‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 91 sur 127 · MARMONTEL · texte numérisé non relu

MARMONTEL

MARMONTEL (Jean-François) naquît le 11 juillet 1723 à Bort, petite ville du Limousio. Quelques succès obtenus aux Jeux Floraux , et les encouragements de Voltaire, le déterminèrent à suivre la carrière des lettres ; il quitta sa province et vint à Paris, où bientôt il se fit un nom. Un prix de poésie à F Académie française et deux tragédies qui réussirent firent croire un moment à Marmontel quMl était poète ; mais il ne tarda pas à comprendre que ce n^était pas dans la poésie qu'il était appelé à se faire une réputation durable. Les Contes moraux , les romans de Bélisaire et des Jncas, accueillis dans la nouveauté avec une faveur marquée, sont des ouvrages que, dans tous les temps, on pourra relire avec plaisir, si Ton ne s^occupe que du style. Quant au fond des idées, nous en sommes aujourd'hui rebattus. Les Incas et. Bélisaire sont deux longues déclamations en faveur de la tolérance religieuse ; et comme cette tolérance n'est contestée par personne, ces romans ont perdu presque tout leur attrait.

Les Contes moraux intéressent davantage, ainsi que quelques opérascomiques , comme Sylvain ^ Zémire et Azor, VAmi de la maison^ dont la lecture offre encore du charme.

Mais le vrai titre de gloire de Marmontel, ce sont ses Éléments de littérature, recueil des articles qu*il avait faits pour Y Encyclopédie, et dont Tensemble forme assurément le cours le plus complet et le plus avancé que nous ayons sur ce sujet.

Marmontel, nommé membre de TAcadémie française en 1763 à la mort de Bougainville , se retira dans le hameau d'Abloville au conimen-^ cément de la révolution, et y mourut le 31 décembre 1799.

Calme aa mUlen de FOeéan.

Dix fois le soleil ût son tour sans que le yeut fût apaisé. Il tombe enfin, et bientôt après, un calme profond lui succède.

Les ondes, violemment émues, se balancent longtemps en> core après que le vent a cessé. Mais insensiblement leurs sillons s'aplanissent, et, sur une mer immobile, le navire, comme enchaîné, cherche inutilement dans les airs un souffle qui rébranle ; la voile, cent fois déployée, retombe cent fois sur les mais. L'onde , le ciel , un horizon vague , où la vue a beau s'enfoncer, dans l'abîme de l'étendue un vide profond et sans bornes , le silence et l'immensité , voilà ce que présente aux matelots ce triste et fatal hémisphère. Consternés et glacés d'effroi, ils demandent au ciel des orages et des tempêtes; et le ciel, devenu d'airain comme la mer, ne leur offre de toutes parts qu'une affreuse sérénité. Les jours , les nuits s'écoulent dans ce repos funeste : ce soleil , dont les nochers aiment à voir briller les feux étincelants; ce liquide cristal des eaux, qu'avec tant de plaisir nous contemplons du rivage, lorsqu'il réfléchit la lumière et répète l'azur des cieux , ne forme plus qu'un spectacle funeste; et tout ce qui, dans la nature, annonce la paix et la joie ne porte ici que l'épouvante et ne présage que la mort.

Cependant les vivres s'épuisent , on les réduit, on les dispense d'une main avare et sévère. La nature qui voit tarir les sources de la vie en devient plus avide, et plus les ressources diminuent , plus on sent croître les besoins. A la disette enfin succède la famine , fléau terrible sur la terre, mais plus terrible mille fois sur le vaste abîme des eaux ; car au moins sur la terre quelque lueur d'espérance peut abuser la douleur et soutenir le courage ; mais au milieu d'une mer immense , solitaire et environné du néant, l'homme, dans l'abandon de toute la nature , n'a pas même l'illusion pour le sauver du désespoir : il voit comme un abîme l'espace épouvantable qui l'éloigné de tout secours; sa pensée et ses vœux s'y perdent; la voix même de l'espérance ne peut arriver jusqu'à lui.

Les premiers accès 4e la faim se font sentir sur le vaisseau : cruelle alternative de douleur et de rage , où l'on voyait des malheureux, étendus sur les bancs, lever les mains vers le ciel avec des plaintes lamentables, ou courir, éperdus et fti-

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lieux , de la proue à la poupe, et demander au moins que b mort YÎnt finir leurs maux !

