‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 88 sur 127 · RAYNAL · texte numérisé non relu

RAYNAL

et des animaux , pêle-mêle emportés dans un tourbillon de sabie , de pierres et de débris, tout semble annoncer les dernières convulsions et l'agonie de la nature.

t La iralc Gloire.

La gloire est uu sentiment qui nous élève à nos propres yeux, et qui accroît notre considération aux yeux des hommes éclairés. Son idée est indivisiblement liée avec celle d'une grande difiSculté vaincue , d'une grande utilité subséquente au succès, et d'une égale augmentation de bonheur pour l'univers ou pour la patrie. Quelque génie que je reconnaisse daos l'invention d'une arme meurtrière, j'exciterais une juste indignation, si je disais que tel homme ou telle nation eut la gloire de l'avoir inventée. La gloire , du moins selon les idées que je m'en suis formées , n'est pas la récompense du plus grand succès dans les sciences. Inventez un nouveau calcul , composez un poème sublime , ayez surpassé Cicéron ou Démosthène en éloquence , Thucydide ou Tacite dans l'histoire , je vous accorderai la célébrité, mais non la gloire.

On ne l'obtient pas davantage de l'excellence du talent dans les arts. Je suppose que vous avez tiré d'un bloc de marbre , ouïe Gladiateur, ou l'Apollon du Belvéder; que la Transfiguration soit sortie de votre pinceau , ou que vos chants simples, expressifs et mélodieux, vous aient placé sur la ligne de Pergolèse , vous jouirez d'une grande réputation , mais non ^ la gloire. Je dis plus : égalez Yauban dans l'art de fortifier les places , Turenne ou Condé dans l'art de commander les armées; gagne^des batailles, conquérez des provinces : toutes ces actions seront belles, sans doute, et votre nom passera à la postérité la plus reculée ; mais c'est à d'autres qualités que la gloire est réservée. On n'a pas la gloire pour avoir ajouté à celle de sa nation. On est l'honneur de son corps, sans être la gloire de son pays. Un particulier peut souvent aspirer à la réputation, à la renommée, à l'inmiortalité ; il n'y a que des circonstances rares, une heureuse étoile , qui puissent le conduire à la gloire.

306 PIOSB.

La gloire appartient à Dîea dans le ciel Sur la terre , c'est le lot de la vertu, et non du génie ; de la rertu utile , grande» bienfaisante , éclatante , héndque. C'est le lot d*un monaïque qui s'est occupé , pendant un règne orageux , du bonheur de ses sujets, et qui s'en est occupé avec succès. C'est le lot d'an sujet qui aurait sacrifié sa vie au salut de ses concitoyens. C'est le lot d'un peuple qui aura mieux aimé mourir libre que de vivre esclave. C'est le lot, nond^on César on d'un Ponqtée, mais d'un Régolus ou d'an Caton. C'est le lot d'un Henri IV.

J.-J. AOnSSEAU ,

ROOBSBAU (Jbah-Jacquvs) naquit à Genève. Il suivit fîngt car* ilfevei diflérentes, oa, pour mieux dire, il fit vin^t métiers pour vitM» nu ae douter du prodigieux talent que la nature avait déposé en luL Il était Âgé de trente-sept ans lorsque le hasard le lui réréla. L'Académie de Dijon ayant proposé cette question : Le rétablissement des sdenees et des arts a-t-il contribué à corrompre ou à épurer les mesura* Rousseau envoya au concours une pièce qui remporta le prix, qnoiquK se fftt décidé contre les sciences , les lettres et les arts. L'éclatant succès de ce premier sophisme le poussa à s'attaquer à toutes les idées re^e^ et la hardiesse de ses écrits ne contribua pas moins que la magie et réloquence de son style à lui faire une prompte popularité. Le Discours sur Vinégalité des conditions , la Nouvelle Héloîse , Emile ou de VÉdu» cation , le Contrat social et les Confessions ^ ont immortalisé son nom» Il est dificlle en effet de réunir à un plus haut degré les qualités <pU tet le grand écrivain.

