GUÉNARD
losophes, mais il se fit lui-même des ailes, et s'envola, frayant ainsi des routes nouvelles à la raison captive.
( Discours eottroutté par P Académie francaite.)
Bornes «ne la rellfflon doit mettre & l*esprlt philos oplilfiae.
Quelles sont, en matière de religion, les bornes où doit se renfermer l'esprit philosophique? Il est aisé de le dire : la nature elle-même l'avertit à tout moment de sa faiblesse , et lui marque en ce genre les limites étroites de son intelligence. Ne sent-il pas à chaque instant, quand il veut avancer trop avant , ses yeux s'obscurcir et son flambeau s'éteindre ? C'est là qu'il faut s'arrêter; la Foi lui laisse tout ce qu'il peut comprendre; elle ne lui ôte que les mystères et les objets impénétrables. Ce partage doit-il irriter la raison? Les chaînes qu'on lui donne sont aisées à porter et ne doivent paraître trop pesantes qu'aux esprits vains et légers.
Je dirai donc au philosophe : Ne vous agitez point contre ces mystères que la raison ne saurait percer; attachez-vous à l'examen de ces vérités qui se laissent approcher, qui se laissent en quelque sorte toucher et manier, et qui répondent de toutes les autres; ces vérités sont des faits éclatants et sensibles, dont la reUgion s'est comme enveloppée tout entière, afin de frapper également les esprits grossiers et subtils. On livre ces faits à votre curiosité ; voilà les fondements de la religion. Creusez donc autour ; essayez de les ébranler, descendez avec le flambeau de la philosophie jusqu'à cette pierre antique tant de fois rejetée par les incrédules, et qui les a tous écrasés.
Mais lorsque, arrivé à une certaine profondeur, vous aurez trouvé la main du Tout-Puissant qui soutient depuis l'origine du monde ce grand et majestueux édifice , toujours affermi par les orages mêmes et le torrent des années, arrêtez-vous, et ne creusez pas jusqu'aux enfers. La philosophie ne saurait vous mener plus loin sans vous égarer : vous entrez dans les abîmes de l'infini; elle doit ici se voiler les yeux comme le T. 1. '16
peuple, et remettre Thomme avec confiance entre les mains de la Foi.. . Laissez donc à Dieu cette nuit profonde, où il lui plaît de se retirer avec sa foudre et ses mystères.
(Même discourt. )
Influence de l'esprit piillosopiilqae su* le style.
Le bel esprit a ravagé presque toutes les parties de l'empire littéraire; mais voici un autre jQéau bien plus terrible encore : c'est la raison elle-même; je dis cette raison géométrique qui dessèche, qui brûle, pour ainsi dire, tout ce qu'elle ose toucher. Elle renouvelle aujourd'hui la tyrannie de ce faux atticisme qui calomniait autrefois l'orateur romain , et dont la lime sévère persécutait l'éloquence , déchirant tous ses ornements et ne lui laissant qu'un corps décharné, sans coloris , sans grâces et presque sans vie. Une justesse superstitieuse , qui s'examine sans cesse , et compose toutes ses démarches ; une fière précision qui se hâte d'exposer froidement ses vérités, et ne laisse sortir de l'âme aucun sentiment, parce que les sentiments ne sont pas des raisons; l'art de poser des principes et d'en exprimer une longue suite de conséquences également claires et glaçantes; des idées neuves et profondes qui n'ont rien de sensible et de vivant, mais qu'on emporte avec soi pour les méditer à loisir : voilà l'éloquence de nos orateurs formés à l'école de la philosophie. D'où vient encore cette métaphysique distillée, que la multitude dévore sans pouvoir se nourrir d'une substance déliée, et qui devient , pour les lecteurs les plus intelligents euxmêmes, un exercice laborieux où l'esprit se fatigue à courir après des pensées qui ne laissent aucune prise à l'imagination? Tous ces discours, pleins, si l'on veut, d'une sublime raison, mais où l'on ne trouve point cette chaleur et ce mouvement qui vient de l'âme , ne sortent-ils point manifestement de ce génie de discussion et d'analyse accoutumé à tout décomposer <'t à tout réduhe en abstractions idéales , à dépouiller les obets de leurs qualités particulières, pour ne leur laisser que de
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qualités vagues et générales qui ne sont rien pour le cœur humain ? Je le dirai : ce n'est pas corrompre l'éloquence , comme a fait le bel esprit, c'est lui arracher le principe même de sa force et de sa beauté. Ne sait-on pas qu'elle est presque tout entière dans le oœttr et IlnKi^ination , et que c'est là qu'elle va prendre ses charmes, sa foudre même et son tonnerre? Lisons les anciens : nous y trouverons des peintures vives et brillantes qui semblent faire entrer les objets eux-mêmes dans l'esprit ; des touris hardis et véhéments qui donnent aux pensées des ailes de feu , et les jettent comme des traits brûlants dans l'âme du lecteur; une expression touchante des sentiments et des mœurs, qui se répand dans tout le discours comme le sang dans les veines, et lui communique avec une chaleur douce et continue un air naturel et toujours animé ; nne variété charmante de couleurs et de tons, qui représentent les nuances et les divers changements du sujet. Or, tous ces grands caractères de l'antique éloquence , pourrait-on les retrouver aujourd'hui dans les discours si pensés, si méthodiques , si bien raisonnes, dont l'esprit philosophique est le père et l'admirateur ? Défendons-hii donc de sortir de la sphère des sciences , de porter dans les arts de goût sa tristesse et son austérité naturdle, aon style aride et affamé.
( Même Discours.)
THOMAS ( ÂNTOiNB-LiONABD) naquit à Giermont-Ferraad. Il dârata dans la carrière des lettres par le petit poëme de JumonvUU. Thomas peut être regardé comme an des représentants les plus illustres de Téloquence académique. Ses Éloges, accueillis favorablement par le public, furent presque tous couronnés par TAcadémie française. VÉloge de Marc'AuréU et VÉloge de Deseartes peuvent être considérés comme les chefs-d'œuvre du genre. V Essai sur les Éloges ajouta plus à la réputation de Thomas que le poème épique de Pierre-le-Grand, dans lequel on trouve cependant des épisodes brillants et quelques passages qui révèlent un véritable talent poétique. Quelques unes de ses poésies légères méritent aussi d*ètre conservées.
Thomas entra à TAcadémie française en 1767 , et mourut à OuUins . près de Lyon , le 17 septembre 1789.
Respect ûÊLkUt vértté.
Il est temps de*respecter la vérité. H y a deux mille ans que Ton écrit, et deux mille ans que Ton flatte. Poètes, orateurs , historiens, tout a été complice de ce crime. Il y a peu d'écrivains pour qui Ton n*ait à rougir : il n'y a presque pas un livre où il n'y ait des mensonges à effacer. Les quatre siècles des arts , monuments de génie , sont aussi des monuments de bassesse. Qu'il en naisse un cinquième , et qu'il soit celui de la vérité. La flatterie, dans tous les siècles, l'a bannie des cours ; la mollesse de nos mœurs la bannit de nos sociétés ; l'eflroi la repousse de nos cœurs, quand elle y veut descendre. * O écrivains! qu'elle ait un asile dans vos ouvrages: que chacun de vous fasse le serment de ne jamais flatter , de ne jamais tromper.
Avant de louer un homme , interrogez sa vie ; avant de louer la puissance , interrogez votre cœur. Si vous espérez , si vous craignez, vous serez vils. Etes-vous destinés par vos talents à la renommée, songez que chaque ligne que vous écrivez ne s'effacera plus ; montrez-la donc d'avance à la postérité qui vous lira , et tremblez qu'après avoir lu elle ne détourne son regard avec mépris. Non , le génie n'est pas fait pour trafiquer du mensonge avec la fortune; il a dans son cœur je ne sais quoi qui s'indigne d'une faiblesse , et sa grandeur ne peut s'avilir sans remords.
Juger de tout, apprécier la vie , peser la crainte et l'espérance, voir et l'intérêt des hommes, et l'intérêt des sociétés, s'instruire par les siècles et instruire le sien , distribuer sur la terre et la gloire et la honte , et faire ce partage comme Dieu et la conscience le feraient, voilà sa fonction. Que chacune de ses paroles soit sacrée , que son silence même inspire le respect et ressemble quelquefois à la justice. Un conquérant qui aimait la gloire , mais plus avide de renommée que juste, s'étonnait de ce qu'un homme vertueux, et que tout le peuple r^pectait , ne parlait jamais de lui. Il le manda. « Pourquoi , dit-il , les hommes les plus sages de mon empire se taisent-ils sur mes conquêtes? » — « Prince, dit le vieillard , les sages des siècles suivants le diront' à la postérité ; » et il se retira.
{Essai sur les Élofes,) i
Songe de Harc-Aorèle.
