CONDILLAC
néanmoins a vu les mêmes objets ; mais les regards des uns étaient conduits comme au hasard, et ceux des autres se dirigeaient avec un certain ordre.
Or, quel est cet ordre ? La nature l'indique elle-même : c'est celui dans lequel elle offre les objets. Il y en a qui appellent plus particulièrement les regards ; il sont plus frappants; ils dominent; et tous les autres semblent s'arranger autour d'eux et pour eux. Voilà ceux qu'on observe d'abord ; et quand on a remarqué leur situation respective, les autres se mettent dans les intervalles, chacun à leur place.
On commence donc par les objets principaux : on les observe successivement, et on les compare pour juger des rapports où ils sont Quand par ce moyen on a leur situation respective, on observe successivement tous ceux qui remplissent les intervalles, on les compare chacun av^ l'objet piincipal le plus prochain, et on en détermine la position.
Alors on démêle tous les objets dont on a saisi la forme et la situation, et on les embrasse d'un seul regard. L'ordre qui est entre eux dans notre esprit n'est donc plus successif , il est simultané. C'est celui-là même dans lequel ils existent, et nous les voyotis tous à la fois d'une manière distincte.
Ce sont là des connaissances que nous devons uniquement à l'art avec lequel nous avons dirigé nos regards. Nous ne les avons acquises que l'une après l'autre ; mais une fois acquises, elles sont toutes en même temps présentes à l'esprit, comme les objets qu'elles nous retracent sont tous présents à l'œil qui les voit
Il en est donc de l'esprit comme de l'œil: il voit à la fois une multitude de choses ; et il ne faut pas s'en étonner, puisque c'est à l'âme qu'appartiennent toutes les sensations de la vue.
Cette vue de l'esprit s'étend comme la vue du corps. Si l'on est bien organisé, il ne faut à l'une et à l'autre que de l'exercice, et on ne saurait en quelque sorte circonscrire l'espace qu'elles embrassent. £n effet , un esprit exercé voit» dans un sujet qu'il médite, une multitude de rapports que
nous n'apercevons pas; comme les yeux exercés d*un grand peintre démêlent en un moment dans un paysage une multitude de choses que nous voyons avec lui et qui cependant nous échappent
Nous pouvons, en nous transportant de château en château, étudier de nouvelles campagnes, et nous les retracer comme la première. Alors il nous arrivera ou de donner la préférence à quelqu'une, ou de trouver qu'elles ont chacune leur agrément. Mais nous n'en jugeons que parce que nous les comparons ; nous ne les comparons que parce que nous nous les retraçons toutes en même temps. L'esprit voit donc plus que l'œil ne peut voir.
Si maintenant nous réfléchissons sur la manière dont nous acquérons des connaissances par la vue , nous remarquerons qu'un objet fort composé, tel qu'une vaste campagne, se décompose en quelque sorte, puisque nous ne le connaissons que lorsque ses parties sont venues, Fune après l'autre, s'arranger avec ordre dans l'ei^rit.
Analyser n'est donc autre chose qu'observer dans un ordre successif les qualités d'un objet, afin de leur donner dans l'esprit l'ordre simultané dans lequel ^es existent C'est ce que la nature nous fait faire à tous. L'analyse, cpi'on croit n'être connue que des philosophes, est donc connue de tout le monde, et je n'ai rien appris au lecteur; je lui ai seulement fait remarquer ce qu'il fait continuellement
BARTHÉLÉMY (JsAN^JACQims), né à Cassis en 1716 , eut la répatatxon d^un savant antiquaire avant d^être connu comme un de nos écrivains les plus élégants et les plus purs. Ce ne fut qu'en 1788 que parut le Voyage d'ÀnacharsiSf auquel Tauteur travaillait depuis trente années. Cet ouvrage , où Térudition se cache sous les formes et les ornements les plus gracieux, eut un succès éclatant et obtint immédiatement les honneurs de la traduction dans presque toutes les langues de TEurope. Barthélémy, qni depms 1747 était membre de T Académie des inscriptions» fut élu par TAcadémie française en 1789, c'est-à-dire presque aussitôt après la publication du Jeune Ànacharsis, Le public tout entier applaudit à ce choix. La révolution ravit à Barthélémy toute sa fortune. Après s'être vu privé de sa liberté , qu'il recouvra heureusement au bout de quelques heures de détention, il chercha une retraite où il trouvât le repos et l'oubli.
U mourut le 30 avril 1795.
Ln vnenre tfe Troie.
Le nspùs dont jouit la Grèce après la seconde guerre de Thèbes ne pouvait être durable. Les chefs de cette expédi* tion revenaient couverts de gloire ; les soldats chaînés de butin. Les uns et les autres se montraient avec cette fierté c[ue donne la victoire, et, racontant à leurs enfants, à leurs amis empressés autour d'eux , la suite de leurs travaux et de leurs exploits, ils ébranlaient puissamment les imaginations et allumaient dans tous les cœurs la soif ardente des combats. Un événement subit développa ces impressions funestes.
Sur la côte de TAsie, à Topposite de la Grèce, vivait paisiblement un prince qui ne comptait qne des souverains pour
aïeux, et qui se trouvait à la tête d*une nombreuse faniiUe» presque toute composée de jeunes héros : Priam régnait k Troie, et son royaume, autant par Topulence^et par le courage des peuples soumis à ses lois , que par ses liaisons avec les rois d'Assyrie, r^andait en ce canton de l'Asie le même éclat que le royaume de Mycènes dans la Grèce.
La maison d'Argos, établie en cette dernière vOle, reconnaissait pour chef Agamemnon, fils d'Atrée. Il avait joint à ses états ceux de Oorinthe, de Sicyone et de plusieurs villes voisines. Sa puissance, augmentée de celle de Ménélas sod frère, qui venait d'épouser Hélène, héritière du royaume de Sparte, lui donnait une grande influence sur cette partie de la Grèce, qui, de Pélops son aïeul, a pris le nom de Péloponèse.