Comme philosophe et comme publiciste , Rousseau est aujourd'hui bie» tombé. Il est dans cette classe d'hommes qui voient toujours le bonheur général , et le leur propre, dans la barbarie des anciens Ages. L*état sauvage était pour Rousseau l'état normal de l'homme, celui qtt*il Q*afurait pas dû quitter.

On ne discute plus aujourd'hui ces détestables sophismes ; mab ii est bon <f en prévenir les jeunes gens pour les tenir en garde contre la dangereuse éloquence d'un homme que sa sensibilité a toujours entraîné hors des voies de la raison.

Rousseau mourut à Ermenonville le 3 juillet 1778 , trente^uatre jours après la mort de Voltaire.

O Fabrichisl qu'eût pensé Yotre grande âme, u« pour votre malheiur, riq)pelé à la vk, tous eussiez Vu la iàCQ pompeuse de cette Anne sauvée par votre bras, et que votpe dooh

respectable avait plus illustrée que toutes ses conquêtes ? « Dieux ! eussiez-YOus dit , que sont devenus ces toits de chaume et ces foyers rustiques qu'habitaient jadis la modération et la vertu ? Quelle splendeur funeste a succédé à la simplicité romaine ? Quel est ce langage étranger ? Quelles sont ces mœurs efféminées ? Que signifient ces statues, ces ta* bleaux, ces édifices? Insensés! qu'avez-vous fait? Vous, les maîtres des nations, vous vous êtes rendus les esclaves des hommes frivoles que vous avez vaincus : ce sont des rhéteurs qui vous gouvernent ; c'est pour enrichir des architectes, des peintres, des statuaires, des histrions que vous avez arrosé de votre sang la Grèce et l'Asie. Les dépouilles de Gartfaage sont la proie d'un joueur de flûte.

» Romains, hâtez-vous de renverser ces amphithéâtres, fan* sez ces marbres, brûlez ces tableaux, chassez ces esclaves qui vous subjuguent, et dont les funestes arts vous corrompent. Que d'autres mains s'illustrent par de vains talents : le seol talent digne de Rome est celui de conquérir le monde et d'y faire régner la vertu. Quand Ginéas prit notre sénat pour une assemblée de rois, il ne fut ébloui , ni par une pompe vaine, ni par une élégance recherchée; il n'y entendit point cette éloquence frivole , l'étude et le charme des hommes futiles. Qu'y vit donc Ginéas de majestueux? O citoyens! il vit un spectacle que ne donneront jamais vos richesses ni tous vos arts, le plus beau spectacle qui ait jamais paru sous le ciel, rassemblée de deux cents hommes vertueux, dignes de com* mander à Rome et de gouverner la terre. »

{Discours couronné par V Académie de Dijon.)

La GoMCieiice.

Gonscience! conscience! instinct divin; immortelle et céleste voix! guide assuré d'un être ignorant et borné , mais intelligent et libre! juge infaillible du bien et du mal , qui rends l'homme semblable à Dieu ! c'est toi qui faôs l'excelleDce de sa nature et la nKM*alité de ses actions ; sans toi je .ne 8^

rien en moi. qui m'élèTe au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs, à Taide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe.

Grâce au ciel, nous voilà délivrés de tout cet effrayant ap* pareU de philosophie , nous pouvons être hommes sans être savants; dispensés de consumer notre vie à l'étude de la morale, nous avons à moindres frais un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions humaines. Mais ce n'est pas assez que ce guide existe , il faut savoir le reconnaître et le suivre. S'il parle à tous les cœurs , pourquoi donc y en a-t-il si peu qui l'entendent? £h ! c'est qu'il nous parle la langue de la nature que tout nous a fait oublier. La conscience est timide; elle aime la retraite et la paix , le monde et le bruit l'épouvantent ; les préjugés dont on l'a fait naître sont ses plus onels ennemis ; eUe fuit , on se tait devant eux. Leur voix bruyante étouffe la sienne, et l'empêche de se faire entendre : le fanatique ose la contrefaire, et dicter le crime en son nom. Elle se rebute enfin à force d'être éconduite ; elle ne nous parle plus, elle ne nous répond plus ; et, après de si longs mépris pour elle, il en coûte autant de la rappeler qu'il en coûta delà bannir.