Je voulus méditer sur la douleur ; la nuit était déjà avancée ; le besoin du sommeil fatiguait ma paupière ; je luttai quelque temps ; enfin je fus obligé de céder, et je m'assoupis ; mais dans cet intervalle je crus avoir un songe. Il me sembla voir dans un vaste portique une multitude d'hommes rassemblés; ils avaient tous quelque chose d'auguste et de grand. Quoique je n'eusse jamais vécu avec eux, leurs traits
pourtant ne m'étaient pas étrangers ; je cms me rapp^r que j'avais souvent contemplé leurs statues dans Rome. Je les re- ' gardais tous ; quand une voix terrible et forte retentit sous le portique : « Mortels, apprenez à souffrir. » Au même iftsCant , devant Tun , je vis s'allumer des flammes, et il y posa la main. On apporta à l'autre du poison ; il but , et fit une libation aux dieux. Le troisième était debout auprès d'une statue de la Liberté brisée ; il tenait d'une main un livre ; de l'autre il prk une épée , dont il regardait la pointe. Plus loin je distinguai un homme tout sanglant , mais calme et plus tranquille qae ses bourreaux ; je courus à lui en m'émant : « O R^nlus ! est-ce tm ? » Je ne pus soutenir le spectacle de ses maux , et je détournai mes regards. Alors j'aperçus Fabricius dans la pauvreté , Scipion moumnt dans l'exil , Epictète écrivant dans les chaînes , Sénèqne et Thraséas les veines ouvertes , et regardant d'un oeil tranquille leur sai^ cotder. Environné de tous ces grands hommes malheureux , je versais des larmes; ils parurent étonnés. L'un d'eux, ce fut Gatm, approcha de moi , et me dit: « Ne nous plains pas, mais imite-nous ; et toi aussi , apprends à vaincre la douleur ! » Gependaftt fl me parut prêt à tourner ctNitre kn le fer qu'il tenait à la main ; je voulus l'arrêter , je frémis, et je m'éveillai Je réfléchis sur ce 80i^;e , et je conçus que ces prétendus maux n'avai est pas le droit d'ébranler mon courage ; je résdus d'être homme, de souffrir et de faire le bien,
P«roral«oii de l'éloffe de Mare-Aurèle.
« Quand le dernier terme approcha, il ne fut point étonné. Je me sentais élevé par ses discours. Romains, le grand homme mourant a je ne sms quoi d'imposant et d'auguste. Il semble qu'à mesure qu'il «e détache de la terre, il prend quelque chose de cette nature divine et inconnue qu'il va rejoindre. Je ne touchais ses mains défaillantes qu'avec respect; et le
THOMÂ& 367
lit funèbre où il attendait la mort me semblait une espèce de sanctuaire.
» Cependant Tarmée était consternée, le soldat gémissait sous ses tentes; la nature eUe-méme semblait en deuil , le ciel de la Germanie était plus obscur ; des tempêtes agitaient la cime des forêts qui environnaient le camp ; et ces objets lugubres semblaient ajouter encore à noire désolation.
» Il voulut quelque temps être seul , smt po«r repasser sa vie en présence de TEtre-Suprême, soit pour méditer encore une fois avant que de mourir. Enfin , il nous fit appeler. Tous les amis de ce grand bomme et les principaux de Tarmée vinrent se ranger autour de lui; il était pâle , les ^eux presque , éteints, et les lèvres à demi glacées. Cependant nous remarquâmes tous une tendre inquiétude lAir son visage. Prince , il parut se ranimer un moment poiu* toi Sa main mourante te présenta à tous ces vieillards qui avaient servi sôus lui. Il leur recommanda ta jeunesse. « Servez4ui de père , leur ditil , ah I servez-lui de père ! » Alors il te donna des conseils tels que Marc-Aurèle mourant devait les donner ; et bi^tôc après , Rome et Tunivers le perdirent. »
A ces mots , tout le peuple romain demeura morne et immobile. Apollonius se tut , ses larmes coulèrent II se laissa tomber sur le corps de Marc-Aurèle ; il le serra longtemps entre ses bras; et se relevant toot-à*coup: « Mais toi qui vas succéder, à ce grand bomme , ô ûls de Marc-Aurèle ! ô mon fils (permets ce nom à un vieillard qui t'a vu naître , et qui t'a tenu enfant dans ses bras), songe au fardeau que t'ont imposé les Dieux ; songe aux devoirs de celui qui commande , anx droits de ceux qui obéissent. Destiné à régner, il faut que tu sois ou le plus juste ou le [dus coupable des hommes. Le fils de Marc-Aurèle aurait-il à choisir ?
» On te dira bientôt que tu es tout-puissant ; on te trompera : les bornes de ton autorité sont dans la loi On te dira encore que tu es grand , que tu es adoré de tes peuples. Ecoute : quand Néron eut eu4)oisonné son frère , on lud dit qu'il avait sauvé Rome ; quand il eut fait égorger ^ femme ,
on loua devant lui sa justice ; quand il eut assassiné sa mère, on baisa sa main parricide, et Ton courut aux temples remer* cier les Dieux. Ne te laisse pas éblouir par des respects. Si tu n*as des vertus , on te rendra des hommages , et Ton te haïra. Crois-moi , on n'abuse point les peuples. La justice outragée veille dans les cœurs. Maître du monde , tu peux m' ordonner de mourir, mais non det'estimer. OfilsdeMaro* Aurèle ! pardonne ; je te parle au nom des Dieux, au nom de l'univers qui t'est confié ; je te parle pour le bonheur des hommes et pour le tien. Non , tu ne seras point insensible k une gloire si pure. Je touche au terme de ma vie; bientôt j'irai rejoindre ton père. Si tu dois être juste , puissé-je vivre encore pour contempler tes vertus ! Si tu devais un jour. . . »
Toùt-à-coup Commode, qui était en habit de guerrier, agita sa lance d'une manière terrible. Tous les Romains pâlirent. Apollonius fut frappé des malheurs qui menaçaient Rome ; il ne put achever. Ce vénérable vieillard se voila le visage. La pompe funèbre , qui avait été suspendue , reprit sa marche. Le peuple suivit, consterné et dans un profond silence : il venait d'apprendre que Marc-Aurèle était tout entier dans le t<»nbeau.
{Eioge de Marc-^ureh,)
Gomliat naTBl de Dognay-Troiilii.
Duguay-ïrouin s'avance, la victoire le suit. La ruse et l'audace , l'impétuosité 'de l'attaque et l'habileté de la manœuvre l'ont rendu maître du vaisseau commandant. Cependant , Ton combat de tous côtés ; sur une vaste étendue de mer règne le carnage. On se môle : les proues heurtent conti'e les proues; les manœuvres sont entrelacées dans les manœuvres; les foudres se choquent et retentissent Duguay-Trouin observe d'un œil tranquille la face du combat, pour porter des secours, réparer des défaites, ou achever des victoires. Il aperçoit un vaisseau armé de cent canons défendu par une armée entière. C'est là qu'il porte ses coups ; il préfère à un triomphe
facile rhonneur d'un combat dangereux. Deux foLs il ose Taborder , deux fois Tincendie qui s'allume dans le vaisseau ennemi l'oblige de s'écarter. Le Devonshire , semblable à un volcan allumé, tandis qu'il est consumé au dedans , vomit au dehors des feux encore plus terribles. Les Anglais, d'une main lancent des flammes, de l'autre tâchent d'éteindre celles qui les environnent Duguay-Trouin n'eût désiré les vaincre que pour les sauver. Ce fut un horrible spectable pour un cœur tel que le sien , de voir ce vaisseau immense brûlé en pleine mer, la lueur de l'embrasement réfléchie au loin sur les flots, tant d'infortunés errants en furieux, ou palpitants immobiles au milieu des flammes , s' embrassant les uns les autres, ou se déchirant eux-mêmes , levant vers le ciel des bras consumés , ou précipitant leurs corps fumants dans la mer; d'entendre le bruit de l'incendie, les hurlements des mourants, les vœux de la religion mêlés aux cris du dése^ir et aux imprécations delà rage, jusqu'au moment terrible où le vaisseau s'enfonce, l'abîme se referme et tout disparaît Puisse le génie de l'humanité mettre souvent de pareils tableaux devant les yeux des rois qui ordonnent les guerres ! Cependant Duguay-Trouin poursuit la flotte épouvantée. Tout fuit, tout se disperse. La mer est couverte de débris ; nos ports se remplissent de dépouilles; et tel fat l'événement de ce combat, qu'aucun des vaisseaux qui portaient du secours ne passa chez les ennemis. Les fruits de la bataille d'Almanza furent assurés; l'archiduc vit échouer ses espérances, et Philippe V put se flatter que son trône serait un jour affermi.
(Etage de Dttfuay'Trouia.)
Xénoplion*
Ce philosophe avait été, comme Platon, le disciple et l'ami de Socrate; mais l'un se contenta d'éclairer les hommes, et l'autre voulut encore les servir. Il fut à la fois écrivain et homme d'État On sait qu'il conmianda les Grecs dans la retraite des Dix-Mille; maison ne saitpas également que, pour
récompense, il fut exilé de son pay& Son caractère avait cette espèce de physionomie antique que nous ne connaissons plus. C'est lui à qui on Tint annoncer , au milieu d'un sacrifice, que son fils venait de mourir. Il avait une couronne de fleurs isur la tête, et il Tôta. On lui dit qu'il était mort dans une bataille en combattant avec coursée; il remit la couronne sur sa tête , et continua d'offrir de l'encens aux dieux* Tour k tour guerrier et philosophe, il écrivit dans son exil plusieurs ouvrages de politique, de morale et d'histoire. Celui qui avait dans l'âme toute la vigueur d'un Spartiate , eut dans l'esprit toutes les grâces d'un Athénien.