Tantale, son bisaïeul, régna d'abord en Lydie, et, contre les droits les plus sacrés, retint dans les fers un prince troyen nommé Ganymède. Plus récemment encore. Hercule, issu des rois d'Argos , avait détruit la viQe de Troie , fait mourir Laomédon et enlevé Hésione sa fille.
Le souvenir de ces outrages restés impunis entretenait dans les maisons de Priam et d' Agamemnon une haine héréditaire et implacable , aigrie de jour en jour par la rivalité de .puissance, la plus terrible des passions meurtrières. Paris, fils de Priam , fut destiné à faire éclore ces semences de division.
Paris vint en Grèce et se rendit à la cour de Ménélas, oèla beauté d'Hélène fixait tous les regards. ' Aux avantages de la figure, le prince troyen réunissait le désir de plaire, et l'heureux concours des talents agréables. Ces qualités, animées par l'espoir du succès, firent une telle impression sur la reine de Sparte, qu'elle abandonna tout pour le suivre. Les Atrides voulurent en vain obtenir par la douceur une satisfaction proportionnée à l'offense; Priam ne vit dans son fils que le réparateur des torts que sa maison et l'Asie entière avaient éprouvés de la part des Grecs, et rejeta les voies de conciliation qu'on lui proposait.
A cette étrange nouvelle , ces cris tumultueux et sangui-
naires, ces bniits avant-coureurs des combats et de la mort, éclatent et se répandent de toutes parts. Les nations de la Grèce s'agitent'-comme une forêt battue par la tempête. Les rois dont le pouvoir est renfermé dans une seule ville, ceux dont Tautorité s'étend sur plusieurs peuples, possédés également de l'esprit d'héroïsme , s'assemblent à Mycènes. Ils jurent de reconnaître Âgamemnon pour chef de l'entreprise, de venger l^Iénélas, de réduire Ilium en cendres. Si des princes refusent d'abord d'entrer dans la confédération, ils sont bientôt entraînés par l'éloquence persuasive du vieux Nestor, roi de Pylos; par les discours insidieux d'Ulysse, roi d'Ithaque; par l'exemple d'Ajax, de Salamine; de Diomède, d'Ârgos; d'Idoménée, de Crète; d'Achille, fils de Pelée, qui régnait dans un canton de la Thessalie , et d'une foule de jeunes guerriers ivres d'avance des succès qu'ils se promettent.
Après de longs préparatifs , l'armée , forte d'environ cent mille hommes, se rassembla -au port d'Aulide, et près de douze cents voiles la transportèrent sur les rives de la Troade.
La ville de Troie , défendue par des remparts et des tours, était encore protégée par une armée nombreuse , que commandait Hector, fils de Priam : il avait sous lui quantité de princes alliés qui avaient joint leurs troupes à celles des Troyens. Assemblées sur le rivage, elles présentaient un front redoutable à l'armée des Grecs, qui, après les avoir repoussées, se renfermèrent dans un camp avec la plus grande partie de leurs vaisseaux.
Les deux armées essayèrent de nouveau leurs forces, et le succès douteux de plusieurs combats fit entrevoir que le siège traînerait en longueur.
Avec de frêles bâtiments et de faibles lumières sur l'art de la navigation, les Grecs n'avaient pu établir une communication suivie entre la Grèce et l'Asie. Les subsistances commencèrent à manquer. Une partie de la flotte fut chargée d« ravager ou d'ensemencer les îles et les côtes voisines , tandis que divers partis , dispersés dans la campagne, enlevaient les récoltes et les troupeaux. Un autre motif rendait ces détache-
ments indispensables. La ville n'était point investie, et, comme les troupes de Priam la mettaient à Fabri d*un coup de main, on rés(rfut d'attaquer les alliés de ce prince, soit pour profiter de leurs dépouilles, soit pour le priver de leurs secours. Achille portait de tous côtés le fer et la flamme : après s*être débordé comme un torrent destructeur, il revenait avec un butin immense qu'on distribuait à l'armée, avec des esclaves sans nombre que les généraux partageaient entre eux.
Troie était située au pied du mont Ida, à quelque distance de la mer; les tentes et les vaisseaux des Grecs occupaient fe rivage ; l'espace du milieu était le théâtre de la bravoure et de la férocité. Les Troyens et les Grecs, armés de piques, de massues, d'épées, de flèches et de javdots , couverts de casques, de cuirasses, de cuissarts et de boucliers, les rangii pressés , les généraux à leur tête, s'avançaient les uns contre les autres; les premiers avec de graùds cris, les seconds dans un silence plus effi^ayant : aussitfVt les dbefs devenus soldais, plus jaloux de donner de grands exemples que de sages omseils , se précipitai^t dans le danger, et laissaient [H'esque toujours au hasard le soin d'un succès qu'ils ne savaient m prépara ni suivre ; les troupes se heurtaient et se bds^eat avec confusion , comme les flots que le vent pousse et repousse dans le détroit de l'Ëubée. La nuit séparait les combattants; la ville ou les retranchements servaient d'asile aux vaincus; la victoire coûtait du sang et ne produisait rien.
Les jours suivants, la flamme du bûcher dévorait ceux que la mort avait moissonnés; on honorait leur mémoire par des larmes et par des jeux funèbres. La trêve expirait, et Ton eu venait encore aux mains.
Souvent, au plus fort de la mêlée, un guerrier élevait sa voix et défiait au combat un guerrier du parti contraire. Les troupes en silence les voyaient tantôt se lancer des traits ou d'énormes quartiers de pierre, tantôt se joindre Tépée à la main , et presque toujours s'insulter mutuellement pour aigrir leur fureur. La haine du vainqueur survivait à son triom^Ae : s'il ne pouvait outrager le corps de son ennemi et le priver
de la sépukure, il tâchait du moins de le dépouiller de ses aormes; mais, dans l'instant, les troupes s'avançaient de part et d'autre, soit pour lui ravir sa proie, soit pour la lui assurer, etTaotioa devenait générale.