{Emile.)

L'ImiiiatértaUté 4e rame.

Plus je rentre en moi, plus je me consulte, et plus je lis ces mots écrits dans mon âme : « Sois juste , et tu seras heureux ! •> Il n'en est rien pourtant , à considérer l'état présent des choses : le méchant prospère , et le juste reste opprimé. Voyez aussi quelle indignation s'aUume en nous quand cette attente est frustrée ! la conscience s'élève et murmure contre son auteur; elle lui crie pn gémissant : « Tu m'as trompé! »

« Je t'ai trompé , téméraire ! qui te l'a dit ? Ton âme est-elle anéantie? as-tu cessé d'exister? ô Brutus! ô mon fils! ne souille point ta noble vie en la finissant : ne laisse point tout espoir et ta gloire avec ton corps aux champs de Philippes. Pourquoi dis-tu a la vertu n'est rien » quand tu vas jouir du

940 raosB.

prix de la tienne? Tu vasmonrir, penses-tn ; non, tn fas^i*

vre , et c'est alors qne je tiendrai tout ce qne je t'ai promis. »

On dirait , ani murmures des impatients mortels , que fiin leur doit la récompense arant le mérite, et qu'il est obligé de payer leur vertu d'avance. Oh ! soyons bons premi^^meat, et puis nous serons heureux. N'exigeons pas le prix avant k victoire, ni le salaire avant le travaS. Ce n'est point dansb lice , disait Plntarque, que les vainqueurs de nos jeux sacrés sont couronnés , c'est après qu'ils l'ont parcourue.

Si l'âme est immatérielle, elle peut survivre au corps; et, si elle lui survit , la Providence est justifiée. Quand je n'anraiie d'autre preuve de l'immatérialité de l'âme, que le triomphe du méchant et l'oppression dn juste en ce monde, cela sent m^oapécherait d'en douter. Une si choquante dissonance dans l'harmonie universelle me ferait chercher à la résoudre. Je médirais : « Tout ne finit pas pour moi avec la vie ; levt rentre dans l'ordre à la warL »

La majesté des Écritures m'étonne ; la sainteté de l'Évangile parle à mon cœur. Voyez les livres des philosophes avec toute leur pompe; qu'ils sont petits près de celui-là ! Se peutil qu'un livre , à la fois si sut^e et si sage, soit rouvragèdes hommes! Se peut-il que cdni dont il fait l'histoire ne soit qu'un homme lui-même? Est-ce là le ton d'un enthoosiatle ou d'un ambitieux sectaire ? Qimlle douceur ! quelle pureté dans ses mœurs? quelle grâce toudiante dans sesinstmctîoiis! qneHe élévation dans ses maximes ! quelle profonde sagesse dans ses discours! quelle présence d'esprit, qneHe finesse et qu^e justesse dans ses réponses! qud empire sur ses passions! Où est l'homme, où est le sage qui sait agir, souftir et mourir, sans faiblesse et sans ostentation? Quand Hatt» peint son juste imaginaire couvert de tout l'ofqsrobre éa crime, et ÔÊgi» de tous les prix de la vertu , il peint trait poœ* trait

