observation et l'expérience du monde , il exalte sans cesse la législation des Grecs et des Romains aux dépens des lois modernes ; il ne voit pas que le monde, en se développant, a dû rejeter ces formes de civilisation qui ne pouvaient plus lui convenir, et qu*il est insensé de les représenter aujourd'hui comme des modèles. Les ouvrages de Mably n'ont plus guère de lecteurs. Gondorcet, Grimm , La Harpe et d^autres les ont appréciés comme ils seront jugés par la postérité , en y blftmant un ton de pédanterie insupportable joint à l'inintelligence de son sujet

Son Traité de la manière d* écrire Ckistoire et ses En tretiens de Phonon lui ont acquis quelque réputation comme philosopheet comme écrivain. Mably ne voulut pas se présenter à l'Académie française, parce qu'il trouvait contraire à ses principes de faire l'éloge du cardinal de Richelieu. Gela seul montre qu'il comprenait {leu l'action des grands hommes et les nécessités des gouvernements.

Mably mourut à Paris le 23 avril 1785 dans un état voisin de Tindigence.

Phoeton.

Athènes ii*avait plus de ces citoyens à la fois hommes d*État dans la place publique ou dans le sénat et capitaines à la tête des armées; les uns se destinaient aux emplois militaires, les

liABLT. 2M

autres aux foactions civiles, et, depuis ce partage, ies taleoti et la république étaient également dégradés. Phodon fit revivre l'ancien usage; réunir les talents, c'était en quelque sorte multiplier les citoyens , les ressources de l'État et les grands magistrats. Il croyait que toutes les connaissances se prêtent un secours mutuel. Il gagna des batailles, traita de la paix , et fut le rival de Démosthène, qui l'appelait la hache de se& discaurSs et ne craquait que lui de tous les orateurs dont Athènes était alors remplie. £n se rendant digne de tous les «mpiois de la république, Phocion n'en brigua jamais aucun. Quoique sûr de commander les armées si on faisait la guerre, il conseilla toujours la paix: et le peuple, à qui il reprocha sans cesse ses vices , tantôt avec force , tantôt avec une plaisanterie fine et piquante, le proclama quarante-cinq fois son capitaine général II gagna une bataille considérable sur les Macédoniens dans l'Ëubée , chassa Philippe de l'Hellespont, dégagea Mégare qu'il attacha aux Athéniens , et défit le général Micion , qui ravageait l' Attique. Toujours occupé à réparer les pertes que les autres capitaines avaient faites , et à rétablir , tantôt par sa prudence , tantôt par son courage , les affaires désespérées d'une république toujours trop lente ou trop précipitée dans ses démarches, il ne travaillait pas fflûias à faire des alliés à sa patrie qu'à la rendre redoutable à ses ennemis. Les peuples , accoutumés depuis longtemps à fuir avec leurs effets les plus {^écieux des pays dont les armées d'Athènes approchaient, les voyaient traverser leurs terres sans terreur, lorsque Phocion les commandait ; elles semblaient en effet reprendre leur ancien esprit en marchant sous les ordres de ce nouvel Aristide. On venait au-devant de lui en habits de fête et avec des couronnes; on lui apportait des rafraîchissements. Il rendait les soldats aussi humains que braves; sa vertu était le gage de la sûreté et de la foi publiques ; aucune ville, aucun port ne lui était fermé.

Phocion avait , dans Athènes corrompue, les mœurs simples et frugales de l'ancienne Lacédémone. Né avec une fortune très médiocre, sa pauvreté lui était chère. Il regarda les ri*

chesses comme un fardeau incommode pour le sage qui sait s'en passer, et comme [un écueil pour la vertu qui n'est pas pan enue à les mépriser. Il refusa constamment les dons qu'Alexandre et Antipater voulurent lui faire. Condamné, comme Socrate , par une assemblée du peuple à boire de la ciçuë , il n'eut pas de quoi payer le poison qu'on lui préparait. « Puisqu'il faut acheter la mort à Athènes , dit-il à un de ses amis , acquittez-moi de cette dette , et donnez douze drachmes à l'exécuteur. »

Lui seul fut tranquille dans cette assemblée tumultueuse qui le condamna, et dont on n'exclut ni les esdaves, ni les étrangers, ni les hommes notés d'infamie. Les gens de bien n'y portèrent que leur consternation.

En allant à sa prison après avoir entendju-son jugement, Phocion , dit Plutarque , conserva le même visage que quand il sortait de la place de l'assemblée, aux acclamations du peuple, pour aller se mettre à la tête de l'armée , ou qu'il reparaissait dans le sénat après avoir vaincu les ennemis. Il eut la générosité de pardonner sa mort à ses concitoyens , et ordonna à son fils de ne jamais penser à le venger. Les Athéniens ouvrirent bientôt les yeux sur leur injustice, et connurent la perte qu'ils avaient faite. Ils allèrent chercher à Mégare les cendres d'un homme à qui ses ennemis avaient fait refuser les honneurs de la sépulture dans l'Attique. On lui éle^-a un tombeau et une statue aux dépens de la république , et on fit mourir ses accusateurs, ou du moiiisleur chef Agonides.

{Bntrttieiu de fAoeioi».)

De la sltintlon da pcaple à l'ATéncmeiit de Hagoeg-Gapefc

Quoiqu'à l'avènement de Hugues-Capet au trône on distinguât l'homme libre du serf, cette distinction ne laissait presque aucune différence entre eux. La souveraineté que les seigneurs avaient usurpée dans leurs terres , ouvrage de l'avarice et de la vanité , était devenue la tyrannie la plus insupportable.

Chaque terre fut une véritable prison pour ses habitants.

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