Cette grâce , cette expression douce et légère qui embellit en paraissant se cacher, qui donne tant de mérite aux ouvrages, et qu'on définit si peu ; ce charme qui est nécessaire à l'écrivain comme au statuaire et au peintre ; qu'H(unère et Anacréon eurent parmi les poètes grecs, Apelle et Praxitèle parmi les artistes; que Virgile eut diez les Romains, et Horace dans ses odes voluptueuses, et qu'on ne trouva presque point ailleurs; que l'Arioste posséda peut-être plus que le Tasse; que Michel- Ange ne connut jamais, et qui versa toutes ses faveurs sur Raphaël et le Corrége; que, sous Louis X.iy, La Fontaine presque seul eut dans ses vers (car Racine connut moins la grâce que la beauté ) ; dont aucun de nos écrivains en prose ne se douta, excepté Fénelon ; et à laqiiœlle nos usages, nos mœurs , notre langue, notre climat même se refusent peut-être , parce qu'ils ne peuvent nous donner ni cette sensibilité tendre et pure qui la fait nattre, ni cet instrument facile et souple qui la peut rendre : enfin cette grâce, ce don si rare , et qu'on ne sent même qu'avec des organes si déliés et si fins, était le mérite dominant des écrits de Xénophon.
(BsuU tut t*$ Éi<m».)
Tacite.
Pour peu qu*on soit sensible au nom de Tacite, Fimaginatien s'échauffe et Tâme s'élève. Si on demande : quel est rhomme qui a le mieux peint les vices et les crimes, et qui inspire le mieux l'indignation et le mépris pour ceux qui ont fait le malheur des hommes ? je répondrai : c'est Tacite ; qui donne un plus saint respect pour la vertu malheureuse, et la représente d'une manière plus auguste, ou dans les fers, ou îsous les coups d'un bourreau? c'est Tacite; qui a le mieux flétri les affranchis et les esclaves , et tous ceux qui rampaient, flattaient , pillaient et corrompaient à la cour des empereurs ? c'est encore Tacite. Qu'on me cite un homme qui ait jamais donné un caractère plus imposant à l'histoire, un air plus terrible à la postérité. Philippe II, Henri VIII et Louis XI n'auraient jamais dû voir Tacite dans une bibUothèque sans une espèce d'effroi.
Si de la partie morale nous passons à celle du génie, quel honmie a dessiné plus fortement les caractères ? qui est descendu plus avant dans les profondeurs de la politique? a mieux tiré de grands résultats des plus petits événements ? a mieux fait, à chaque ligne, dans l'histoire d'un homme, l'histoire de l'esprit humain et de tous les siècles ? a mieux surpris la bassesse qui se cache et s'enveloppe? a mieux démêlé tous les genres de crainte, tous les genres de courage, tous les secrets des passions, tous les motifs des discours, tous les contrastes entre les sentiments et les actions, tous les mouvements que Fâme se dissimule? a mieux tracé le mélange bizarre des vertus et des vices , l'assemblage des quahtés différentes et quelquefois contraires, la férocité froide et sombre dans Tibère, la férocité ardente dans Caligula , la férocité imbécile dans Claude, la férocité sans frein comme sans honte dans Néron, la férocité hypocrite et timide dans Domitien ; les crimes de la domination et ceux de l'esclavage; la fierté qui sert d'un côté pour commander de l'autre ; la corruption
tranquille et lente et la corruption impétueuse et hardie; le caractère et l'esprit des révolutions, les vues opposées des chefs , l'instinct féroce et avide du soldat, l'instinct tumultueux et faible de la multitude ; et dans Rome, la stupidité d'un grand peuple , à qui le vaincu, le vainqueur, sont également indifférents, et qui, sans choix, sans regret, sans désir, assis aux spectacles, attend froidement qu'on lui annonce son maître, prêt à battre des mains au hasard à celui qui viendra, qu'il aurait foulé aux pieds, si un autre eût vaincu ?
Enfin, dix pages de Tacite apprennent plus à connaître le§ hommes que les trois quarts des histoires modernes ensemble. (]'est le livre des vieillards, des philosophes, des citoyens, des courti sans, des princes. Il console des hommes celui qui en est loin, il éclaire celui qui est forcé de vivre avec eux. Il est trop vrai qu'il n'apprend pas à les estimer; mais on serait trop heureux que leur commerce à cet égard ne fût pas plus dangereux que Tacite même.
J'ai parlé de son éloquence, elle est connue. En général, ce n'est pas une éloquence de mots et d'harmonie, c'est une éloquence d'idées qui se succèdent et se heurtent. Il semble partout que la pensée se resserre pour occuper moins d'espace. On ne la prévient jamais, on ne fait que la suivre. Souvent elle ne se déploie pas tout entière, et elle ne se montre, pour ainsi dire, qu'en se cachant Qu'on imagine une langue rapide comme les mouvements de l'âme ; une langue qui, pour rendre un sentiment , ne le décomposerait jamais en plusieurs mots ; une langue dont chaque son exprimerait une collection d'idées : telle est presque la perfection de la langue romaine dans Tacite. Point de signe superflu, point de cortège inutile. Les pensées se pressent et entrent en foule dans l'imagination; mais elles la remplissent sans la fatiguer jamais. A l'égard du style, il est hardi, précipité, souvent brusque , toujours plein de vigueur ; il peint d'un trait. La liaison est plus entre les idées qu'entre les mots. Les muscles et les nerfs y dominent plus que la grâce. C'est le Michel-
Ange des écrivains. Il a sa profondeur, sa force et peut-être un peu de sa rudesse;
Bescartes, Bacon, LelBnlti ccNcwion.
Si on cherche les grands hommes modernes, avec qui oa peut comparer Descartes, on en trouvera trois : Bacon, Leibnitz et Newton. Bacon parcourut toute la surface des connaissances humaines ; il jugea les siècles passés et alla au-devant des siècles à venir : mais il indiqua plus de grandes choses^ qu'il n'en exécuta; il construisit Féchafaud d'un édifice immense, et laissa à d'autres le soin de construire l'édifice.
Leibnitz fut tout ce qu'il voulut être ; il porta dans la philosophie une grande hauteur d'intelligence, mais il ne traita la science de la nature que par lambeaux , et ses systèmes métaphysiques semblent plus faits pour étonner et accabler l'homme que pour l'éclairei*.
Newton a créé une optique nouvelle et démontré les rapports de la gravitation dans les cieux. Je ne prétends point ici diminuer la gloire de ce grand homme ; mais je remarque seulement tous les secours qu'il a eus pour ces grandes découvertes. Je vois que Galilée lui avait donné la théorie de la pesanteur ; Kepler, les lois des astres dans leurs révolutions ; Huyghens, la combinaison et les rapports des forces centrale» et des forces centrifuges ; Bacon, le grand principe de remonter des phénomènes vers les causes; Descartes, sa méthode pour le raisonnement, son analyse pour la géométrie, une iFoule innombrable de connaissances pour la physique, et plus que tout cela peut-être la destruction de tous les préjugés. La gloire de Newton a donc été de profiter de tous ces avantages, de rassembler toutes ces forces étrangères, d'y joindre les siennes propres qui étaient immenses , et de les enchaîner toutes par les calculs d'une géométrie aussi sublime que profonde.
Si maintenant je rapproche Descartes de ces hommes célèbres, j'oserai dire qu'il avait des vues aussi nouvelles et bien
37/l PROSE.
plus étendues que Bacon ; qu'il a eu l'éclat et rinunensité du génie de Leibnitz, mais bien plus de consistance et de réalité dans sa grandeur; q^i'enfin il a mérité d'être mis à côté de Newton, et qu'il n'a été créé que par lui-même , parce que si l'un a découvert plus de vérités, l'autre a ouvert la route de toutes les vérités ; géomètre aussi sublime, quoiqu'il n'ait point fait un aussi grand usage de la géométrie ; plus or^^inal par son génie, quoique ce génie l'ait souvent trompé; plus univ^sel dans ses connaissances comme dans ses talents , quoique mwns sage et moins assuré dans sa marche; ayant peut-être en étendue ce que Newton avait en profondeur ; fait pour concevoir en grand, mais peu fait pour suivre les détails, tandis que Newton donnait aux plus petits détails l'empreinte du génie ; moins admirable sans doute pour la connaissance des cieux , mais bien plus utile pour le genre humain, par sa grande influence sur les esprits et sur les siècles.
(Éloge dé Desaurtet .)
Sully et Golbert.
Sully et Golbert! quels noms! C'est un spectacle intéressant de rapprocher ces deux hommes célèbres , qui font époque dans notre histoire , et peut-être dans celle de l'Europe.
Destinés tous deux k de grandes choses , ils furent élevés au ministère à peu près dans les mêmes circonstances. Sully parut après les horribles déprédations des favoris et les désordres de la Ligue. Golbert eut à réparer les maux qu'avaient causés le règne orageux et faible de Louis XIII, les opérations brillantes mais forcées de Richelieu , les querelles de la Fronde, l'anarchie des finances sous Mazarin.
Tous deux trouvèrent le peuple accablé d'impôts et le roi privé de la plus grahde partie de ses revenus ; tous deux eurent le bonheur de rencontrer deux princes qui avaient le génie du gouvernement, capables de vouloir le bien, assez cou-
rageux pour Tentreprendre , assez fermes pour le soutenir, désirant faire de grandes choses , Tun pour la France , et Tautre pour lui-même ; tous deux commencèrent par liquider les dettes de FÉtat , et les mêmes besoins firent naître les mêmes opérations ; tous deux travaillèrent ensuite à accroître la fortune publique. Ils surent également combiner la nature des divers impôts; mais Sully ne sut pas en tirer tout le parti possible; Coà)ert perfectionna Tart d'établir entre eux de justes proportions.
Tous deux diminuèrent les frais énormes de la perception, bannirent le trafic honteux des emplois, qui enrichissait et avilissait la cour , ôtèrent au courtisan tout intérêt dans les fermes. Tous deux firent cesser la confusion qui régnait dans les recettes, et les gains immenses que faisaient les receveurs ; mais dans toutes ces parties Golbert n*eut que la gloire d'imiter Sully , et de faire revivre les anciennes ordonnances de ce grand homme. Le ministre de Louis XIV , à l'exemple de celui de Henri lY, assura des fonds pour chaque dépense; à son exemple, il réduisit l'intérêt de l'argent.