J.-J. BOCSSEAU. 311

Jési»-<^hrist; b ressemUance est si frappante , qae tous ks Pères ToDt sentie, et qu'il n'est pas possiUe de s*y tromper. Quels préjugés , quel aveuglement ne faut-il point avoir pom-oser comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie ! Qndle distance de Tun à l'antre ! Socrate mourant sans don* leur, sans ignominie , soutînt aisément jusqu'au bout son per» sonnage ; et si cette facile mort n'eût honoré sa vie, on dmtarait si Socrate, avec tout son esprit, fut autre chose qu'un sophiste. U inventa , dit-on , la morale ; d'autres, avant lui, l'avaient mise en pratique ; il ne fit que dire ce qu'ils avaient fût ; il ne fit que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avait été juste avant que Socrate eût dit ce que c'était que la justice. Léonidas était me»! pour son pays avant que Socrate eôt fait un devoir d'aimer la patrie. Sparte était sobre avant que Soorate eût loué la sobriété ; avant qu'il eût loué la vertu, la Grèce abondait en bonmies vertueux. Mais où Jésus avaitil pris chez les siens cette mor^ élevée et pure, dont lui seul a donné les leçons et l'exemple ? Du sein du plus furieux fa<nastime , la plus haute sagesse se fit entendre, et la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil de tous les peu- ]rfes. La mort de Socrate, philosophant tranquilkment avec ses amis, est la plus douce qu'on puisse désirer ; celle de Jésus eipirant dans les tourments, injurié, raillé, maudit de tout un peuple , est la plus horrible qu'on puisse craindre. Socrate , prenant la coupe empoisonnée» bénit celui qui la lui présente et qui pleure. Jésus , au mifien d'un afi&^nx supplice , prie pour ses bemTeaux adumés. Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d^uB sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu*

{Émue.)

Le Duel.

G»des-Tous de confondre le nom sacré de Thonneur «vec ce préjugé féroce qui met toutes les vertus à la pointe d'une ^pée, et n'est propre qu'à faire de to-aves scélérats.

En cprai consiste ce préjugé? Dsms rojHsion la plus extravagante et la plus barbare qui entra jamais dans l'ei^it hii-

main , sa?oir , que tous les devoirs de la société sont suppléés par la bravoure ; qu'un homme n*est plus fourbe , fripon , calomniateur; qu'il est civil, humain, poli, quand il sait se battre; que le mensonge se change en vérité, que le vol devient Intime, la perfidie honnête, l'infidélité louable, sitôt qu'on soutient tout cela le fer à la main ; qu'un affront est toujours bien réparé par un coup d'épée, et qu'on n'a jamais tort avec un homme , pourvu qu'on le tue. Il y a , je l'avoue, une autre sorte d'affaire où la gentillesse se mêle à la cruauté, et où Ton ne tue les gens que par hasard; c'est celle où l'on ^ bat au premier sang! Au premier sang! grand Dieu! £t qu'en veux-tu faire de ce sang , bête féroce ? le veux-tu boire ? Les plus vaillants hommes de l'antiquité songèrent-ils jamais à venger leui;s injures personnelles par les combats particuliers? César envoya-t-il un cartel à Gaton , ou Pompée à César, pourtant d'affronts réciproques? £t le plus grand capitaine de la Grèce fut-il déshonoré pour s'être laissé menacer d'un bâton ? D'autres temps, d'autres mœurs, je le sais; mais n'y en a-t-il que de bonnes, et n'oserait-on s'enquérir si les mœurs d'un temps sont celles qu'exige le solide honneur! Non , cet honneur n'est point variable , 0 ne dépend ni des temps, ni des lieux, ni des préjugés; il ne peut ni passer, ni renaître; il a sa source éterneÛe dans le cœur de l'homme juste et dans la règle inaltérable de ses devoirs. Si les peuples les plus éclairés, les plus braves, les plus vertueux de la terre, n'ont point connu le duel, je dis qu'il n'est point une institution de l'honneur , mais une mode affreuse et barbare, digne de sa féroce origine. Reste à savoir si, quand il s'agit de sa vie ou de celle d'autrui , l'honnête homme se règle sur la mode, et s'il n'y a pas alors plus de vrai courage à la braver qu'à la suivre. Que ferait celui qui s'y veut asservir, dans des lieux où règne un usage contraire ? A Messine ou à Naples, il irait attendre son homme au coin d'une rue , et le poignarder par derrière. Cela s'appelle être brave en ce pays-là, et l'honneur uq consiste pas à se faire tuer par son ennemi, mais à le tuer lui-même.