£lie le devenait aussi lorsqu'une des armées avait trop k oraindre pour les jours de son guerrier, ou lorsque iui-mâne cherchait à les proloo^^ par la fuite. Les circonstances poument justifier ce dernier parti : l'insulte et le mépris flétrissaieiit à jamais celui qm fuyait sans combattre , parce qu'il (sot, -dans tous les temps, savoir afironter la mort pour méâter de vivre. On réservait l'indulgence pour celui qui ne se dérobait à la supériorité de son adversaire qu'après l'avoir éprouvée. Car, la valeur de ces temps-là consistant moins dans le courage d'esprit que dans le sentiment de ses forces , ce n'était pas une honte de fuir lorsqu'on ne cédait qu'à la né*oesàté; mais c'était une gloire d'atteindre l'ennemi dans sa retraite et de joindre à la force qm préparait la victoire la lég^té qui servait à la décider.
Les associations d'armes et de sentim^ts entre deux guerriers ne furent jamais si communes que pendant la guerre de Troie. AchiUe et Palrocle, Ajax et Teucer, Diomède et Sthénélus, Idoménée et Mérion, tant d'autres héros dignes de suivre leurs traces, combattaient souvent l'un près de l'autre, et, se jetant dans la m^ée , ils partageaient entre eux les périls et la gloire : d'antres fois, montés sur un même char, l'un guidait les coursiers, tandis que l'autre écartait la mort et la renvoyait à l'ennemi La perte d'un guerrier ex^ait une prompte satisfaction de la part de son compagnon d'armes : le sang versé demandait du sang.
Cette idée, fortement imprimée dans les esprits, endurcissait les Grecs et les Troyens contre les maux sans nombre qu'ils éprouvaient. Les premi^s avaient été plus d'une fois sur le point de prendre la ville ; plus d'une fois les seccHids avaient forcé le camp malgré les palissades, les fossés, les murs qui le défendaient On voyait les armées se détruire et les guerriers disparaître: Hector, Sarpédop, Âjax, AchiUe
lui-même, avaient mordu la poussière. A Taspect de ces revers , les Troyens soupiraient après le renvoi d'Hélène , les Grecs après leur patrie; mais les uns et les autres étaient bientôt retenus par la honte et par la malheureuse facilité qu'ont les hommes de s'accoutumer à tout , excepté au repos et au bonheur.
Toute la terre avait les yeux fixés sur les campagnes de Troie , sur ces lieux où la gloire appelait à grands cris les princes qui n'avaient pas été du commencement de l'expédition. Impatients de se signaler dans cette carrière ouverte aux nations, ils venaient successivement joindre leurs troupes è celles de leurs alliés, et périssaient quelquefois dans un premier combat.
Enfin, après dix ans de résistance et de travaux, après avoir perdu l'élite de sa jeunesse et de ses héros, la viHe tomba sous les efforts des Grecs, et sa chute fit un si grand bruit dans la Grèce, qu'elle sert encore de principale époque aux annales des nations. Ses murs , ses maisons, ses temples réduits en poudre ; Priam expirant aux pieds des autels; ses fils égorgés autour de lui; Hécube son épouse, Cassandre sa fille, Andromaque veuve d'Hector, plusieurs autres princesses chargées de fers et traînées comme des esclayes à travers le sang qui ruisselait dans les rues, au milieu d'un peuple entier dévoré par la flamme ou détruit parle fer vengeur: tel fut le dénouement de cette fatale guerre. Les Grecs assouvirent leur fureur, mais ce plaisir cruel fut le terme de leur prospérité et le commencement de leurs désastres.
(Introduction au voyage de ta Cr^ee,)
Le Printemps de la CIrèee.
Dans cet heureux climat , le printemps est comme Faurorc d'un beau jour ; on y jouit des biens qu'il amène et de ceux qu'il promet Les feux du soleil ne sont plus obscurcis par des vapeurs grossières : ils ne sont pas encore irrités par l'aspect ardent de la canicule : c'est une lumière pure , inalté-
raWe , qui se repose doucement sur tous les objets , c'est la lumière dont les dieux sont couronnés dans FOlympe.
Quand elle se montre à l'horizon , les arbres agitent leurs feuUles naissantes : les bords de FUyssus retentissent du chant des oiseaux , et les échos du mont Hymette du son des chahuneaux rustiques. Quand elle est près de s'éteindre , le ciel se couvre de \oiles étincelants, et les nymphes de l'Attique vont d'un pas timide essayer sur le gazon des danses légères : mais bientôt elle se hâte d'éclore , et alors on ne regrette ni la fraîcheur de la nuit qu'on vient de perdre , ni la splendeur du jour qui l'avait précédée; il semble qu'un nouveau soleil se lève sur un nouvel univers , et qu'il apporte de l'orient des couleurs inconnues aux mortels. Chaque instant ajoute un nouveau trait aux beautés de la nature; à chaque instant , le grand ouvrage du développement des êtres avance vers sa perfection.
O jours brillants! ô nuits délicieuses ! quelle émotion excitait dans mon âme cette suite de tableaux que vous offriez à tous mes sens ! O dieu des plaisirs ! ô printemps ! je vous ai vu cette année dans toute votre gloire ; vous parcouriez en vainqueur les campagnes de la Grèce, et vous détachiez de votre tête les fleurs qui devaient les embellir : vous paraissiez dans les vallées , elles se chjn^aient en prairies riantes ; vous paraissiez sur les montagnes, le serpolet et le thym exhalaient mille parfums ; vous vous éleviez dans les airs , et vous y ré- ]>andiez la sérénité de vos regards. Les amours empressés accouraient à votre voix; ils lançaient de toutes parts des traits enflammés , la terre en était embrasée. Tout renaissait pour «'embellir : tout s'embellissait pour plaire. Tel parut le monde au sortir du chaos , dans ces moments fortunés où l'homme , ébloui du séjour qu'il habitait, surpris et satisfait de sou existence , semblait n'avoir un esprit que pour connaître le bonheur, un cœur que pour le désirer, une âme que pour le ^ntir.
(foyage iP Anaekarsis.)
ZZh PROS&
La vttllée 4e Temié.
Après avoir passé rembouchure du Titarésius , dont k» eaux sont moins pures que celles du Pénée , nous arrivâmes à Gonnus, distante de Larisse d'environ cent soixante stades. G*est là que commence la vallée , et que le fleuve est resserré entre le mont Ossa qui se trouve à sa droite , et le meut Olympe qui est à sa gauche , et d<mt la hauteur est d^im peo plus de dix stades.