Tous deux travaillèrent à faciliter les communications ; mais Golbert fit exécuter le canal de Languedoc , dont Sully n'avait eu que le projet Us connurent également l'art défaire tomber sur les riches et sur les habitants des villes les remises accordées aux campagnes ; mais on leur reproche à tous deux d'avoir gêné l'industrie par des taxes. Le crédit , cette partie intéressante des richesses publiques , qui fait circuler celles qu'on a, et qui supplée à celles qu'on n'a pas , paraît n'avoir pas été connu par Sully , et assez ménagé par Golbert. Les gains excessifs des traitants furent réprimés par tous les deux ; mais Sully connut mieux de quelle importance il est pour un État de rapprocher les gains des finances de ceux qu'on peut faire dans les entreprises de commerce ou d'agriculture.
Les monnaies attirèrent leur attention ; mais Sully n'aper> çut que les maux, ou ne trouva que des remèdes dangereux ; Golbert porta dans cette partie une supériorité de lumières qu'il dut à son siècle autant qu'à lui-même.
On leur doit à tous deux Téloge d'avoir vu que la réforme du barreau pouvait influer sur l'aisance nationale ; mais l'avantage des temps fit que Colbert exécuta ce que Sully ne put que désirer. L'un, dans un temps d'orage et sous un roi soldat , annonça seulement à une nation guerrière qu'elle devait estimer les sciences ; l'autre, ministre d'un roi qui portait la grandeur jusque dans les plaisirs de l'esprit, donna au monde l'exemple, trop oublié peut-être, d'honorer, d'enrichir et de développer tous les talents. Sully entrevit le premier l'utihté d'une marine : c'était beaucoup en sortant de la barbarie ; nous nous souvenons que Colbert eut la gloire d'en créer une.
Le commerce fut protégé par les deux ministres; mais l'un voulait le tirer presque tout entier du produit des terres, l'autre des manufactures. Sully préférait avec raison celui qui , étant attaché au sol , ne peut être partagé ni envahi , et qui met les étrangers dans une dépendance nécessaire; Colbert ne s'aperçut pas que l'autre n'est fondé que sur des besoins de caprice ou de goût , et qu'il peut passer, avec les artistes, dans tous les pays du monde. Sully fut donc supérieur à Colbert dans la connaissance des véritables sources du commerce ; mais Colbert l'emporta sur lui du côté des soins , de l'activité, et des calculs politiques dans cette partie ; il l'emporta par son attention à diminuer les droits intérieurs du royaume, que Sully augmenta quelquefois par son habileté à combiner les droits d'entrée et de sortie : opération qui est peut-être un des plus savants ouvrages d'un législateur, et où la plus petite erreur de combinaison peut coûter des millions à l'État.
Il sera difficile d'égaler Colbert dans les détails et les grandes vues du commerce; il sera difficile de surpasser Sully dans les encouragements qu'il donna à l'agriculture. Ce n'est pas que Colbert ait négligé entièrement cette partie importante. N'exagérons pas les fautes des grands hommes , et n'ayons pas la manie d'être toujours extrêmes dans nos censures , comme dans nos éloges. Colbert, à l'exemple de Sully, voulut faire naître Faisance dans les campagnes : il diminua les tailles; il
{prévint, autant qu*il put, les maux attachés à une imposition arbitraire; il protégea par des règlements utiles la nourriture des troupeaux ; il encouragea la population par des récompenses ; mais , faute d'avoir permis le commerce des grains , tant d'opérations admirables furent presque inutiles ; il n'y avait point de richesses réelles. L'État parut brillant , et le peuple fut malheureux; l'or, que le trafic faisait circuler, ne parvenait point jusqu'à la classe des cultivateurs; le prix des grains baissa sans cesse , et l'on finit par la disette. Tels furent et les principes et les succès différents de ces deux grands hommes.
Si maintenant nous comparons leur caractère et leur talent , nous trouverons que tous deux eurent de la justesse et de l'étendue dans l'esprit , de la grandeur dans les projets , de Tordre et de l'activité dans l'exécution. Mais Sully, peut-être, saisit mieux la masse entière du gouvernement ; Colbert en développa mieux les détails. L'un avait plus de cette politique moderne qui calcule; l'autre, de cette politique des anciens législateurs qui voyaient tout dans un grand principe. Le plan de Colbert était une machine vaste et compUquée , où il fallait sans cesse remonter de nouvelles roues; le plan de Sully était simple, uniforme, comme celui de la nature. Colbert attendait plus des honmies; Sully attendait plus des choses. L'un créa des ressources inconnues à la France; l'autre employa mieux les ressources qu'elle avait. La réputation de Colbert dut avoir d'abord plus d'éclat; celle de Sully dut acquérir plus de solidité.
A l'égard du caractère, tous deux eurent le courage et la vigueur d'âme sans laquelle on ne fit jamais ni beaucoup de bien ni beaucoup de mal dans un État : mais la politique de l'un se sentit de l'austérité de ses mœurs ; celle de l'autre, du luxe de son siècle. Ils eurent la triste conformité d'être haïs , mais l'un des grands , l'autre du peuple. On reproche de la dureté à Colbert, de la hauteur à SuUy : mais si tous deux choquèrent des particuliers, tous deux aimèrent la nation. Enfin , si on examine leurs rapports avec les rois qu'ils ser-
378 PBOSE.
valent, on trouTera que Sully faisait la loi à son maître, et que Colbert recevait la loi du sien ; que le premier fut fAv» le ministre du peuple, et le second plus le ministre du roi ; enfin, d'après les talents des deux princes, on jugera que SuUy dut quelque chose de sa gloire à Henri IV, et que Louis Xf¥ dut une partie de la sienne k Colbert
(EiofedeSulir.)
BERNARDIN DE SAINT-PIBRRË ( Jagqubs-Hbnbi) naquit au Havre le 19 janvier 1737. Doué d'une âme ardente sur laquelle tout faisait une impression profonde, Bernardin trouva dans les agitations d'une vie aventureuse une source féconde d'émotions qui influèrent d'une manière heureuse sur son talent. Ennemi des ptiilosophes, dcmt les maximes répugnaient à ses sentiments religieux, et des hommes à pr^ jog^ dont il condamnait les erreurs, il ne se lia intimement qu'avec J.-J. Rousseau, qui fut, comme Fénelon, l'objet constant de son admiration.
Les Études de la nature, qui parurent en 1784, obtinrent un très grand succès; mais Paul et Virginie , composition ravissante de grâce et de naïveté, publiée en 1788, fut reçue d'abord parle puMic avec une indifférence inexplicable. Cependant l'auteur ne larda pas à être Vengé de cette injsstiœ. En 1791 il publia la Chaumière indienne , fiction ingénieuse qui renferme une satire piquante de quelques travers de notre société. Bernardin, nommé en 1792 intendant du Jardin-des-PIantes, s'occupa dès lors de préparer son dernier ouvrage, les Harmonies de la nature , qu*on ne publia qu'après sa mort.
Bernardin» uemmé membre de l'Institut en 1795 , puis membre de l'Académie française , mourut près de Paris, le 11 janvier 1804.
he SemioMiit de ta M^t mM.
. Avec le sentiment de la Divinité , tout est grand , noble , invincible dans la vie la plus étroite ; sans lui , tout est faible , déplaisant et amer au sein même des grandeurs. Ce fut lui qui donna Tempire à Sparte et à Rome, en montrant à leurs habitants vertueux et pauvres les dieux pour protecteurs et pour concitoyens. Ce fut sa destruction qui les livra riches et
vicieux à l'esclavage, lorsqu'ils ne virent plus d'autres dieux dans l'univers que l'or et les voluptés. L'homme a beau s'environner des biens de la fortune , dès que ce sentiment disparaît de son cœur, l'ennui s'en empare. Si son absence se prolonge , il tombe dans la tristesse , ensuite dans une noire mélancolie , et enfin dans le désespoir. Si cet état d'anxiété est constant , il se donne la mort L'honmie est le seul être sensible qui se détruise lui-même dans un état de liberté. La vie humaine, avec ses pompes et ses délices, cesse de lui paraître une vie quand elle cesse de lui paraître immortelle et divine.
Quel que soit le désordre de nos sociétés , cet instinct céleste se plaît toujours avec les enfants des honmies. Il in^ire les hommes de génie en se montrant à eux sous les attributs éternels. Il présente au géomètre les pr(^essions ineffables de l'infini , au musicien des harmonies ravissantes , à l'historien les ombres immortelles des hommes vertueux. Il élève un Parnasse au poëte , et un Olympe au héros. Il luit sur les jours infortunés du peuple. Il fait soupirer, au miUeu du luxe de Pans, le pauvre habitant de la Savoie, après les saints couverts de neige de ses montagnes. Il erre sur les vastes mers, et rappelle des doux climats de l'Inde le matelot européen aux rivages orageux de l'Occident. Il donne une patrie à des malheureux , et des regrets à ceux qui n'ont rien perdu. Il couvre nos berceaux des charmes de l'innocence, et les tombeaux de nos pères des espérances de l'immortalité. Il repose au milieu des viUes tumultueuses , sur les palais des grands rois, et sur les temples augustes de la religion.
