‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 89 sur 127 · VAUVENARGUES · texte numérisé non relu

VAUVENARGUES

eUe nous laisse des besoins qui nous distraient et nous portent vers d'autres biens.

Alors on se néglige , on devient difficile , on exige bientôt conune un tribut les complaisances qu'on avait d'abord reçues comme un don. C'est le caractère des hommes de s'approprier peu à peu jusqu'aux grâces dont ils jouissent. Une longue possession les accoutume naturellement à regarder les choses qu'ils possèdent comme à eux. Ainsi l'habitude leur persuade qu'ils ont un droit naturel sur la volonté de leurs amis. Ils vondi aient s'en former un titre pour les gouverner. Lorsque ces prétentions sont réciproques , comme on le voit souvent , l'amour-propre s'irrite et crie des deux côtés, produit de l'aigreur , des froideurs et d'amères explications.

On se trouve aussi quelquefois mutuellement des défauts qu'on s'était cachés , ou l'on tombe dans des passions qui dégoûtent de l'amitié , comme les maladies violentes dégoûtent des plus doux plaisirs.

Aussi les hommes les plus extrêmes ne sont pas les plus capables d'une constante amitié. On ne la trouve nulle part si vive et si solide que dans les esprits timides et sérieux, dont l'âme modérée connaît la vertu ; car eUe soulage leur cœur oppressé sous le mystère et sous le poids du secret , détend leur esprit, l'élargit, les rend plus confiants et plus vifs , se mêle à leurs amusements , à leurs affaires et à leurs plaisirs mystérieux : c'est l'âme de toute leur vie.

{De l' Esprit humain.)

Qaliiaat.

On ne peut trop aimer la douceur , la mollesse , la facililé et l'harmonie tendre et touchante de la poésie de Quinaut On peut même estimer beaucoup Fart de quelques uns de ses opéras , intéressants par le spectacle dont ils sont rempUs , par l'invention ou la disposition des faits qui les composent , par le merveilleux qui y règne, et enfin par le pathétique des situations , qui donne lieu à celui de la musique , et qui

l'augmente nécessairement. Ni la grâce , ni k noblesse , n*ont manqué à Fauteur de ces poèmes singuliers. Il y a presque toujours de la naïveté dans le dialogue , et quelqudois du sentiment. Ses vers sont semés d'images charmantes et de pensées ingénieuses. On admirerait trop les fleurs dont il se pare , s'il eût évité les défauts qui font languir quelquefois ses beaux ouvrages. Je n'aime pas les familiarités qu'il a introduites dans ses tragédies : je suis fâché qu'on trouve dans beaucoup de scènes , qui sont faites pour inspirer la terreur et la pitié , des personnages qui , par le contraste de leurs discours avec les intérêts des malheureux, rendent ces mêmes scènes ridicules , et en détruisent tout le pathétique. Je ne puis m'empêcher encore de trouver ses meilleurs opéras trop vides de choses , trop négligés dans les détails , trop fades même dans bien des endroits. Ënûn , je pense qu'on a dit de hii avec vérité qu'il n'avait fait qu'effleurer d'ordinaire les passions... Les beautés que Quinaut a imaginées demandent grâce pour ses défauts; mais j'avoue que je voudrais bien qu'on se dispensât de copier jusqu'à ses défauts. Je suis fâché qu'on désespère de mettre plus de passion, plus de conduite, plus de raison et [4us de force dans nos opéras , que leur in- Tenteur n'y en a mis. J'aimerais qu'on en retranchât le nombre excessif de refrains qui s'y rencontrent, qu'on ne refroidit pas les tragédies par des puérilités , et qu'on ne fît pas des paroles pour le musicien , entièrement vides de sens. Les divers morceaux qu'on admire dans Quinaut prouvent qu'il y a peu de beautés incompatibles avec la musique , et que c'est la faiblesse des poètes , non celle du genre , qui fait lai^uir tant d'opéras faits à la hâte , et aussi mal écrits qu'ils sont frivoles.