(Les Ihcxu.)

Le VMcan de Qollo*

Heureux les peuples qui cultivent les vallées et les collines que la mer forma dans son sein , des sables que roulent ses flots et des dépouilles de la terre ! Le pasteur y conduit ses troupeaux sans alarmes; le laboureur y sème et y moissonne en paix. Mais malheur aux peuples voisins de ces montagnes sourcilleuses , dont le pied n*a jamais trempé dans TOcéan et dont la cime s*élèvc au-dessus des nues ! Ce sont des soupiraux que le feu souterrain s'est ouverts, en brisant la voûte des fournaises profondes où sans cesse il bouillonne. Il a formé ces monts des rochers calcinés, des métaux brûlants et liquides, des flots de cendre et de bitume qu'il lançait, et qui, dans leur chute , s'accumulaient au bord de ces gouflres ouverts! Malheur aux peuples que la fertilité de ce terrain perfide attache ! Les fleurs , les fruits et les moissons couvrent Tabîme sous leurs pas. Ces germes de fécondité, dont la terre est pénétrée , sont les exhalaisons du feu qui la dévore. Sa richesse, en croissant, présage sa ruine, et c'est au sein de l'abondance qu'on lui voit engloutir ses heureux possesseurs : tel est le climat de Quito. La ville est dominée par un volcan terrible qui , par de fréquentes secousses, en ébranle les fondements.

Un jour que le peuple indien , répandu dans les campagnes, labourait, semait, moissonnait (car ce riche vallon présente tous ces travaux à la fois), et que les filles du Soleil, dans l'intérieur de leur palais, étaient occupées, les unes à filer, les autres à ourdir les précieux tissus de laine dont le pontife et le roi sont vêtus, un bruit sourd se fait d'abord entendre dans les entrailles du volcan. Ce bruit, semblable à celui de la mer lorsqu'elle conçoit les tempêtes, s'accroît et se change bientôt en un mugissement profond. La terre tremble, le ciel gronde,

de noires vapeurs l'enveloppent, le temple et les palais chancellent et menacent de s'écrouler ; la montagne s'ébranle, et sa cime entr'ouverte vomit , avec les vents enfermés dans son sein , des flots de bitume liquide et des tourbillons de fumée qui rougissent, s'enflamment et lancent dans les airs des éclats de rochers brûlants qu'ils ont détachés de l'abîme : superbe et terrible spectacle , de voir des rivières de feu bondir à flots étincelants à travers des monceaux de neige, et s'y creuser un lit vaste et profond !

Dans les murs, hors des murs, la désolation , l'épouvante , le vertige de la terreur se répandent en un instant. Le laboureur regarde et reste immobile. Il n'oserait entamer la terre, qu'a sent comme une mer flottante sous ses pas. Parmi les prêtres du Soleil , les uns, tremblants , s'élancent hors da temple; les autres, consternés, embrassent l'autel de leur dieu. Les vierges éperdues sortent de leur palais, dont les toits menacent de fondre sur leur tête ; et , courant dans leur vaste enclos , pâles, échevelées , elles tendent leurs mains timides vers ces murs , d'où la pitié môme n'ose approcher pour les secourir.

{Les Imems.)

L'Orage, et la caverne des serpents an Pérou.

Un murmure profond donne le signal de la guerre que les vents vont se déclarer. Tout à coup leur fureur s'annonce par d'eflroyables sifllements. Une épaisse nuit enveloppe le ciel et le confond avec la terre; la foudre , en déchirant ce voile ténébreux , en redouble encore la noirceur ; cent tonnerres qui roulent et semblent rebondir sur une chaîne de montagnes , en se succédant l'un à l'autre , ne forment qu'un mugissement qui s'abaisse, et qui se renfle comme celui des vagues. Aux secousses que la montagne reçoit du tonnerre et des vents , elle s'ébranle, elle s'entr 'ouvre ; et de ses flancs avec un bruit horrible, tombent de rapides torrents. Les animaux épouvantés s'élançaient des bois dans la plaine ; et, à

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la clarté de la foudre , les trois voyageurs pâlissants voyaient passer à côté d'eux le lion, le tigre , le lynx, le léopard, aussi tremblants qu'eux-mêmes. Dans ce péril universel de la nature, il n'y a plus de férocité , et la crainte a tout adouci.