L'homme droit, dont toute la vie est sans tache, et qui ne donna jamais aucun signe de lâcheté, refusera de souiller sa main d'un homicide, et n'en sera que plus honoré. Toujours prêt à servir la patrie, à protéger le faible, à remplir les devoirs les plus dangereux, et à défendre en toute rencontre juste et honnête, ce qui lui est cher, au prix de son sang, il met dans ses démarches cette inébranlable fermeté qu'on n'a point sans le vrai courage. Dans la sécurité de sa conscience, il marche la tête levée, il ne fuit ni ne cherche son ennemi. On voit aisément qu'il craint moins de mourir que de mal faire, et qu'il redoute le crime et non le péril. Si les vils préjugés s'élèvent un instant contre lui, tous les jours de son honorable vie sont autant de témoins qui les récusent ; et, dans une conduite si bien liée, on juge d'une action sur toutes les autres.

Les hommes si ombrageux et si prompts à provoquer les autres sont, pour la plupart, de malhonnêtes gens, qui, de peur qu'on n'ose leur montrer ouvertement le mépris qu'on a pour eux, s'efforcent de couvrir de quelques affaires d'honneur l'infamie de leur vie entière.

Tel fait un effort et se présente une fois, pour avoir le droit de se cacher le reste de sa vie. Le vrai courage a plus de constance et moins d'empressement ; il est toujours ce qu'il doit être, il ne faut ni l'exciter ni le retenir : l'homme de bienje porte partout avec lui ; au combat, contre l'ennemi ; dans un cercle, en faveur des absents et de la vérité ; dans son ht, contre les attaques de la douleur et de la mort. La force de l'âme qui l'inspire est d'usage dans tous les temps : elle met toujours la vertu au dessus des événements, et ne consiste pas à se battre, mais à ne rien craindre.

{NouvelU Bèloius:)

Le Snlelde.

Tu veux cesser de vivre; mais je voudrais bien savoir si t» as commencé. Quoi ! fus-tu placé sur la terre pour n'y rien faire? Le ciel ne t'impose-t-il point avec la vie une tâche pour T. I. ik

la rempKr? Si tu as fait ta journée avant le soir, repose>toi le reste du jour, tu le peux ; mais voyons ton ouvrage. Quelle répcHise tiens-tu prête au Juge suprême qui te demandera compte de ton temps? Malheureux ! trouve-moi ce juste qui se vante d*avoir assez vécu : cpie j'apprenne de lui comment 0 faut avoir porté la vie pour être en droit de la quitter.

Tu comptes les maux de rhumanîté, et tu dis : « La vie est un mal » Mais regarde, cherche dans Tordre des choses si to y trouves quelques biens qui ne soient point mêlés de maux. Est-ce donc à dire qu'il n'y ait aucun bien dans l'univers, et peux-tu confondre ce qui est mal par sa nature avec ce qui ne souffre le mal que par accident ? La vie passive de l'homme n'est rien , et ne regarde qu'un corps dont il sera bientôt délivré ; mais sa vie active et morale , qui doit influer sur tout son être, consiste dans l'exercice de sa volonté. La vie est un mal pour le méchant qui prospère, et un bien pour l'honnête homme infortuné ; car ce n'est pas une modification passagère; mais son ra{^rt avec son objet , qui la rend ou bonne ou mauvaise.

Tu t'ennuies de vivre et tu dis : « La vie est un mal » Tôt ou taupd tu seras consolé , et tu diras : « La vie est un bien. » Tu diras {dus vrai s^ns mieux raisonner ; car rien n'aura changé que toi. Change donc dès aujourd'hui; et puisque c'est dans la mauvaise disposition de ton âme qu'est le mal , corrige tes affections déréglées, et ne brûle pas ta maison pour n'avoir pas la peine de la ranger.

