MARMONTEL
elle consiste dans la recherche d'un style périodique et soutenu ayec dignité, ou, comme il Ta dit de lui-même dans «une gravité tendue et composée,» ou, comme Boileau en a jugé , « à ne savoir ni dire simplement les choses, ni descendre de sa hantem* , » Balzac ne laisse pas de donner aussi quelquefois dans le faux bel-esprit de Voiture.
Il écrit à un homme affligé : « Votre éloquence rend votre douleur vraimqpt contagieuse ; et quelle glace, je ne dis pas de Lorraine, mais de Norwége et de Moscovie, ne fondrait à la chaleur de vos belles larmes ? » Ce n*est point là de la froide plaisanterie, comme dans Voiture, mais un sérieux du plus mauvais goût.
Lorsque Balzac veut être plaisant, il est encore plus forcé cpie Voiture. Il écrit à madame de Rambouillet, qui lui a envoyé des gants : « Quoique la grêle et la gelée aient vendangé nos vignes au mois de mai; quoique les blés n'aient pas tenu ce qu'ils promettaient, et que la belle espérance des moissons se trouve fausse dans la récolte ; quoique les avenues de l'épargne se soient rendues extrêmement difficiles, etc. , tous ces malheurs ne me touchent point, et vous êtes cause que je ne me plains ni de l'inclémence du ciel, ni de la stérilité de la terre, ni de l'avarice de l'État. Par votre moyen. Madame, jamais année ne me fut meilleure ni plus heureuse que celleci. » C'est dire avec bien de l'emphase qu'on est flatté d'avoir reçu des gants. Et il faut avouer que le st^le de Charleval, . d'Hamilton, de M. de .Voltaire, dans le genre léger, est de meilleur goût que tout cela.
Le faux bel-esprit n'était naturel ni à Balzac ni à Voiture. Balzac en prenait le ton par complaisance ; Voiture, par contagion, par vanité, par habitude : l'hôtel de Rambouillet l'avait gâté. On dit qu'une lettre leur coûtait souvent quinze jours de travail; ils auraient mieux fait en un quart d'heure, s'ils avaient bien voulu se donner moins de peine.
Balzac, stoïcien par humeur et par principes, avait de l'élévation dans l'esprit et dans l'âme. On trouve dans ses letti'es des mots dignes de Montaigne.
« Vous m'avouerez, dit-U à madame de Loges, que Tabsence qui sépare ceux qui vivent de ceux qui ne vivent phis, est trop courte pour mériter une longue plainte. »
Cela peut être mis à côté de ce grand mot cité par lui-même : « Il n'y a que la première mort, non plus que la première nuit, qui ait mérité de Tétonnement et de la tristesse. »
n ne manquait à Voiture qu'une société moins gâtée du côté du goût, pour faire de lui un excellent équivalu. Voyez sa lettre sur la prise de Gwbie, où, d'un style véhément. et sîm[de, en donnant au cardinal de Richelieu de grandes louanges, il lui donne encore de plus grandes leçons. Quelle distance de cette lettre à ce qu'on admirait de lui dans le cercle de Rambouillet !
C'est le mauvais goût de ce temps4à que Molii^ a tourné «I ridicule dans les Précieuses €t dans les Femmes Samnies, et dont il a dit dans le Misanthrope :
Ce n'est que jeux de mots, qu'affectation pure; Et ce n'est point ainsi que parle la nature.
OUÉNABD ,
6UÉNARD (Autoire) naquit près de Nancy. Après avoir fiiit ses études à Pont-à-Monsson , il entra chei les jésuites, et y enseigna la philosophie et la théologie avec une grande distinction. En 1755, TAcademie française ayant mis au concours cette question : En quoi consiste Cesprit philosophique? le P. Guénard composa un discours qui fut couronné , et eut dans le public le plus grand succès. Cet écrit , œuvre non seulement d'un penseur et d'un métaphysicien profond , mais d'un écrivain habile et chaleureux, est un des morceaux les plus éloquents de notre langue.
€k>mbieo ne doit-on pas regretter que , pour échapper aux persécu-. tions révolutionnaires , Guénard ait brûlé un gn-and ouvrage sur la religion auquel il travaillait depuis vingt-cinq ans 1 Le style du seul discours que nous ayons de lui peut donner une idée de la perte que les lettres ont à déplorer.
Le P. Guénard est mort en Lorraine en 1 795.
•pCrée «nm la fMlM«pltfe pur BeMutet .
U est aisé de compter les hommes qui n'ont pensé d'après personne, et qui ont fait penser d'après eux le genre humain. Senls et la tête levée, on les voit marcher sur les hauteurs; toat le reste des philosophes suit comme un troupeau. N'est* ce pas la lâcheté d'écrit qu'il faut accuser d'avoir prolongé Fenfance du monde et des sciences? Adorateurs stupi^es de l'antiquité , les philosophes ont rïïwpé dorant vingt siècles sur ks traces desjiremiers maîtres. La raison condamnée au silence faisait parler l'autorité : aussi rien ne s'éclaircissait dans l'univers, et l'esprit humain, après s'être traîné mille
ans sur les vestiges d' Aristote , se trouvait encore aussi loin de la vérité.
Enfin parut en France un génie puissant et hardi , qui entreprit de secouer le joug du prince de Técole. Cet homme nouveau vint dire aux autres hommes que, pour être philosophe, il ne suffisait pas de croire, i&ais qu'il fallait penser. A cette parole, toutes les écoles se troublèrent; une vieille maxime régnait encore : ipse dixit, le maître Fa dit Cette maxime d'esclave irrita tous les philosophes contre le père de la philosophie pensante ; elle le persécuta comme novateur et impie, le chas^ de royaume en royaume, et Ton vit Descartes s'enfuir, emportant avec lui la vérité, qui, par malheur, ne pouvait être ancienne en naissant. Cependant , malgré les cris et la fureur de l'ignorance, il refusa toujours de jurer que les anciens fussent la raison souveraine; il prouva même que ses persécuteurs ne savaient rien, et qu'ils devaient désapprendre ce qu'ils croyaient savoir. Disciple de la lumière, au lieu d'interroger les morts et les dieux de l'école , il ne consulta que les idées claires et distinctes, la nature et l'évidence. Par ses méditations profondes, il tira toutes les sciences du chaos, et, par un coup de génie plus grand encore, il montra le secours mutuel qu'elles devaient se prêter; il les enchaîna toutes ensemble, les éleva les unes sur les autres, et, se plaçant ensuite sur cette hauteur, il marcha , avec toutes les forces de l'esprit humain ainsi rassemblées, à la découverte de ces grandes vérités que d'autres plus heureux sont venus enlever après lui , mais en suivant les sentiers de lumière que Descartes avait tracés.
Ce fut donc le courage et la fierté d'un seul esprit qui causèrent dans les sciences cette heureuse et mémorable révolution dont nous goûtons aujourd'hui les avantages avec une superbe ingratitude. Il fallait aux sciences un homme de ce caractère, un homme cjui osât conjurer tout seul avec son génie contre les anciens tyrans de la raison, qui osât fouler aux pieds ces idoles que tant de siècles avaient adorées. Descartes se trouvait enfermé dans le labyrinthe avec tous les autres phi-