La vallée s'étend du sud-ouest au nord-est; sa l(»igueiir est de quarante stades, sa plus grande largeur d'environ àem stades et demi ; mais cette largeur diminue quelquefois an point qu'elle ne paraît être que de cent pieds.
Les montagnes sont couvertes de peupliers, de platanes» de frênes d'une beauté surprenante. De leur pied jaillitti»t des sources d'une eau pure comme le cristal ; et , des intervalles qui séparent leurs sommets, s'échappe un air frais que l'on reluire avec une volupté secrète. Le fleuve préseatc presque partout un canal tranquille; et, dans certiûns oh droits , il embrasse de petites îles, dont il éternise la verdnre. Des grottes percées dans les flancs des m<Mitagnes, des pièces de gazon placées aux deux côtés du fleuve , semUeot être l'asile du repos et du plaisir. Ce qui nous étonnait le plus , était une certaine in|;elligence dans la distribution des ornements qui parent ces retraites. Ailleurs, c'est l'art qui s'efforce d'imiter la nature ; ici on dirait que la na^re veut iiniter l'art Les lauriers, et différentes sortes d'arbrisseaox, forment d'eux-mêmes des berceaux et des bosquets,, et feitf im beau contraste avec des bouquets de bois placés au pnà de l'Olympe. Les rochers sont tapissés d'une e^èce «te Kerre, et les arbres, ornés de plantes qui serpentent autour de letf tronc, s'entrelacent dans leurs branches et tombent en festons et en guirlandes. Enfin, tout présente en ces beaux liens b décoration la plus riante. De tous côtés l'œil semble respirer la fraîcheur , et l'âme recevoir un nouvel esprit de vie.
Les Grecs ont des seasations si vives , ils habitent un climat si chand , qu'on ne doit pas être surpris des émotions qpi'îls éprouvent à Taspect et même au souvenir de cette charmante vallée. Au tableau que je viens d'en ébaucher, il faut ajouter que dans le printemps elle est tout émaiilée de fleurs, et qa*un nombre infini d*oiseaux y font entendre des chants que la solitude et la saison semblent rendre plus mélodieux et plus tendres.
Cependant nous suivions lentement le cours du Pénée , et mes regards, quoique distraits par une foule d'objets délicieux, revenaient toujours sur ce fleuve. Tantôt je voyais ses flots étinceler à travers le feuillage dont ses bords sont ombragés ; tantôt , m'approchant du rivage , je contemplais le cours paisible de ses ondes qui semblaient se soutenir mutuellement , et remplissaient leur carrière sans tumulte et sans effort. Je disais à Amyntor : « Telle est Timage d'une %me pure et tranquille ; ses vertus naissent les unes des autres , elles agissent toutes de concert et sans bruit. L'ombre étrangère du vice les fait seule éclater par son opposition. » Amyntor me répondit : « Je vais vous montrer l'image de raoôbition , et les funestes effets qu'elle produit. »
Alors , il me conduisit dans une des gorges du mont Ossa » où l'on prétend que se denna le combat des Titans contre les Dieux. C'est là qu'un torrent impétueux se précipite sur un lit de rochers qu'il ébranle par la violence de ses chutes. Nousparvkffliesen un endroit où ses vagues, fortement comprimées , cherchaient à forcer un passage ; elles se heurtaient , se soulevaient , et tombaient en mugissant dans un gouffre , d'où elles s'élançaient avec une nouveUe fureur , pour se briser les unes contre les autres dans lesairs.
Mon âme était occupée de ce spectacle , lorsque je levai les yeux autour de moi ; je me trouvai resserré entre deux montagnes noires , arides , et sillonnées dans toute leur hauteur par des abîmes profonds., Près de leurs sommets» des nuages arraient pesamment parmi des arbres funèbres, ou restaient suspendus sur leurs branches stériles. Au-dessous je vis la
nature en ruine; les montagnes écroulées étaient couvertes de leurs débris, et n'offraient que des roches menaçantes et confusément entassées. Quelle puissance a donc brisé les liens de ces masses énormes ? Est-ce la fureur des aquilons ? estce un bouleversement du globe ? est-ce en effet la vengeance terrible des Dieux contre les Titans ? je Tignore: mais enfin, c'est dans cette affreuse vallée que les conquérants devraient venir contempler le tableau des ravages dont ils affligent la terre.
(foyage d'Anacharsif.)
La Fable et PAUégorle.
Tous les matins, une jeune Déesse ouvre les portes de TOlient, et répand la fraîcheur dans les airs, les fleurs dans la campagne , et les rubis sur la route du Soleil. A cette annonce, la Terre se réveille, et s'apprête à recevoir le Dieu qui lui donne tous les jours une nouvelle vie ; il paraît, il se montre avec la magnificence qui convient au Souverain des cieux. Son char, conduit par les Heures, vole et s'enfonce dans l'espace immense, qu'il remplit de flammes et de lumière. Dès qu'il parvient au palais de la Souveraine des mers , la Nuit, qui marche éternellement sur ses traces , étend ses voiles sombres , et attache des feux sans nombre à la voûte céleste.
Alors s'élève un autre char dont la clarté douce et consolante porte les cœurs sensibles à la rêverie : une Déesse le conduit. Elle vient en silence recevoir les tendres homniages d'Endymion. Cet arc qui brille de si riches couleurs , et qui se courbe d'un bout de l'horizon à l'autre , ce sont les traces lumineuses du passage d'Iris, qui porte à la Terre les ordres de Junon. Ces vents agréables , ces tempêtes horribles , ce sont des génies qui tantôt se jouent dans les airs , tantôt luttent les uns contre les autres pour soulever les flots.
Au pied de ce coteau est une grotte, asile de la fraîcheur et de la paix. C'est là qu'une Nymphe bienfaisante verse de sou urne intarissable le ruisseau qui fertilise la plaine voisine ;
c'est de là qu'elle écoute les vœux de la jeune beauté qui vient contempler ses attraits dans Fonde fugitive. Entrez dans ce bois sombre , ce n*est ni le silence ni la solitude qui occupe votre esprit : vous êtes dans la demeure des Dryades et des Sylvaias , et le secret effroi que vous éprouvez est Teffet de la majesté divine.