Souyent il se fixe dans les déserts, et attire sur des rochers les respects de l'univers. C'est ainsi qu'il vous a couvertes de majesté, ruines de la Grèce et de Rome, et vous aussi, mystérieuses pyramides de l'Egypte ! C'est lui que nous cherchons sans cesse au milieu de nos occupations inquiètes ; mais, dès qu'il se montre à nous dans quelque acte inopiné de vertu , ou dans quelqu'un de ces événements qu'on nomme des coups du ciel , ou dans quelques unes de ces émotions su-
blimes indéfinissables, qu*on appelle par excellence des traits de sentiment , son premier effet est de produire en nous un mouvement de joie très vif, et le second de nous faire verser des larmes. Notre âme, frappée de cette lueur divine, se réjouit à la fois d'entrevoir la céleste patrie, et s'afflige d'en être exilée.
(Études de la nature.)
Faiblesse da poavolr de rtaomme contre celai de la nature.
Nous ne voyons l'ordre que là où nous voyons notre blé. L'habitude où nous sommes de resserrer dans des digues le canal de nos rivières, de sabler nos grands chemins, d'aligner les allées de nos jardins , de tracer leurs bassins au cordeau , d'équarrir nos parterres et même nos arbres, nous accoutume à considérer tout ce qui s'écarte de notre équerre comme livré à la confusion. Mais c'est dans les lieux où nous avons mis la main que l'on voit souvent un véritable désordre. Nous faisons jaillir des jets d'eau sur des montagnes ; nous plantons des peupliers et des tilleuls sur des rochers , nous mettons des vignobles dans des vallées, et des prairies sur des collines. Pour peu que ces travaux soient négligés, tous ces petits nivellements sont bientôt confondus sous le niveau général des . continents, et toutes ces cultures humaines disparaissent sous celles de la nature. Les pièces d'eau se changent çn marais; les murs de charmille se hérissent ; tous les berceaux s'obstruent ; toutes les avenues se ferment ; les végétaux naturels ^ chaque sol déclarent la guerre aux végétaux étrangers; les chardons étoiles et les vigoureux verbascums étouffent sous leurs larges feuilles les gazons anglais; des foules épaisses de graminées et de trèfles se réunissent autour des arbres de Judée ; les ronces y grimpent avec leurs crochets , comme si eUes y montaient à l'assaut ; des touffes d'orties s'emparent de l'urne des Naïades , et des forêts de roseaux des forges de Vulcain ; des plaques verdâtres de minium rongent les visages de Vénus, sans respecter leur beauté. Les ar-
bres mêmes assdégeiit le château ; les cerisiers sauvages, les ormes , les érables montent sur ses combles', enfoncent leurs kmgs pivots dans ses frontons élevés , et dominent enfin sur ses coupoles orgueilleuses. Les mines d'un parc ne sont pas moins dignes des réflexions du sage que celles des empires : elles montrent également combien le pouvoir de Thomme est faible (j[uand il lutte contre celui de la nature.
{Études de la nature.)
Les Nmiffcft.
Lorsque j'étais en pleine mer, etqueje n'avais d'autre spectacle que le ciel et Teau, je m'amusais quelquefois à dessiner les beaux nuages Mancs et gris, semblables à des groupes de montagnes , qui voguaient à la suite les uns des autres , sur l'azur des deux. C'était surtout vers la fin du jour qu'ils développaient toute leur beauté en se réunissant au cou(^ant, où lis se revêtaient des plus riches couleurs, et se eombioaient sous les formes les plus magnifiques.
Un soir, environ une demi>heure avant le coucher du soleil , le vent alizé du sud-est se ralentit , comme il arrive d'ordinaire vers ce temps. Les nuages qu'il vcHtin-e dans le ciel à des distances égales comme son soui^, devinrent plus rares, et ceux de la partie de l'ouest s'arrêtèrent et se grouperait entre eux sous la fcHine d'un paysage. Ils représentaient une grande terre formée de hautes montagnes, séparées par des vallées profondes, et surmontées de rodiers pyramidau?[. Sur leurs sommets et leurs flancs apparaâssaûest des brouillards détachés, semblables à ceux qui s'élèvent des terres véritables. Un long fleuve semblait circuler dans leurs valloiis, <ït tomber çà et là en cataractes; il était traversé par un grand peut, a]^)uyé sur des arcades à demi ruinées. Des bosquets de cocotiers, au centre desquels on entrevoyait des habitations, s'élevai<Hit sur les croupes et les profils de cette 3e aérienne. Tous ces objets n'étaient point revêtus de ces riches teintes de pourpre , de jaune doré, de nacarat, d'émerandes.
si communes le soir dans les couchants de ces parages; ce paysage n'était point un tableau colorié : c'était une simple estampe/ où se réunissaient tous les accords de la lumière et des ombres. Il représentait une contrée éclairée, non en face des rayons du soleil, mais par derrière, de lemrs simples reflets. En ^et, dès que l'astre du jour se fot caché derrière, lui, quelques uns de ces rayons décomposés éclairèrent les arcades demi-transparentes du pont, d'une couleur ponceau, se reflétèrent dans les vallons et au sommet des rochers, tandis que des torrents de lumière couvraient ses contours de Yor le plus pur, et divergeaient vers les cieux commentes rayons d'une gloire; mais la masse entière resta dans sa demiteinte obscure, et on voyait autour des nuages qui s'élevaient de ses flancs, les lueurs des tonnerres dont on entendait les roulements lointains. On aurait juré que c'était une terre véritable , située environ à une lieue et demie dé nous. Peutêtre était-ce une de ces réverbérations célestes de quelque fle très éloignée, dont les nuages nous répétaient la forme par leurs reflets, et les tonnerres par leurs échos. Plus d'une fois des marins expérimentés ont été trompés par de semblables aspects. Quoi quMl en soit , tout cet appareil fantastique de magnificence et de, terreur , ces montagnes surmontées de palmiers, ces orages qui grondaient sur leurs sommets , ce fleuve , ce pont , tout se fondit et disparut à l'arrivée de la nuit, comme les illusions du monde aux approches de la mort. L'astre des nuits, la triple Hécate, qui répète par des harmonies plus douces celles de l'astre du jour, en se levant sur l'horiaon , dfesipa l'empire de la lumière , et fit régner celui des ombres. Bientôt des étdles innombrables et d'un éclat étanel brillèrent au sein des ténèbres. Oh ! si le jour n'est lui-même qu'une image de la vie, si les heures rajMdes de l'aube du matin, du midi et du soir, représentent les âges si fugitifs de l'enfance, de la jeunesse, de la virilité et de la vieillesse, la mort , comme la nuit , doit nous découvrir aussi de nouveaux cieux et de nouveaux mondes I
(Htinnonies de ta nature.)
38& PBOSE.
Présidez aux jeux de nos enfants, charmante fille de l'Aurore , amiable Flore ; c'est vons qui couvrez de roses ks champs du ciel que parcourt votre mère, soit qu'elle s'âère chaque jour sur notre horizon , soit qu'elle s'avance , ao printemps, vers le sommet de-notre hémisphère , et qu'elle rejette ses rayons d'or et de pouq^re sur leurs régions de neige. Pour vous , suspendue au-dessus de nos vertes campagnes , portée par ran>en-cîel au sein des nuages pluvieux, vous versez les fleurs à pleine corbeille dans nos vallons et sur nos forets; le zéphir amoureux vous suit, haletant après vous, et vous poussant de son haleine chaude et humide. Déjà on aperçut sur la terre les traces de votre passage dans les cieux ; à travers les rais lointains de la pluie , les landes apparaissent toutes jaunes de genêts fleuris; les prairies brumeuses, de ha&sincts dorés , et les corniches des vieilles tours, de giroflées safranées. Au milieu du jour le phis nébuleux, on croirait que les rayons du soleU luisent au loin sur les croupes des collines , au fond des vallées , an sommet des antiques monuments; des lisières de violettes et de primevères parfument les haies , et le lilas couvre de ses gr2q>pes pourprées les mors du château lointain. Aimables enfants , sortez dans les campagnes : Flore vous q)pelle au sein des prairies ; tout tous y invite , les bois , les eaux , les rocs arides ; chaque site vous présente ses plantes, et chaque plante ses fleurs. Jouissez du mois qui vous les donne : avril est votre frère, il est à l'aurore de l'année, comme vous à celle de la vie; connaissez ses dons riants c<mune votre â^. Les prairies seront votre école , les fleurs vos alphabets, et Flore votre institutrice.
(Harmonigt delà nature.)
La Rom et le PapUlon.
La puissance animale est d*un ordre bien supérieur à la végétale. Le papillon est plus beau et mieux organisé que la rose. Voyez la reine des fleurs, formée de portions sphériques , teinte de la plus riche des couleurs , contrastée par un feuillage du plus beau vert , ^t balancée par le zéphir : le papillon la surpasse en harmonie de couleurs , de formes et de mouvements. Considérez avec quel art sont composées les quatre ailes dont il vole, la régularité des écailles qui le recouvrent comme des plumes , la variété de leurs teintes brillantes , les six pattes armées dégriffés avec lesquelles il résiste aux vents dans son repos, la trompe roulée dont il pompe sa nourriture au sein des fleurs , les antennes , organes exquis du toucher, qui couronnent sa tête, et le réseau admirable d*yeux dont elle est entourée , au nombre de plus de douze mille. Mais ce qui le rend bien supérieur à la rose , il a, outre la beauté des formes , les facultés de voir , d'ouïr, d*odorer, de savourer, de sentir, de se mouvoir, de vouloir, enfin une âme douée de passions et d'intelligence. C'est pour le nourrir que la rose entr'ouvre les glandes nectarées de son sein ; c'est pour en protéger les œufs collés comme un bracelet autour de ses branches , qu'elle est entourée d'épines. La rose ne voit ni n'entend l'enfant qui Recourt pour la cueillir ; mais le papillon, posé sur elle , échappe à la main prête à le saisir, s'élève dans les airs, s'abaisse, s'éloigne, se rapproche ; et, après s'être joué du chasseur, il prend sa volée et va chercher sur d'autres fleurs une retraite plus tranquille.