Que sont dix , vingt , trente ans pour un être immortd ? La peine et le plaisir passent comme une ombre : la vie s'écoule en un instant ; elle n'est rien par elle-même ; son prix dépend de son emploi. Le bien seul qu'on a fait demeure, et c'est par lui qu'elle est quelque chose. Ne dis donc plus que c'est un mal pour toi de vivre , puisqu'il dépend de toi seul que ce soit un bien ; et si c'est un mal d'avoir vécu^ ne dis pas non plus qu'il t'est permis de mourir; car autant vaudrait dire qu'il t'est pennis de n'être pas homme, qu'il t'est permis de

te rétoher contre Fauteur de ton être, et de tromper ta destinatioa

Le suicide est une mort furtive et honteuse , c'est un ¥oi fait au genre humain. Avant de le quitter, rends-lui ce qu'il a fait pour toi. — Mais je ne tiens à rien , je suis inutile au monde. — Philosophe d'un jour ! ignores-tu que tu ne saurais faire un pas sur la terre sans trouver quelque devoir à remplir» et que tout honmie est utile à l'humanité, par cela seul qu'il existe?

Jeune îi^nsé I s'il te reste au fond du cœur quelque sentiment de vertu, viens, que je t'apprenne à aimer la vie. Chaque fois que tu seras tenté d'en sortir, dis en toi-même : « Que je fasse encore une bonne action avant que de mourir ; » puis , va chercher quelque indigent à secourir, quelque infortuné à consoler, quelque opprimé à défendre. Si cette considération te retient aujourd'hui, eUe te retiendra demain, après-demain , toute la vie. Si elle ne te retient pas , meurs ; tu n'es qoL'un méchant

( SuuveU» Vélohe.)

Lever 4n Mlell.

On le voit s'annoncer de loin pm* des traits de feu qu'iT lance au-devant de lui. L'incendie augmente, l'orient parait tout en flammes : à leur éclat , on attend l'astre longtemps avant qu'il se montre ; à chaque instant on croit le voir paraître : on le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair, et remplit aussitôt tout l'espace; le voile des ténèbres s'efface et toaïbe; l'homme reconnaît son séjour, et le trouve embelli. La verdure a pris , durant la nuit, une vigueur non» velle ; le jour naissant qui l'éclairé ^ les premiers rayons qui la dorent,, la montrent couverte d'un brillant réseau de rosée, qui réfléchit à Uttil k lumière et les couleurs. I^rCS oiseaux en ebœur se réunissent et saluent et concert le père de la vie : en ce moment pas un sed ne se taitr Leur gazouiMement , faible encore , est plus lent et plus doux que dans le reste de

la journée ; il se sent de la langueur d'un paisible réveiL Le concours de tous ces objets porte aux sens une impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusqu'à Fâme. Il y a là une demi-heure d'enchantement auquel nul homme ne résiste : un spectacle si grand, si beau, si délicieux, n'en laisse aucun de sang-froid.

^ {Emile}

h'I. Booftseaa ft an Jeune homme qui demandait k s*établlr à Montmorency pour y profiter de ses leçons.

Vous ignorez , monsieur , que vous écrivez à un pauvre homme accablé de maux , et de plus fort occupé , qui n'est guère en état de vous répondre, et qui le serait encore moins d'établir avec vous la société que vous lui proposez. Vous m'honorez , en pensant que je pourrais vous y être utile, et vous êtes louable du motif qui vous le fait désirer ; mais sur le motif même , je ne vois rien de moins nécessaire que de vous établir à Montmorency : vous n'avez pas besoin d'aller chercher si loin les principes de la morale.

Rentrez dans votre cœur, et vous les y trouverez ; et je ne pourrai rien vous dire à ce sujet , que ne vous dise encore mieux votre conscience , quand vous la voudrez consulter. La vertu, monsieur , n'est pas une science qui s'apprend avec tant d'appareil : pour être vertueux , il suffit de vouloir l'être; et si vous avez bien cette volonté, tout est fait ; votre bonheur est décidé.