{foyage d'Anacharsis.)
Homère*
Je ne suis qu'un Scythe, et Tharmonie des vers d*Homère, cette harmonie qui transporte les Grecs , échappe souvent à mes organes trop grossiers ; mais je ne suis plus maître de mon admiration, quand je vois ce génie altier planer pour ainsi dire sur l'univers » lançant de toutes parts ses regards embrasés, recueillant les feux et les couleurs dont les objets étincellent à sa vue ; assistant aux conseils des dieux ; sondant les replis du cœur humain, et bientôt , riche de ses découvertes, ivre des beautés de la nature , et ne pouvant plus supporter l'ardeur qui le dévore , la répandre avec profusion dans ses tableaux et dans ses expressions; mettre aux prises le ciel avec la terre , et les passions avec eUes-mêmes; nous éblouir par ces traits de lumière qui n'appartiennent qu'aux talents supérieurs, nous entraîner par ces saillies de sentiment qui sont le vrai sublime , et toujours laisser dans notre âme une impression profonde qui semble l'étendre et l'agrandir.
Car ce qui distingue surtout Homère, c'est de tout animer, et de nous pénétrer sans cesse des mouvements qui l'agitent : c'est de tout subordonner à la passion principale , de la suivre dans ses fougues , dans ses écarts , dans ses inconséquences , de la porter jusqu'aux nues , et de la faire tomber, quand il le faut , par la force du sentiment et de la vertu, comme la flamme de l'Etna que le vent repousse, au fond de l'abîme : c'est d'avoir saisi de grands caractères , d'avoir différmcié la 'puissance , la bravoure et les autres qualités de ses personnages, non par des descriptions froides et fastidieuses , mais T. I. 15
^zs PROSE.
par des coups de pinceau rapides et v^ooreux , ou par des fictions neuves et semées presque au hasard dans ses ouirragea. Je monte avec lui dans les cieux ; je reconnais Vénus tout entière à cette ceinture d*où s'échappent sans cesse les fenz de l'amour , les désirs impatients , ks grâces séduisantes et les charmes inexprimables du langage et des jeux ; je reconnais Pallas et ses fureurs , à cette égide où sont suspendues la Terreur , la Discorde, la Violence , et la tête épouvantable de l'horrible Gorgogne : Jupiter et Neptune sont les plus puissants des Dieux ; mais il faut à Neptune un trident pour secouer la terre, à Jupiter un clin d'oeil pour ébranler l'Olympe. Je descends sur la terre : Achille, Ajax et Diomède sont les plus redoutaUes des Grecs; mais Diomède se retire à l'aspect de l'armée troyenne; Ajax ne cède qu'après l'avoir repouasée plusieurs fois ; AcbiUe se m<Hitre et elle disparait
{rorage d'JmMkantM.)
Eschyle 9 Sophocle , BorlpMe.
Malgré les préventions et la haine d'Aristophane contre Eu* ripide» sa décision en assignant le premier rang à Eschyle, le second k Sophocle , et le troisième à Euripide , était akrt oonforme à l'opinion de la [dupart des Athéniais : sans l'approuver, sans la combattre , je vais ra^iporter les changemente que les deux derniers firent à l'ouvrage du premier.
Sophocle reprochait trois défauts à Eschyle : la hauteur excessive des idées , rai^)areil gigantesque des expressi(«s, la pénible disposition des [dans; et ces défauts, il se flattait de les avoir évités.
Si les modèles qu'on nous pcéaente au théâtre se troavûeot à une trop grande élévation , leurs malheurs n'auraient pas le droit de nous attendrir, ni leurs exemples celui de nous instruire. Les héros de SofAocle sont k la distance précise où notre iadmiration et notre intérêt peuvent atteindre : comme ils Boat au-dessus de nous, sans être loin de nous , tout ce qui les concerne ne nous est ni trop étranger ni Utqp JEaonilier; et.
comme ils conseirent de la faiblesse dans les plus affreux revers, il en résulte un pathétique sublime qui caractérise spécialement ce poète.
Il respecte teUement les limites de la Térîtable grandeur , que, dans la crainte de les franchir, il lui arrive quelquefois de n'en pas approcher. Au milieu d'une course rapide, au moment qu'il va tout embraser, on le voit soudain s'arrêter et s'éteindre : on dirait alors qu'il préfère les chutes aux écarts.
Il n'était pas propre k s'appesantir sur les faiblesses du cœur humain , ni sur les crimes ignobles ; il lui fallait des Imes fortes, sensibles, et par là même intéressantes : des âmes ébranlées par l'infortune, sans en être accablées ni enôi^eillies.
En réduisant l'héroïsme à sa juste mesure , Sophocle baissa le ton de la tragédie, et bannit ces expressions qu'une ima» gination furieuse dictait à Eschyle, et qui jetaient l'épouvante dans l'âme des spectateurs : son style, comme celui d'Homère, est plein de force, de magnificence, de nd>lesseetde douceur ; jusque dans la peinture des passicms les plus violentes , il s'assortit heureusemeut à la dignité des personnages.
Esdiyle peignit les hommes plus grands qu'ils ne peuvei^ être; Sophocle, comme ils devraient être; Euripide, teb qu'ils sont. Les deux premiers avaient négligé des passions et * des situations que le troisième crut susceptibles de grands ef*< fets. Il représenta tantôt des princesses brûlantes d'amour, et ne respirant que l'adultère et les forfaits ; tantôt des rois dégradés par l'adversité, au pcânt de se couvrir de haillons, et de tendre la main, à l'exemple des mendiants. Ces tableaux» où l'on ne retrouvait jdus l'empreimede la main d'Eschyle, ni celle de Sophocle , soulevèrent d'abord les esprits : on disait qu'on ne devait , sous aucun prétexte, souiller le caractère ni k rang des héros de la scène ; qu'il était honteux de décrire avec art des images honteuses, et dangereux de prêter au vice l'astorité des grands exen^les.