{Harmonits de la Hature,\
Le Lis et la Rose.
Pour me montrer le caractère d'une fleur, les botanistes me la font voir sèche , décolorée et étendue dans un herbier. Est-ce dans cet état où je reconnaîtrai un lis ? N'est-ce pas ï. L 17
386 î>ROSE.
sur le bord d*un ruisseau , élevant ad milieu des herbes sa tige auguste , et réÛéchiMant dans 4es eaux ses beaux calices plus blancs que Tivoire , que j'admirerai le roi des vallées ? Sa blancheur incomparable n'est-elle pas encore plus éclatante quand elle est mouchetée , comme de gouttes de corail, par de petits scarabées, écarlates, hémisphériques , piquetés de noir, qui y cherchent presque toujours un asile? Qui estce qui peut reconnaître dans une rose sèche la reine des fleurs ? Pour qu'elle soit à la fois un objet de l'amour et de la philosophie , il faut la voir, lorsque , sortant des fentes d'un rocher humide , elle brille sur sa propre verdure , que le zéphyr la balance sur sa tige hérissée d'épines, que l'aurore Fa couverte de pleurs, et qu'elle appelle par son éclat et par ses parfums la main des amants. Quelquefois unecantharide, nichée dans sa corolle, en relève le carmin par son vert d'émeraude : c'est alors que cette fleur semble nous dire que , sjTnbole du plaisir par ses charmes et par sa rapidité , elle porte comme lui le danger autour d'elle , et le repentir dans son sein,
• (Etudes de ta nature,)
Les ToaAemu.
Un tombeau est un monument placé sur les limites des deux mondes. Il nous présente d'abord la fin des vaines inquiétudes de la vie, et l'image d'un éternel repos'; ensuite il élève en nous le s^timejat confos d'une immortalité heureuse, dont les probabilités augmentent à mesure que celui dont il nous rappelle la mémoire a été plus vertueux. C'est là que se fixe notre vénération ; et cela est si vrai, que, quoiqu'il n'y ait aucune diflërence entre la cendre de Socrate et celle de Néron , personne ne voudrait avoir dans ses bosquets celle de l'empereur romain , quand même eUe serait renfermée dans une Time d'argent , et qu'il n'y a personne qui ne mît celle du philosophe dans le lieu le plus honorable de son appartement, quand elle ne serait que dans un vase d'argile.
C'est donc par cet instinct intellectuel pour la vertu que les tombeaux des grands hommes nous inspirent une vénération si touchante. C'est par le même sentiment que ceux qui renferment des objets qui ont été aimables nous donnent tant de regrets. Voilà pourquoi nmis «ooKaes émus à la vue du petit tertre qui couvre les cendres d'un enfant aimable , pai» le souvenir de son innocence ; voiià encore pourquoi nous voyons avec tant d'attendrissement une tombe sous laquelle repose une jeune femme , raBM)ttr et l'espérance de sa faimlle par ses vertus. Il ne faut pas, pour rendre recommandables ces monuments, des marbres, des bronzes, des dorures : plus ils sont simples, plus ils donnent d'énergie au sentiment de la mélancolie. Ils font plus d'effet pauvres que riches, antiques que modernes, avec des dé^iiâs d'iofortune qu'avec des titres d'honneur, avec les attributs de la vertu qu'avec ceux de la puissance.
C'est surtout à la campagne que leur impression se fait vivement sentir : une simple fosse fait souvent verser plus d<^ larmes que les catafalques dans les cathédrales : c'est là que la douleur prend de la sublimité ; eDe s'élève avec les vieux ifs des cimetières, elle s'étend avec les plaines et les collines d'alentour ; elle s'allie avec tous les effets de la nature , le lever de l'aurore, le murmure des vents, le coucher du soleil et les ténèbres de la nuit Les travaux les plus rudes et les destinées les plus humiliantes n'en peuvent éteindre l'impression dans les cœurs des plus misérables.
ijètude* d€ la naturt.)
LÀ HARPE ( Jban-Fbançois de) naquit à Paris le 20 noTembre 1739, de parents inconnus. Il se lÎTra tour à tour à réioquence et à la poésie, •et mérita comme poète et comme prosateur une place honorable dans notre littérature. Cest un écrivain correct et élégant auquel toutes les ressources du style étaient familières ; mais ce qui lui a manqué en général , c'est la force et la chaleur. Ses tragédies n'ont eu qu'un succès médiocre. Son drame de Mélanie vaut mieux : du moins y a-t-il de Fintérêt, si la pièce n'est pas très dramatique.
La Harpe a été plus heureux dans le genre tempéré : des stances agréablement tournées, des romances pleines de douceur, une satire ingénieuse et vive, des épitres, un dithyrambe atujc mânes de yoltaire^ et surtout le joli poème de Tangu et Félimey lui assurent un rang honorable sur notre Parnasse.
Toutefois TouTrage qui a contribué le plus à sa réputation est son Cours de littérature: il lui a mérité, malgré ses défauts, le surnom de Quintilien français.
La Harpe, qui avait succédé, à l'Académie française, à Colardeao, en 1776, mourut à Paris le 11 février 1803.
de lettres.
Qu'est-ce qu'un homme de lettres? C'est celui dont la profession principale est de cultiver sa raison, pour ajouter à celle des autres. C'est dans ce genre d'ambition , qui lui est particulier, qu'il concentre toute l'activité , tout l'intérêt que les autres hommes dispersent sur les différents objets qui les entraînent tour à tour. Jaloux d'étendre et de multiplier ses idées, il remonte dans les siècles, et s'avance au travers des monuments épars de l'antiquité , pour y recueillir , sur
LA HARPE. 38d
des traces souvent presque effacées, Fâme et la pensée des grands hommes de tous les âges. Il converse avec eux dans leur langue, dont il se sert pour enrichir la sienne. Il parcourt le domaine de la littérature étrangère , dont il remporte les dépouilles honorables au trésor de la littérature nationale. Doué de ces organes heureux qui font aimer avec passion le beau et le vrai en tout genre , il laisse les esprits étroits et prévenus s'efforcer en vain de plier à une même mesure tous les talents et tous les caractères, et il jouit de la variété féconde et sublime de la nature , dans les différents moyens qu'elle a donnés à ses favoris pour charmer les hommes, les éclairer et les servir. C'est pour lui surtout que rien n'est perdu de ce qui s'est fait de bon et de louable ; c'est pour une oreille telle que la sienne que YirgUe a mis tant de charme dans l'harmonie de ses vers; c'est pour un juge aussi sensible que Racine répandit un jour si doux dans les replis des âmes ten* dres; que Tacite jeta des lueurs affreuses dans les profondeurs de l'âme des tyrans; c'est à lui que s'adressait Montesquieu quand il plaidait pour l'humanité, Fénelon quand il embellissait la vertu. Pour lui toute vérité est une conquête, tout chefd'œuvre est une jouissance. Accoutumé à puiser également dans ses réflexions et dans celles d'autrui , il ne sera ni seul dans la retraite, ni étranger dans la société. Enfin quel que soit le travail où il s'applique, soit qu'il marche à pas mesurés dans le monde intellectuel des spéculations mathématiques» ou qu'il s'égare dans le monde enchanté de la poésie ; soit qu'il attendrisse les hommes sur la scène, ou qu'il les instruise dans l'histoire; en portant ses tributs au temple des arts, il ne cherchera pas à renverser ses concurrents dans la route , ni à déshonorer leurs offrandes pour relever le prix de la sienne ; il ne détournera pas des triomphes d'autrui son œil consterné ; les cris de la renommée ne seront pas pour son âme un bruit importun; et, au lieu que la médiocrité inquiète et jalouse gémit de tous les succès parce que le champ du génie se rétrécit sans cesse à ses faibles yeux , le véritable homme de lettres, le parcourant d'un regard plus vaste et plus sûr, y verra
390 PmsE.
totqours et un monument à' élever et «ne i^ce- à obtenir.
(Di4€0urs de réception à PA^adéiiûe frajieai*e.)
Vfe privée de Fénelon.
Son humeur était égale, sa pc^tesse affectueuse et ample, sa conversation féconde et animée. Une gaieté douce tempérait en lui la dignité de son ministère, et le zèle de la religion n*eut jamais chez lui ni sécheresse ni amertume. Sa table était ouverte , pendant la guerre , à tous, les officiers ennenûs ou nationaux que sa r^utation attirait en foule à Cambrai II trouvait encore des moments à leur donner, au milœu des de* voirs et des fatigues de Fépiscopat. Son sommeil était court, SCS repas d'une extrême frugalité , ses mœurs d'une pureté irréprochable. Il ne connaissait ni le jeu ni l'ennui : sou seul délassement était la promenade; encore trouvait-il le secret de la faire rentrer dans ses exercice» de bienfaisance. S'il rencontrait des paysans, il se plaisait à les entretenir. On le voyait assis sur l'herbe au milieu d'eux , conuiie autrefois saint Louis sous le chêne de Vîncennes. Il entrait même dans leurs cabanes, et recevait avec plaisir tout ce que lui offrait leur simplicité hospitalière. Sans doute ceux qu'il honora de semMablés visites racontèrent plus d'une fois à la génération qu'ils virent naître, que leur toit rustique avait reçu Fénelon.