L'un des guides d'Alonzo avait , dans sa frayeur , gagné la cime d'une roche. Un torrent qui se précipite en bondissant la déracine et l'entraîne , et le sauvage qui l'embrasse roule avec elle dans les flots. L'autre Indien croyait avoir trouvé son salut dans le creux d'un arbre ; mais une colonne de feu, dont le sommet touche à- la nue , descend sur l'arbre , et le consume avec le malheureux qui s'y était sauvé.

Cependant Molina s'épuisait à lutter contre la violence des eaux; il gravissait dans les ténèbres, saisissant tour à tour les branches, les racines des bois qu'il rencontrait , sans songer à ses guides , sans autre sentiment que le soin de sa propre vie ; car il est des moments d'eflroî où toute compassion cesse, •où l'homme , absorbé en lui-même , n'est plus sensible que pourluL

£nfin, il arrive , en rampant, au bas d'une roche escarpée, et, à la lueur des éclairs, il voit une caverne dont la profonde et ténébreuse horreur l'aurait glacé dans tout autre moment. Meurtri , épuisé de fatigue, il se jette au fond de cet antre; et là, rendant grâces au ciel, il tombe dans l'accablement

L'orage enfin s'apaise : les tonnerres , les vent^ cessent d'ébranler la montagne; les eaux des torrents, moins rapides, ne mugissent plus alentour, et Molina sent couler, dans ses veines le heaume du sommeil. Mais.un bruit plus terrible que celui des tempêtes le frappe au moment même qu'il allait s'endormir.

Ce bruit, pareil au broiement des cailloux, est celui d'une multitude de serpents dont la caverne est le refuge. La voûte en est revêtue; et, entrelacés l'un à l'autre, ils forment, dans leurs mouvements, ce bruit qu'Alonzo reconnaît. Il sait que le venin de ces serpents est le plus subtil des poisons; qu'il allume soudain, et dans toutes les veines , un feu qui dévore et consume , au milieu des douleurs les plus intolérables , le

malheureux qui en est atteint. Il les entend, il croit les voir rampant autour de lui, ou pendus sur sa tête, ou roulés sur eux-mêmes , et prêts à s*élancer sur lui. Son courage épuisé succombe; son sang se glace de frayeur; à peine il ose respirer. S*il veut se traîner hors de 1 antre , sous ses mains , sous ses pas, il tremble de presser un de ces dangereux reptiles. Transi, frissonnant, immobfle, environné de miHe mcnrts, il passe la plus longue nuit dans une pénible agonie, désirant, frémissant de revoir la lumière, se reprochant la crainte qui le tient enchaîné , et faisant sur lui-même d'inutiles eiïdts pour surmonter cette faiblesse.

Le jour qui vint Féclairer justifia sa frayeur. Il vit réellement tout le danger qu*il avait pressenti ; il le vit plus horrible encore. Il fallait mourir ou s'échapper. Il ramasse péniblement le peu de forces qui lui restent ; Û se soulève avec lenteur, se courbe, et, les mains appuyées sur ses genoux tremblanti , il sort de la caverne, aussi défait, aussi pâle qu'un spectre qoi sortirait de son tombeau. Le même orage qui l'avait jeté dans le péril l'en préserva; car les serpents en avaient en autant de frayeur que lui-même ; et c'est l'instinct de tous tes animaux, dès que le péril les occupe, de cesser d'être malfaisants.

Un jour serein consolait la nature des ravages de la nuit La terre, échappée comme d'un naufrage, en offrait partout les débris. Des forêts, qui, la veiUe, s'élançaient jusqu'aux nues, étaient courbées vers la terre ; d'autres semUaient se hérisser encore d'horreur. Des collines qu'Alonzo avait vues s'arrondir sous leur verdoyante parure, entr'ouvertes en précipices, lui montraient leurs flancs déchirés. De vieux arbres déracinés, précipités du haut des monts, le pin, le palmier, le gayac, le caobo, le cèdre, étendus, épars dans la plaine, la couvraient de leurs troncs brisés et de leurs branches fracassées. Des dents de rochers, détachées, marquaient la place des torrents; leur lit profond était bordé d'an nombre efifrayant d'animaux doux, cruels, timides, féroces, qui avaient été submei^és et revomis par les eaux.