Mais ce n'était plus le temps où les lois de la Grèce infligeaient une peine aux artistes qui ne traitaient pas leuîr sujet ^^^
okO PROSE.
avec une certaine décence. Lésâmes s'énervaient, et les bornes de la convenance s'éloignaient de jour en jour. La plupart des Athéniens furent moins blessés des atteintes que les pièces d'Euripide portaient aux idées reçues , qu'entraînés par le sentiment dont il avait su les animer ; car ce poète, habUe à manier toutes les affections de l'âme , est admirable lorsqu'il peint les fureurs de l'amour , ou qu'il excite les émotions de la pitié : c'est alors que , se surpassant lui-même , il parvient quelquefois au sublime , pour lequel il semble que la nature ne l'avait pas destiné. Les Athéniens s'attendrirent sur le sort de Phèdre coupable ; ils pleurèrent celui du malheureux Télèphe , et l'auteur fut justifié.
Dans les pièces d'Eschyle et de Sophocle , les passions , empressées d'arriver à leur but , ne prodiguent point des maximes qui suspendraient leur marche ; le second surtout a cela de particulier , que tout en courant, et presque sans y penser, d'un seul trait il décide le caractère et dévoile les sentiments secrets de ceux qu'il met en scène. C'est ainsi que, dans son Antigone , un mot échappé comme par hasard à cette princesse laisse éclater son amour pour le fils de Créon. Euripide multipUa les sentences et les réflexions ; il se fit un plaisir ou un devoir d'étaler ses connaissances , et se livra souvent à des formes oratoires : de là les divers jugements qu'on porte de cet auteur, et les divers aspects sous lesquels on peut l'envisager. Comme philosophe , il eut un grand nombre de partisans; les disciples d'Anaxagore et ceux de Socrate , à l'exemple de leurs maîtres, se félicitèrent de voir leur doctrine applaudie sur le théâtre ; et sans pardonner à leur nouvel interprète quelques expressions trop favorables au despotisme , ils se déclarèrent ouvertement pour un écrivain qui inspirait l'amour des devoirs et de la vertu , et qui , portant ses regards plus loin , annonçait hautement qu'on ne doit pas accuser les dieux de tant de passions honteuses, mais les hommes qui les leur attribuent; et, comme il insistait avec force sur les dogmes importants de la morale , il fut mis au nombre des Sages, et il sera toujours regardé comme le philosophe de la scène.
Soa éloquence , qui quelquefois d^énère en une vaine abondance de paroles , ne Ta pas rendu moins célèbre parmi les orateurs en général , et parmi ceux du barreau en particulier; il opère la persuasion par la chaleur de ses sentiments, et la conviction par Fadresse avec laquelle il amène les réponses et les répliques.
Les beautés que les philosophes et les orateurs admirent dans ses écrits sont des défauts réels aux yeux de ces censeurs : ils soutiennent que tant de phrases de rhétorique , tant de maximes accumulées, de digressions savantes et de disputes oiseuses , refroidissent l'intérêt , et mettent à cet égard Euripide fort au-dessous de Sophocle , qui ne dit rien d*inutile.
Eschyle avait conservé dans son style les hardiesses du dithyrambe, et Sophocle la magnificence de Fépopée : Euripide fixa la langue de la tragédie; il ne retint presque aucune des expressions spécialement consacrées à la poésie ; mais il sut tellement choisie et employer celle du langage ordinaire , que, sous leur heureuse combinaison , la faiblesse de la pensée semble disparaître, et le mot le plus commun s'ennoblir. Telle est la magie de ce style enchanteur, qui , dans un juste tempérament entre la bassesse et l'élévation , est presque toujours élégant et clair, presque toujours harmonieux, coulant , et si flexible , qu'il paraît se prêter sans effort à tous les besoins de l'âme.
C'était néanmoins avec une extrême difficulté qu'il faisait des vers faciles. De même que Platon , Zeuxis , et tous ceux qui aspirent à la perfection, il jugeait ses ouvrages avec la sévérité d'un rival, et les sonnait avec la tendresse d'un père, n disait une fois que trois de ses vers lui avaient coûté trois jours de travail. — J'en aurais fait cent à votre place , lui dit un poète médiocre. — Je le crois , répondit Euripide , mais ils n'auraient subsisté que trois jours.
Quant à la conduite des pièces , la supériorité de Sophocle est généralement reconnue : on pourrait même démontrer que c'est d'après lui que les fois de la tragédie ont presque toutes été rédigées; mais comme , en fait de goût, l'analyse
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d'un bon ouvrage est presque toujours un mauvais ouvrage , jparce que les beautés sages et régulières y perdent une partie de leur prix , il suffira de dire en général que cet auteur s*est garanti des fautes essentielles qu'on reproche à son rival.
Euripide réussit rarement dansfa disposition de ses sujets : tantôt il y blesse la vraisemblance ; tantôt les incidents y sont amenés par force; d'autres fois son action cesse de faire un même tout ; presque toujours les nœuds et les dénouements laissent quelque chose à désirer, et ses chœurs n'ont souvent qu'un rapport indirect avec l'action.
Dans les pièces d'Eschyle et de Sophocle , un heureux artifice éclaircit le sujet dès les premières scènes ; Euripide luimême semble leur avoir dérobé leur secret dans sa Médée et dans son Iphigénie en AtUide, Cependant , quoiqu'en général sa manière soit sans art, elle n'est point condamnée par d'habiles critiques.
Eschyle , Sophocle et Euripide sont et seront toujow^ placés à la tête de ceux qui ont illustré la scène. D'où vient donc que, sur le grand nombre de pièces qu'ils présentèrent au concours , le premier ne fut couronné que treize fois , le second que dix-huit fois, le troisième que cinq? C'est que la oiultitude décida de la victoire , et que le pubtic a depuis fixé les rangs. La multitude avait des protecteurs dont elle épousait les passions , des favoris dont elle soutenait les intérêts : de là tant d'intrigues , de violences et d'injustices qui éclatèrent dans le moment de la décision. D'un autre côté , le public, c'est-à-dire la plus saine partie de la nation , se laissa quelquefois éblouir par de légères beautés, éparsesdans des ouvrages médiocres ; mais il ne tarda pas à mettre les hommes de génie à leur place , lorsqu'il fut averti de leur supériorité par les vaines tentatives de leurs rivaux et de leurs successeurs.