Baramie de l'étof e «e daliBiU.
Dans cette foule de génies célèbres en tout genre , que la nature semblait avoir de loin préparés et mûris pour en hire l'oomement d'un seul r^e, l'orgueil de nos annales et l'admiration du monde; dans ce siècle resplendissant de gloire dont tous les rayons viennent se confondis et se réunir axi trône de Louis XIV ; j'observe avec étonnement un homme qui, prenant sa place au milieu de tous cesp-ands hoaunes, sans.avoir
ri€ii <pû leur ressemble et sans être effacé par aucun d'eux , forme seul , avec tout son siècle, un contraste frappant, digne de Tattention des sages et des regards de la postérité. Placé dans une époque et chez une nation où tout est entraîné par renthoufiiasme, lui seul, dans sa marche tranquille, est constamment guidé par la raison. Sur un théâtre où Ton se dispute les regards, où Ton brigue à Tenvi la place la plus brillante , il attend qu'on l'appelle à la sienne , et la remplit en silence sans songer à être regardé. Quand l'idolâtrie vraie ou afiectée qu'inspire le monarque est le principe de tous les efforts , est dans tous les cœuBS et dans toutes les bouches, il ne s'occupe que de la patrie , n'agit que pour elle, et n'en pvle pas. Autour de lui tout salifie plus ou moins à l'opimon, à la mode, à la cour; il ne connaît que le devoir, le biei» public et sa propre estime. Autour de lui, le bruit, Fostentation, l'écrit de rivalité, s^nbknt inséparables de la ^ire qu'on obtient ou qu'on prétend, et se mêlent à toute espèce d'héroïsme; seul, il senj>le, pour s^nsidire, éteindre sa 0oire , étouffer sa renommée , et ne dissimule rien tant que ses succès et ses avantages, si ce n'est les fautes d'aularui. Tous les hommes illustres de son temps sont marqués par la nature d'un signe particulier et caractéristique , qui annonce le talent dont elle les a doués; il semble indiiSêremment né pour tous, et suivant le témoignage remarquable qu'un de ses ennemis lui rendait devant leur maître commun, on peut égdr lement faire de lui un général d'armée, un ministre, un ambassadeur, un diancelier ; et , en effet, il paraît en réunir les qoalités, sans en exercer les fonctions. Enfin (et c'est ce qui le distingue plus que tout le reste), parmi tant d'hommes rares qm offraient à la grandeur de leur monarque le trâbut de leurs tdents, aucun n'est exempt de préjugés ni de (m- Uesse ; ces grandes âmes so^ égarées par de grainks passions, eu dominées pao* les erreurs du vulgaire; seul, il possède cette raison supérieure, cette inaltérable égalité d'âme, cette philosophie, en un mot, si étrangère à son siècle, caractère principal qui marque toutes les actions, tous les moments de
sa vie. Ces traits ângiiliers et vraiment admirables, dont aucmi n'est exagéré, et que Ton peut recueillir dans nos histoires, me frappent et m'attirent comme malgré moi vers le grand homme, dont les interprètes de la nation et de la renommée inscrivent aujourd'hui le nom dans leurs fastes.
Callmit à l'hdtel des Invalides.
L'enclos des Chartreux , qui n'était pas éloigné de sa demeure, était la promenade qu'il préférait d'ordinaire : tout ce qui inspirait le calme et le recueillement semblait lui plaire et l'appeler ; et , pour un homme qui avait tout fait et tout vu, des hommes qui ont renoncé à tout m pouvaient pas être un spectacle indifférent. On fut surpris un jour de le voir dans cet enclos, comme autrefois le sage de Phrygie, jouer avec des enfants. Mais n'est-ce pas ce que fait tous les jours le philosophe, quand il vit avec les passions des hommes? La demeure royale de ces guerriers qui ont donné leurs jours à la patrie, et dont elle nourrit la vieillesse, ce prytanée militaire était aussi l'objet de ses fréquentes visites. Un en£mt (c'était le fils de son homme d'affaires), qui l'avait entendu parler avec éloge de ce vénérable édifice, vint un jour, avec l'empressement naïf de son âge, prier le maréchal de Gatinat de le mener à l'Hôtel des Invalides ; il y consent, prend i'eniant par la main, le mène avec lui , arrive aux portes. A la vue du maréchal, la garde se range sous les armes, les tambours se font entendre, les cours se remplissent ; on répète de tons côtés : Voilà le Père la Pensée! Ce mouvement, ce brait» causent à l'enfant quelque frayeur. Catinat le rassure : « Ce sont, dit-il, des marques de l'amitié qu'ont pour moi ces hommes respectables. » Il le conduit partout, lui fait tout voir. L'heure du repas sonne; il entre dans la salle où les soldats s'assemblent; et, avec cette noble simplicité, cette franchise de mœurs guerrières qui rapprochent ceux qve le même courage et les mêmçs périls ont rendus égaux : « A la » santé, dit-il , de mes anciens camarades! » Il boit et fait
LA HABPE. 39S
boîre Teafant avec lui. Les soldats, debout et découverts, répondent par des acclamations qui lé suivent jusqu'aux portes; et il sort, emportant dans son cœur la douce émotion de cette scène , trop au-<lessus de Fâme d'un enfant , mais dont le récit, conservé dans les Mémoires de sa vie, a pour nous, encore aujourd'hui, quelque chose d'attendrissant et d'auguste.
{Eloge de CatÎMt,)
GéMr et iHcBTl IV.
Si nous avons, parmi les modernes, un homme qu'on puisse comparer à César, c'est peut-être Henri lY. On re^ marque entre eux beaucoup de traits de ressemblance et d'objets de comparaison.
Tous deux avaient reçu de la nature une âme élevée et sensible, un génie également souple et profond dans les affaires politiques, de grands talents pour la guerre : tous deux furent redevables de l'empire à leur courage et à leurs travaux ; tous deux pardonnèrent à leurs ennemis , et finirent par en être les victimes ; tous deux connaissaient le grand art de s'attacher les hommes et de les employer , art le plus nécessaire de tous à quiconque commandé ou veut commander; tous deux étaient adorés de leurs soldats, et mêlaient les plaisirs aux fatigues militaires et aux intrigues de l'ambition» Famèse, à qui notre Henri IV eut affaire, valait bien Pompée le rival de César ; et la France fut pour tous deux un champ de victoire. César combattait des armées plus nombreuses : Henri eut à vaincre des obstacles de tous les genres avec moins de moyens.
Tous deux avaient une activité prodigieuse, et suivaient ce grand principe, qu"il ne faut laisser faire à d'autres que ce qu'on ne peut pas faire soi-même. Tous deux ont su régner, et ont régné trop peu. Si l'un eût vécu vingt ans de plus, le système de l'Europe était changé; si l'autre n'eût pas été enlevé par un assassinat, il eût accoutumé les Ro-
maÎDS à sa domination aussi bien qu'Auguste , et aurait £ait de p]us grandes choses que lui. César prodigua Targ^nt dan& une république qu'il voulait ciM'rompre ; Henri le ménagea dans une monarchie qu'il fallait rétablir.
Tous deux furent arrachés par une mort prématurée aux grands projets qu'ils méditaient , et l'on peut croire que Hemi eût été aussi heureux contre les Espagnols que César pouvait l'être contre les Parthes. Arques, Fontaine-Française , Contras, Ivry , ne sont pas d'aussi grands noms dans la mémoire des hommes , et n'entraînaient pas d'aussi grandes destinées que la journée de Pharsale ; mais il y avait autant de talents à déployer, avec moins de renommée k obtenir.
César joignit la gloire d«s lettres à celle des armes, et cet avmitage manquait à Henri IV ; maàs c'était la faute de smi éducation et du temps bien plus que son génie ; il avait l'esprit JQste , l'élocution facile et souvent noble : et la hanu^e de Rouen prouve qu'il eut l'éloquence des grandes âmes.
Sa cause était en tout; l^itime et glorieuse : celle de Césai% qu'il est impossiUe de justifier en bonne morale , peut s'excuser en politique , et si l'on considère qu'il avait nécessairement la conscience de ce qu'il pouvait faire ^ de ce qu'il devait craindre, et que parmi plusieurs concurrents qui aspiraient à être aussi criminel» qu'il le devint, il fut ou assez hein'eux ou assea malheureux pour être dans le cas de se déclarer le premier.
(Cours d$ littérature,)
Ovide.
Ovide a été un des génies les plus heureusement nés pour la poésie , et son poëme des Métamorphoses est un des plus Iwaux présents que nous ait faits l'antiquité. C'est dans ce seul ouvrage , il est vrai^ qu'il s'est élevé fort au-desws de toutes ses autres productions; mais aussi quelle espèce de mérite ne remsff-que-t-on pas dans les Métamorphoses? £t d'abord quel art prodigieux dans la texture du poëme I Coouneat
Ovide a-t-il pu, de tant d*histoires diSërentes, le plus souvent étrangères les «nés aux autres, former un tout si bien suivi, si bien lié ; tenir toujours dans la main le fil imperceptible qui» sans se rompre jamais, vou^ guide dans ce dédale d'aventures merveilleuses; arranger si bien cette foule d'événements qui naissent tous les uns des autres ; introduire tant de personnages, les uns pour agir, les autres pour raconter; de manière que tout marche et se développe sans interruption , sans embarras , sans désordre, depuis la séparation des élé^MBts qui remplace le chaos, jusqu'à l'apothéose d'Auguste? Ensuite, quelle flexibilité d'imaginaticm et de style pour prendre suc* cessivement tous les tons , suivant la nature des sujets , et pour diversifier par l'expression tant de dénouements dtmt le fond est toujours le même , c'est-à-dire un changement de forme ! C'est là surtout le plus grand charme de cette lecture ; c'est l'étonnante variété de couleurs toujours adaptées à des taUeanx toujours divers, toujours nobles et imposants jusqu'à la sublimité ; tantôt simples jusqu'à la familiarité ; les uns horriUes, les autres tendres; ceoK-^i effrayants, ceux-là gais , riants et doux.