GOHDILLAG ,

GONt)H^LAG (ÉTiBNtfB Bornot, abbé de), frère puioé de Mably, naquit à Grenoble. Un grand sens, un jugement sûr, une métaphysique nette et profonde, une littérature aussi choisie qu'étendue, un caractère solide, des mœurs graves sans austérité, un ton un peu sententieux, plus de facilité d'écrire que de parler , plus de philosophie que de sensibilité et d'imagination ; tels sont les traits principaux de son portrait Ses ouvrages sont nombreux et importants. Les plus connus sont V Essai sur Vorigine des connaissances humaines , le Traité des sensations , le Traité des systèmes , la Logique , la Grammaire et VArt d'écrire,

Condillac^st surtout apprécié par les philosophes. Il résume, en effet, toute la philosophie du xviii* siècle, dont il est le principal représentant, cotnme ayant poussé plus loin que personne l'analyse de nos facultés. La pureté de son style , son élégance et sa clarté dans des matières si abstraites, l'avaient fait entrer à l'Académie française.

Gondillac mourut d'une fièvre putride dans sa terre de Flux , près Baugency, le 2 août 1780.

Que l'analyse est l'unique méthode pour acquérir des connaissances.

Je suppose un château qui domine sur une campagne vaste, abondante, où la nature s*estplu à répandre la variété, et où l'art a su profiter des àtuations pour les varier et embellir encore. Nous arrivons dans ce château pendant la nuit Le lendemain, les fenêtres s'ouvrent au moment où le soleil commence à dorer rhorizon, et elles se referment aussitôt

Quoique cette c^anpagne ne se soit montrée à nous qu'un instant, il est certain que nous avons vu tout ce qu'elle renferme. Dans un second instant, nous n'aurions fait que rece-

voir les mêmes impressions que les objets out faites sur nous dans le premier. Il en serait de même dans un troisième. Par conséquent, si l'on n'avait pas refermé les fenêtres, nous n'aurions continué de voir que ce que nous avions d'abord vu.

31ais ce premier instant ne suffit pas pour faire connaître cette campagne , c'est-à-dire pour nous faire démêler les objets qu'elle renferme ; c'est pourquoi, lorsque les fenêtres se sont refermées, aucun de nous n'aurait pu rendre compté de ce qu'il a vu. Voilà comment on peut voir beaucoup de choses et ne rien apprendre.

Enfin les fenêtres se rouvrent pour ne plus se refermer tant que le soleil sera sur l'horizon, et nous revoyons longtemps tout ce que nous avons d'abord vu. Mais si, semblables à des hommes en extase, nous continuons, comme au premier instant, de voir à la fois cette multitude d'objets différents, nous n'en saurons pas plus lorsque la nuit surviendra, que nous n'en savions lorsque les fenêtres qui venaient de s'ouvrir se sont tout à coup refermées.

Pour avoir une connaissance de cette campagne, il ne suflSt donc pas de la voir toute à la fois ; il en faut voir chaque partie l'une après l'autre ; et, au lieu de tout embrasser d'un coup d'œil, il faut arrêter ses regards successivement d'un objet sur un objet. Voilà ce que la nature nous apprend à tous. Si elle nous a donné la faculté de voir une multitude de choses à la fois, elle nous a donné aussi la faculté de n'en regarder qu'une, c'est-à-dire de diriger nos yeux sur une seule ; et c'est à cette faculté, qui est une suite de notre organisation, que nous devons toutes les connaissances que nous acquérons par la vue.

Cette faculté nous est commune à tous. Cependant, si dans la suite nous voulons parler de cette campagne, on remarquera que nous ne la connaissons pas tous également bien. Quelques uns feront des tableaux plus ou moins vrais, où l'on retrouvera beaucoup de choses comme elles sont en effet; tandis que d'autres, brouillant tout, feront des tableaux où il ne sera pas possible de rien reconnaître. Chacun de nous

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