D'ALEMBEBT,
ALEMBERT ( Jban Lb Rokd n*), oé ft Paris le 16 novenibre, fût d'abord un malheureux enfigiot sans parents , sans berceau. Le commissaire de police du quartier eut pitié de lui , et au lieu de l'envoyer aui En- Imb-TrouTés , le mit en nourrice chei la femme d*an Titrier» qui s^attacba à lui comme à son enfant. A dix ans, on le mit au collège Mazarin, où il acheya ses études ayec distinction. Ce fut en philosophie que son penchant pour les mathématiques se déclara. Très jeune encore, il remporta le prix proposé par TAcadémie de Berlin sur la question de la Cnue générale des vents» Depuis , les honneurs et la fortune vinrent le ehercber, sans jamais Taveugler. Il fit un grand nombre d'ouvrages dans des genres assez divers pour avoir été à la fois membre de l'Académie des sciences et de TAcadémie française.
On sait qu'il' dirigea V Encyclopédie avec Diderot, et quMl y inséra dans tous les genres un grand nombre d'articles, dont plusieurs sont des chefe-d'œuvre. Mais ceux de ses ouvrages qu'on lit le plus sont ses Mé^ lange» de littérature , d'histoire et de philosophie^ et son Histoire des membres de V Académie française morts de 1700 à 1771. .
D'Alembert est mort le 29 octobre 1783.
C'est, avons-nous dit, le talent de faire passer avec rapidité et d'imprimer avec force dans Fâme des autres le sentiment profond dont on est pénétré. Cette définition -convient à l'éloquence même du silence, langage énergique et quelquefois sublime des grandes passions ; à l'éloquence du geste , qu'on peut appeler éloquence du peuple, par le pouvoir qu'elle a pour subjuguer la multitude, toujours plus frappée de ce qu'eUe voit que de ce qu'eUe entend; enfin à cette éloquence
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adroite et tranquille , qui se borne à convaincre sans émouvoir, et qui ne cherche point à arracher le consentement, mais à l'obtenir. Cette dernière espèce d'éloquence n'est peut-être pas la moins puissante ; on est moins en garde contre l'insinuation que contre la force. Néanmoins, conmie le talent d'émouvoir est le caractère principal de V Éloquence j c'est aussi sous ce point de vue que nous allons principalement la considérer.
Le propre de l'éloquence est non seulement de remuer , mais d'élever l'âme ; c'est l'effet même de celle qui ne paraît destinée qu'à nous arracher des larmes. Le pathétique et le sublime se soutiennent En se sentant attendri, on se trouve en même temps plus grand, parce qu'on se trouve meilleur. . La tristesse délicieuse et douce que produisent en nous un discours, un tableau touchant, nous donne bonne opinion de nous-mêmes par le témoignage qu'elle nous rend de la sensibilité de notre âme; ce témoignage est une des principales sources du plaisir qu'on goûte en aimant, et en général de celui que les sentiments tendres et profonds nous font éprouver.
Nous apppelons l'éloquence un talent ^ et non pas un art^ comme l'ont appelée la plupart des rhéteurs ; car tout art s'acquiert par l'étude et par l'exercice, et l'éloquence est un don de la nature. Les règles ne sont destinées qu'à être le frein du génie qui s'égare, et non le flambeau du génie qui prend l'essor; leur unique usage est d'empêcher que les traits vraiment éloquents ne soient défigurés par d'autres, ouvrages de la négligence ou du mauvais goût. Ce ne sont point les règles qui ont inspiré à Shakespeare le monologue admirable d'Hamlet ; mais elles nous auraient épargné la scène barbare et dégoûtante des fossoyeurs.
On rend avec netteté ce que l'on conçoit bien ; de même on énonce avec chaleur ce que l'on sent avec enthousiasme, et les mots viennent aussi aisément pour exprimer une émotion vive qu'une idée claire. Le sentiment s'affaiblirait, s'éteindrait même dans l'orateur par le soin froM et étudié qu'il se don-
d'aleubert. 3&5
uerait pour le rendre, et tout le fruit de ses efforts serait de persuader à ses auditeurs qu'il ne ressentait pas ce qu'il a voulu leur inspirer. « Aimez et faites tout ce qu'il vous plaira , » dit un père de l'Église aux chrétiens; « sentez vivement et dites tout ce que vous voudrez, » voilà la devise des orateurs. Qu'on interroge les écrivains de génie sur les plus beaux endroits de leurs ouvrages, ils avoueront presque toujours que ces endroits sont ceux qui leur ont coûté le moins, parce qu'ils ont été comme inspirés en les produisant Débarrassée de toute crainte, et bravant quelquefois les règles même, la nature produit alors ses plus grands miracles ; on q^rouve alors la vérité de ce passage de Quintilien : « C'est l'âme seule qui nous rend éloquents; et les ignorants mêmes, quand une violente passion les agite , ne cherchent point ce cpi'ils ont à dire.» Tel était l'enthousiasme qui animait autrefois le paysan du Danube, et qui le fit admirer dans le sanctuaire de l'éloquence par le sénat de Rome. C'est ce même enthousiasme, prompt à se communiquer à l'auditeur, qui met tant de différence entre l'éloquence parlée, si on peut se servir de cette expression , et l'éloquence écrite. L'éloquence dans les livres est à peu près comme la musique sur le papier, muette, nulle et sans vie ; elle y perd du moins sa plus grande force, et elle a besoin de l'action pour se déployer. Nous ne pouvons lire, sans être attendris, les péroraison» touchantes de Cicéron pour Flaccus, pour Fonteius, pour Sextius, pour Plancius et pour Sylla, les plus admirables modèles d'éloquence que l'antiquité nous ait laissés dans le genre pathétique. Qu'on imagine l'effet qu'elles devaient produire dans la bouche de ce grand homme ; qu'on se représente Cicéron au milieu du barreau, animant par ses pleurs le discours le plus touchant, tenant le fils de Flaccus entre ses bras, le présentant aux juges, et implorant pour lui l'humanité et les lois. Sera-t-on surpris de ce qu'il nous apprend lui-même, qu'il fut interrompu par les gémissements et les sanglots de l'auditoire ? Sera-t-on surpris que ce tableau ait séduit et entraîné les juges? Sera-t-on surpris enfin que l'éloquence de Cicéron lui
ait serri taat de fois à sauver des clients coupables? Aussi < FAréopage, qui ne voulait qu'être juste, avait interdit sévèrement l'éloquence aux avocats. On y voulait, comme dans nés tribunaux, plus de raison que de pathétique ; et les juges d'Athènes, ainsi que les nôtres, eussent fait perdre à Cicéron la {dupart des causes qu'il avait gagnées à Rome.