S'il m'appartenait de vous donner des conseik, le premier que je voudrais vous donner serait de ne point vous livrer à ce goût que vous dites avoir pour la vie contemplative , qui n'est qu'une paresse de l'âme , condamnable à tout âge, et surtout au vôtre. L'honune n'est point fait pour méditer , mais pour agir ; la vie laborieuse que Dieu nous impose n*a rien que de doux au cœur de l'homme de bien qui s'y livre en vue de remplir son devoir, et la vigueur de la jeunesse ne vous a pas été donnée pour la perdre à d'oisives contemplations.

TraTaillez donc , monsieur, dans Fétat où tous ont placé vos parents et la Providence : voilà le premier précepte de ]a vertu que vous voulez suivre ; et si le séjour de Paris , joint à ren[iploi que vous remplissez, vous paraît d'un trop difficile alliage avec elle, faites mieux, monsieur, retournez dans votre province; aUez vivre dans le sein de votre famille : servez, soignez vos vertueux parents : c'est là que vous remplirez véritablement les soins que la vertu vous impose.

CJne vie dure est plus facile à supporter en province que la fortune à poursuivre à Paris, surtout quand on sait, comme vous ne Tignorez pas, que les plus indignes manèges y font plus de fripons gueux que de parvenus. Vous ne devez point vous estimer malheureux de vivre comme fait monsieur votre père ; et il n'y a point de sort que le travail, la vigilance, Tinnocence et le contentement de soi ne rendent supportable , quand on s'y soumet en vue de remplir son devoir.

Voilà, monsieur, des conseils qui valent tous ceux que vous pourriez venir prendre à Montmorency : peut-être ne serontils pas de votre goût, et je crains que vous ne preniez pas le parti de les suivre ; mais je suis sûr que vous vous en repentirez un jour. Je vous souhaite un sort qui ne vous force jamais à vous en souvenir.

lia maison , me» amis, mes plaisirs à la campagne, si J'étais riche.

Je n'irais pas me bâtir une ville à la campagne, et mettre au fond d'une province les Tuileries devant mon appartement Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts; et quoiqu'une couverture de chaume soit en toute saison la meilleurcî , je préférerais magnifiquement, non la triste ardoise, mais la tuile, parce qu'elle a l'air plus profH'e et plus gai que le chaume , qu'on ne couvre pas autrement les maisons dans mon pays, et que cela me rappellerait an peu l'heureux temps de ma jeunesse. J'aurais pour

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cour une basse-^cour', et pour écivie une étable avec des vaches, pour avoii^ du laitage que j*aime beaucoup. J'aurais un potager pour jardin, et pour parc un joU verger. Les traits, à la discrétion des promeneurs, ne seraient ni comptés ni cueillis par mon jardinier, et mon avare magnificence n'étalerait point aux yeux des espaliers superbes auxquels à peine on osât toucher. Or, cette petite prodigalité serait peu coûteuse , parce que j'aurais choisi mon asile dans quelque pro* viuce éloignée ou Ton voit peu d'argent et beaucoup de denrées, et où régnent Fabondance et la pauvreté.

Là , je rassemblerais une société plus choisie que nombreuse d'amis aimant le plaisir, et s'y connaissant, de femmes qui pussent sortir de leur fauteuil et se prêter aux jeux champêtres , prendre quelquefois , au heu de la navette et des cartes, la hgne, les gluaux , le râteau des faneuses et le panier des vendangeurs. Là , tous les airs de la ville seraient oubliés : et , devenus villageois au village , nous nous trouverions livrés à des foules d'amusements divers , qui ne nous donneraient chaque soir que l'embarras du choix pour le lendemain. L'exercice et la vie active nous feraient un nouvel estomac et de nouveaux goûts. Tous nos repas seraient des festins , où l'abondance plairait plus que la déUcatesse. La gaieté , les travaux rustiques, les folâtres jeux, senties premiers cuisiniers du monde , et les ragoûts fins sont bien ridicules à des gens en haleine depuis le lever du soleil. Le service n'aurait pas plus d'ordre que d'élégance ; la salle à manger serait partout , dans le jardin, dans un bateau , sous un arbre , quelquefois au loin , près d'une source vive , sur l'herbe verdoyante et fraîche , sous des touffes d'aunes et de coudriers : une longue procession de gais convives porterait en chantant l'apprêt du festin; on aurait le gazon pour table et pour chaises ; les bords de la fontaine serviraient de buffet , et le dessert pendrait aux arbres. Les mets seraient servis sans ordre , l'appétit dispenserait des façons ; chacun se pr^rant ouvertement à tout autre , trouverait bon que tout antre se préférât de même à lui : de cette familiarité cordiale et modérée