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Cependanl; ces eaux écoulées laissaient les bols et les campagnes se ranimer aux feux du jour naissant Le ciel semblait avoir fait la paix avec la terre, et lui sourire en signe de faveur et d'amour. Tout ce qui respirait encore reconunençait à jouir de la vie : les oiseaux, ies bétes sauvages avaient oublié leur effiroi; car le prompt oubli des maux est un don que la nature leor a faut, et qu'dle a refusé aux hcMomes.

( Les Ineat.)

AffocUitlon.

Manière trop étudiée, trop recherchée de s'exprimer; vice onUnaire aux gens qu'on appelle 6ea2<x-/7ar/eur«.

Vaffectation est dans la pensée, dans re]q>res8ion, dans le cliaix des mots, des tours ou des images. Quand on a l'idée de Vaffectation dans la contenance, dans la démarche, dans la parure, on a l'idée de Vaffectation dans le style.

Vaffectation est quelquefois jusque dans le soin trop mar^ que d'être naturel, dans la familiarité, dans la négligence.

Vaffectation de PMne, de Voiture, de Balzac, de Le Maître, de FoQtenelle, de La Motte, n'est pas la même.

Voiture, en parlant d'une expression recherchée de Pline le jeune : « Ne m'avouerez-vous pas, dit-il, quepla est d'un petit esprit, de refuser un mot qui se présente et qui est le meilleur, pour en aller chercher avec soin un moins bon et plus éloigné ? »

Cette critique semble annoncer l'homme du monde le plus naturel dans sa façon de penser et d'écrire. C'est pourtant ce même Voiture qui, écrivant à mademoiselle Paulet qu'il s'est embarqué sur un navire chargé de sucre, lui dit que s'il vient à bm port, il arrivera confit, et que si d'aventure ii fait naufrage, il aura du moins la consolation de mourir en eau douce. Le maréchal de Vivonne disait à son cheval, au passage du Rhin : « Jean le Blanc, ne souffrez pas qu'un général des galères soit noyé dans l'eau douce. » Mais ceci est de meilleur goût

C'est ce même Voiture qui écrit à une fenune : « Je crois

que vous savez la source du Nil ; et ceDe d*où vous tirez toutes les choses que vous dites est beaucoup plus cachée et plus Inconnue. »

C'est lui qui dit de Balzac : « Il a inventé un potage que j*estime plus que le panégyrique de Pline et que la plus longue harangue dlsocrate. »

C'est lui qui, félicitant Godeau des fleurs qui naissent dans son esprit, lui dit qu'il en' a reçu « un bouquet sur des bords où il ne croît pas un brin d'herbe. » Et il ajoute : « L'Afrique ne m'a rien fait voir de plus nouveau que vos ouvrages. £n les lisant à l'ombre de ses palmes, je vous les ai toutes souhaitées ; et en même temps que je me considérais avoir été pfais avant qu'Hercule, je me suis vu bien loin derrière vous. »

C'est ce même Voitpre qui écrivait à Costar, qu'il voulait s'abstenir de recevoir de ses lettres, à cause qu'on était en carême, et que , pour un temps de pénitence , c'étaient de trop grands festins. « Pour vous, vous pouvez sans scrupule recevoir ce que je vous envoie, ajoutait-il; à peine ai-je de quw vous faire une légère collation... Je ne vous servirai que des légumes ; » et dans le même sens figuré, « vous faites des sauces avec lesquelles on mangerait des cailloux. »

Comment le même homme qui dans son style emploie des tours si recherchés, des jeux de mots si étudiés, des rapports si singuliers et si faux entre les idées, en un mot, une j^ai* santerie si peu naturelle et si froide, comment peut-il être blessé de l'affectation de Pline le jeune , mille fois moins affecté que lui ? En voici la raison.

L'affectation de Voiture n'était pas celle qu'il reprochait à Pline : il ne voyait dans celui-ci que la recherche de l'expression, sans même être blessé du tour antithétique et artificiellement compassé que Pline avait dans son éloquence. Mais si Pline avait lu Voiture , il eût été blessé du rapport forcé des idées et des images qu'il emploie et surtout de la peine qu'il se donne pour traiter familièrement les grands sujets et plaisamment les choses les plus graves.

Balzac, dont l'affectation est encore d'une autre sorte, car

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