Del'abMBeffBler
L*abbé Régnier fait mention , dans ses mémoires, de quelques autres productions qui sont restées manuscrites, entre autres d'un poème français à la louange du roi : « Le mauvais succès qu'ont toujours eu ces sortes d'ouvrages , dit naïvement le père Niceron, a sans doute empêché qu'on ne donnât ce poème au public. » Trente ans plus tôt il eût été reçu avec avidité, lorsque tout retentissait des louai^es et des victoires du monarque. Mais le temps des louanges et des victoires n'était plus ; et la bataille de Malplaquet , par où finissait ce poème , n'était pas un moyen de le faire lire, même à Versailles. L'auteur s'abstint donc très prudemment de le mettre au jour , et se contenta d'offî'ir en secret son kommage au monarque vaincu et malheureux. Ce monum^t de son zèle n'était pas le seul qu'il eût élevé à la gloire du roi , car il nous apprend qu'il avait composé les inscriptions de la statue de la place des Victoires , à l'exception pourtant de l'inscription fastueuse Viro immortcdi , dont il paraît désirer que la postérité ne l'accuse pas.
Il ne parle point dans ses mémoires d'un ouvrage qu'il donna en 1700, et qui contenait lé premier livre de l'Iliade en vers français, avec une préface où il répond aux bla^hèmes de Charles Perrault contre Homère. Cette préface est pleine de raison et de goût; mais l'auteur plaide mieux pour l'iUade par sa prose que par ses vers, qui feraient au divin Homère un tort irréparable , si on pouvait soupçonner l'original de ressembler à la copie.
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Il est vraisemblable que le peu de succès de cette traduction de riliade empêcha Tautéur d*en faire mention dans la Mste de ses ouvrages, comme d'une production dont il était im peu honteux et repentant. Despréaux , qui était son ami , ou du moins qui prend, ce titre dans une de ses préfaces, n'avait pas vu 'de bon œil ce fatal travestissement du poëte grec , et en avait fait à Tauteur Faveu sincère. Il paraît que les vers de l'abbé Régnier n'étaient pas en possession de plaire à l'inexorable satirique ; car toute son amitié ne l'empêcha pas de mettre VÉdit (T amour de notre Académicien parmi les mauvais livres que les chanoines du Lutrin se jettent à la tête dans la bataiUe qu'ils se livrent sur les degrés du palais. Cet Édit d'amour était une petite production obscure de la jeunesse de l'abbé Régnier , qui eût bien pu se passer de l'honneur que lui fit Despréaux d'en rappeler le souvenir. Ce grand poète , si l'on en croit le Bolœana , parlait quelquefois de son ami avec une liberté peu flatteuse : « Il se croit , disait-il , un grand homme, parce qu'il a hérité de la grimace de Chapelain. »
De toutes les poésies françaises de l'abbé Régnier , celle qui a été le plus accueillie est sa traduction de la fameuse scène du Pastor fido , dans laquelle se trouvent les vers si connus sur la contradiction entre la morale sévère qui iur ter^t l'amour, et la nature qui semble l'ordonner.
Le succès de la scène française du Pastor fido consola , quoique faiblement, l'abbé Régnier du peu de fortune qu'avaient fait ses autres poésies françaises; mais il était condanmé à n'être jamais parfaitement heureux comme poète ; car l'accueil général que sa traduction avait reçu , nuisit aux vues d'avancement qu'il avait formées : il eût obtenu les honneurs de l'épiscopat , sans les scrupules que cette traduction donna au roi ; mais il pensa apparemment comme l'évêque Héliodore , qui aima mieux, dit-on, renoncer à son siège épiscopal, que de supprimer ou désavouer son roman de Théagène et de Chariclée, préférant la réputation de bon écrivain à toutes les dignités de l'Église.
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Si, parmi les pièces dont l'abbé Régnier est réellement Fauteur, on voulait en citer qudqu'une] qui ne fût pas indigne d'éloges, on pourrait rappeler ici celle qui est connue sous le nom des J'ai vu, et qui renferme, quoique trop longue, quelques vers heureux :
Tai Yu la vanité s'élever jusqu^aux nues
Sur des ailes de cire , en un moment fondues.*.
Tai vu deux partis disputer
De la vérité sans Tentendre ;
Le public, sans y rien comprendre,
Pour Tun et Tautre s'entêter. . .
J'ai vu d'un peu de vent les hommes se nourrir,
Et ne s'attacher qu'à paroitre ;
J'ai vu qu'en cherchant à connoitre
Nous n'apprenons qu'à discourir ;
J'ai vu l'excessive prudence
Ne servir qu'à nous décevoir.
Le seul intérêt tout mouvoir.
Et la profondeur du savoir
Différer peu de l'ignorance.
Nous citeronSs encore les vers suivants, tirés d'une pièce sur les grands seigneurs, que l'abbé Régnier avait fréquentés beaucoup , et qu'il devait bien connaître. 'Après avoir dit que le sage doit toujours rendre à leur naissance et à leur rang les égards que la société et la décence exigent, le poëte ajoute :
. Les aimer, c'est une autre affaire, Qui ne les connoit qu'à demi S'honore d'être leur ami; Qui les connoit bien , ne l'est guère.