Toutes ces peintures sont ricbes , et aucune ne paraît lui ceéter. Tour à tour il yous élève, vous attendrit, vous effraie, soit qu'il ouvre le palais du soteil, smt qu'il chante les plaisirs de l'amoar, soit qu'il peigna les fureurs de la jalousie et les horreurs du crime. Il décrit aussi Êbcilement les combats que les voluptés , les héros cpie les bergers , l'Olympe qu'un bocage, la cavisrne de l'Envie que la cabane de Philémon. Nous ne savons pas an juste ce que la mythologie lui avait fourni » et ce qu'il a pu y ajouter ; mais c(»]dHen d'histoires charmantes! Que n'a-t-on pas pris dans cette source qui n'est pas encore épuisée ! Tous les théâtres ont mis Ovide à contribution. Je sais qu'en lui re{H*oche, et avec raison, du luxe dans son style, c'est-à-dire trop d'abondance et de parure; mais cette abondance n'est pas celle des mots, qui cadie le vide des idées, c'est le superflu d'une richesse réelle. Ses ornements, même quand il en a trop , ne laissent voir ni le travail ni
l'effort. Enfin Fesprit, la grâce et la fadlîté, trois choses qui ne Tabandonnent jamais, couyrent ses négligences, ses petites recherches, et l'on peut dire de lui , bien plus TéritaUkement que de Sénèque, qu'il plaît même dans ses défauts.
{Court de lUtériaurt,)
Bossnet, après sa victoire, passa pour le plus savant et le plus (HTthodoxe des évéques ; Fénelon , après sa défaite , pour le plus modeste et Ip plus aimable des hommes. Bossuet continua de se faire admirer à 1» cour ; Fénelon se ût adorer à .Cambrai et dans l'Europe.
Peut-être serait-ce ici le lieu de comparer les talents et la réputation de ces deux hommes également célèbres, • également inmiortels. On pourrait dire que tous deux eurent un génie supérieur; mais que l'un avait plus de cette grandeur qui nous élève, de cette force qui nous terrasse ; l'autre plus de cette douceur qui nous pénètre et de ce charme qui nous attache. L'un fut l'oracle du dogme, l'autre celui de la morale; mais U paraît que Bossuet, en faisant des conquêtes pour la foi, en foudroyant l'hérésie , n'était pas moins occupé de ses propres triomphes que de ceux du christianisme ; il semble, au contraire, que Fénelon parlait de la vertu coname on parle de ce qu'on aime , en l'embellissant sans le vouloir, et s'oubliant toujours, sans croire même faire un sacrifice.
Leurs travaux furent aussi différents que leurs caractères. Bossuet, né pour les luttes de l'esprit et les victoires du raisonnement, garda même dans les écrits étrangers à ce genre cette tournure mâle et nerveuse , cette vigueur de raison, cette rapidité d'idées, ces figures hardies et pressantes qui sont les armes de la parole; Fénelon, fait pour aimer la paix et pour l'inspirer , conserva sa douceur , même dans la dispute , mit de l'onction jusque dans la controverse , et parut avoir rassemblé dans son style tous les secrets de la po*suasion.
Les titres de Bossttet dans la postérité sont surtout ses Orat- 3on$ funèbres et son Discours sur l* histoire universelle. Mais Bossaet, historien et orateur, peut rencontrer des rivaux : le Télémaque est un ouvrage unique, dont nous ne pouvons rien rapprocher. Au livre des Variations , aux combats contre les hérétiques, on peut opposer le livre de X Existence de Dieu^ et les combats contre Tathéisme, doctrine funeste et destructive , tjui dessèche Fâme et l'endurcit , qui tarit une des sources de la sensibilité , et brise le plus grand appui de la morale , arrache au malheur sa consolation , à la vertu son inunortalité , glace le cœur du juste, en lui ôtant un témoin et un ami, et ne rend justice qu'au méchant qu'elle anéantit
{Eloge de Fénelon.)
La Fontaine.
Il est donc aussi des honneurs publics pour l'homme simple et le talent aimable ! Ainsi donc la postérité, plus promptement frappée en tout genre de ce qui se présente à ses yeux avec un éclat imposant, occupée d'abord de célébrer ceux qui ont produit des révolutions mémorables dans l'esprit humain , ou qui ont régné sur les peuples par les puissantes illusions du théâtre , la postérité a tourné ses regards sur un homme qui, sans avoir à lui offrir des titres magnifiques, ni d'aussi grands monuments, ne méritait pas moins ses attentions et ses hommages ; sur un écrivain original et enchanteur, le premier de tous dans un genre d'ouvrage plus fait pour être goûté avec délices, que pour être admiré avec transport ; à qui nul n'a ressemblé dans le talent de raconter; que nul n'égala jamais dans l'art de donner des grâces à la raison et de la gaieté au bon sens; sublime dans sa naïveté , et charmant dans sa négligence ; sur un homme modeste qui a vécu sans éclat en produisant des chefs-d'œuvre , comme il vivait avec sagesse en se livrant dans ses écrits à toute la liberté de l'enjouement ; qui n'a jamais rien prétendu , rien
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€nvié , rien affecté ; qui devait être plus relu cpi^ cëSbréj et qui obtint plus de renommée que de récompenses; homme d'une simplicité rare , qui sans doute ne pouvait pas ig^rarer son génie , mais ne rap{M*éciait pas /et qui même, s*il pouvait être témoin des honneurs qu'on lui reiûl aujourd'hui, serait étonné de sa gloire, et aurait besoin qu'on lui révélât k secret de son mérite.
{Eloge de La Fontaine.',
GHAiaro&T ,
CHâMFORT (Sébastien-Roch-Nicolas) naquit en 17^1 dans un village près de Clermont. Entré au collège des Grassins par la protection (Tan docteur en Sorbonne, il obtint en rhétorique les cinq premiers prix de l'Université. Une pièce de vers remarquable couronnée par TAcadémie française en 17649 et la Jeune Indienne ^ comédie en vers représentée la même année , ont fondé sa réputation d'écrivain élégant et ingénieux. Les Éloges de Molière et de La Fontaine^ qui furent couronnés tous les deux , la comédie du Marchand de Smyrne et la tragédie de Mustapha et Zéangir^ ouvrages dignes du succès qu'ils obtinrent > lui ouvrirent, en 4781 , les portes de TAcadémie française.
Chamfort , qui fut Tami de Mirabeau, et qui participa , dit-oa, activement aux travaux de ce grand orateur, mourut le 13 avril 1794*
Molière et La Fontaine.
Molière, dans chacune de ses pièces, ramenant la pdaftnre des mœurs à un objet philosophique, donne à la co&Êiédie la moraMté de Tapologue; La Fcmtaine , transportant dans ses labiés k pehiture des mœurs, donne à Tapobgue une des grandes beautés de la comédie, les caractères. Doués tcms les deux , au plus haut degré , du génie d'observation , génie dirigé dans Tun par une raison supérieure , guidé dans l'autre par un instinct non moins précieux , ils descendent dans le plus profond secret de nos travers et de nos faiblesses ; mais chacun, selon'la double différence de son genre et de son caractère , les exprime différemment
Le pinceau de Molière doit être plus énergique et plus ferme ; celui de La Fontaine plus délicat et plus fin : Tun rend
UOO PROSE.
les grands traits avec nne force qui le nKmtre comme sapé* riem* aux nuances ; l'autre saisit les nuances avec une sagacité qui suppose la science des grands traits. Le po^te oomique semble s*être attaché aux ridicules , et a peint quelquefms les formes passagères de la société ; le fabuliste semble s'adresser davantage aux vices, et a peint une nature encore plus générale. Le premier me fait plus rire de mon voisin; le second me ramène plus à moi-même. Celui-ci me venge da* vantage des sottises d'autrui ; celui-là me fait mieux songier aux miennes. L'un semble avoir vu les ridicules conmie un défaut de bienséance choquant pour la société ; l'autre , avoir vu les vices comme un défaut de raison , fâcheux pour nousmêmes. Après la lecture du premier, je crains l'opmion publique ; après la lecture du second , je crains ma conscience. Enfin, l'homme corrigé par Molière, cessant d'être ridicule, pourrait devenir vicieux ; corrigé par La Fontaine , il ne serait plus ni vicieux , ni ridicule , U serait raisonnable et bon ; et nous nous trouverions vertueux, comme La Fontaine était philosophe , sans nous en douter.
Tels sont les principaux traits qui caractérisent chacun de ces grands hommes ; et si l'intérêt qu'inspirent de tels noms me permet de joindre à ce parallèle quelques circonstances étrangères à leur mérite, j'observerai que nés l'un et l'autre précisément à la même époque , tous deux sans modèle parmi nous , sans rivaux , sans successeurs , liés pendant leur vie d'une amitié constante , la même tombe les réunit après leur mort , et que la mêine poussière couvre les deux écrivains les plus originaux que la France ait jamais produits.
( Elot4 de La Fontmime» )