naîtrait sans grossièreté, sans fausseté, sans contrainte, un conflit badin , plus charmant cent fois que la politesse , et plus fait pour lier les cœurs. Point d'importuns laquais épiant nos discours , critiquant tout bas nos maintiens , comptant nos morceaux d'un œil avide ; s'amusant à nous faire attendre à boire, et murmuraAt d'un trop long âtaer. Nous serions nos valets, pour être nos maîtres; chacun serait servi par tous; le temps passerait sans le compter ; le repas serait le repos , et durerait autant que l'ardeur du jour. S'il passait près de nous qaelque paysan retournant au travail , ses outils sur l'épaule, je lui réjouirais le cœur par quelques bons propos , par quelques coups de bon vin qui lui feraient porter plus gaiement sa misère ; et moi , j'aurais aussi le plaisir de me sentir émouvoir un peu les entrailles , et de me dire en secret : « Je suis encore homme. »

Si quelque fête champêtre rassemblait les habitants du lieu, j'y serais des premiers avec ma troupe. Si quelques mariages, plus bénis du ciel que ceux des villes, se faisaient à mon voisinage , on saurait que j'aime la joie , et j'y serais invité. Je porterais à ces bonnes gens quelques, dons simples comme eux , qui contribueraient à la fête , et j'y trouverais en échange des biens d'un prix inestimable , des biens si peu connus de mes égaux , la franchise et le vrai plaisir. Je souperais gaiement au bout de leur longue table; j'y ferais diorus au refrain d'une vieille chanson rustique , et je danserais dans lem* grange de meilleur cœur qu'au bal de l'Opéra.

VAU VENARAUES ,

VAUVENARGUES ( Luc db Clapier , marquis de ) naquît à Aix en Provence Tannée même de la mort de Louis XIV, le 6 août 1715. Il embrassa la carrière des armes ; mais la faiblesse de sa santé le força d'y renoncer presque aussitôt. Atteint d'une maladie qui Taflligea d*une infirmité incurable , Vauvenargues chercha des consolations contre ses souffrances dans la méditation et Tétudc. V Introduction à la connaifaance de Cesprit humain , suivie de réflexions et de maximes , parut eo J7Â6. Cet ouvrage a sufH pour immortaliser la mémoire de son auteur» qui fut enlevé aux lettres à la fleur de son âge.

Vauvenargues mourut en 17^7.

De l'Amitié.

C'est rinsu£Ssance de notre être qui fait naître ramitié, et c'est rinsuffisance de l'amitié même qui la fait périr.

Est-on seul , on sent sa misère , on sent qu'on a besoin d'appui : on cherche un fauteur de ses goûts , un compagnon de ses plaishs et de ses peines : on veut un homme dont on puisse posséder le cœur et la pensée. Alors l'amitié parait être ce qu'il y a de plus doux au monde. A-t-on ce qu'on a souhaité , on change bientôt de pensée.

Lorsqu'on voit de loin quelque bien , il fixe d'abord nos rlésirs : et lorsqu'on y parvient , on en sent le néant. Notre ame , dont il arrêtait la vue dans Téloignement , ne saurait s'y reposer quand elle voit au-delà : ainsi l'amitié , qui de loin bornait toutes nos prétentions , cesse de les borner de près ; olle ne remplit pas le vide qe'elle avait promis de remplir ;

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