AVANT-PROPOS HI
Vattention de quiconque voudrait pousser l'étude des problèmes en cause plus avant qu'il ne m'est possible de le faire ici.
Le lecteur qui aura la patience de me suivre jusqu'au bout rencontrera plus d'une page de traversée pénible ; /e le prie de ne pas m'en trop tenir rigueur, car je n'ai pas toujours pu rendre avenantes des idées naturellement sévères, ni parlaitement lucides des questions très obscures ; je m'y suis employé de mon mieux, dans le grand désir que [ai de contribuer à répandre dans le public instruit de France le goût et le sens de l'histoire des religions, mère de la tolérance et de la pcdx religieuse.
Ch. GUIGNEBERT.
Janvier 1908.
Le problème.
La foi catholique traverse actuellement en France une crise grave ; c'est un fait et il est vain de le nier. Chaque jour qui passe éclaircit un peu plus les rangs des fidèles de l'Eglise romaine et augmente le trouble parmi ses clercs. A côté du laïque qui se désintéresse des croyances anciennes et, le plus souvent, les ignore, qui néglige même les pratiques que l'usage a consacrées et où les apparences de la foi survivent à sa réalité, à côté de l'érudit qu'une étude indépendante du phénomène chrétien semble conduire fatalement au rationalisme pur, ou à un déisme de formes incertaines, il n'est plus rare d'apercevoir le prêtre chez qui grandissent les doutes, ou, du moins, se pressent les questions sur la solidité de l'enseignement qu'il a reçu et qu'il a mission de
répandre. L'indifférence qu'ont rencontrée, dans l'immense majorité de la nation, le vote et l'application de la loi de séparation, permet de mesurer l'étendue de la défection parmi les laïques' ; divers symptômes et, en particulier, le vent de réaction qui vient de s'élever dans l'Eglise et qui souffle en tempête avec le récent Syllabus et la dernière Encyclique, nous laissent deviner à quel point l'armée catholique inquiète ses chefs. C'est à juste titre que le pape écrit: « Le danger est aujourd'hui presqu'aux entrailles mômes et aux veines de l'Eglise (1) ». D'entre les prêtres catholiques vraiment instruits des choses de leur foi, les uns se persuadent qu'elle manque par la base et, avec d'inutiles cris d'angoisse qu'ils élèvent vers les docteurs officiels que Rome leur a donnés, ils la renversent de leurs propres mains ; d'autres, qui veulent à tout prix éviter ce bouleversement de leur conscience et s'attachent désespérément à leurs convictions ébranlées, comprennent et proclament pourtant qu'il y a « quelque chose à faire », que le massif édifice de la théologie du moyen âge est un mauvais logement pour la pensée moderne et qu'une appropriation aux besoins actuels y est devenue nécessaire (2). Malheureusement, s'ils indiquent assez bien où il convient de porter la pioche, ils n'osent dire — et pour cause — où il faut l'arrêter ; d'autres encore, éperdus dès les premiers doutes, s'interdisent désormais de prêter attention aux bruits du dehors, fuient de propos délibéré tous les écrits que n'approuve pas
(1) Encyclique PascendiDominici gregis (8 sept. 1907). L'étude dont le présent chapitre marque le début, était complèlenieiu rédigée, lorsqu'à paru l'Encyclique ; j'en ai toutefois tenu compte en cours d'impression ; il convient d'ailleurs de remarquer qu'elle n'est que la systématisation du Syllabus qui l'a précédée.
(2) Voyez par exemple la Préface de Vérités dîner ? de l'abbé Jean Le Morin, Paris, Nourry, 1907 ; et la Lettre-dédicace de l'Autorité des Evangiles de M. H. Loriaux, Paris, Nourry, 1906 ; ces deux pseudonymes cachent deux prêtres très distingués ; voyez également V Avant-propos d'Autour d'un petit /ivre, de M. l'abbé Loisy, Paris. A. Picard, 1903, 2° édit.
l'Index, et cherchent le moyen de ne pas penser dans la rigoureuse et absorbante exactitude des exercices spirituels ; certains se donnent la fugitive illusion de fortifier leur paix en rééditant contre les « philosophes du dehors », c'est-à-dire les chercheurs laïques de vérité, les objections, les invectives, les injures, les malédictions depuis longtemps fixées par la tradition ; d'autres enfin se plongent avec frénésie dans l'action sacerdotale, dans les « œuvres » sociales, voire, au besoin, politiques, qui détournent leur esprit des préoccupations plus intimes (1). Que les prêtres troublés dans leur foi soient encore les moins nombreux dans l'Eglise de France, personne n'en doute; mais, comme l'ignorance étonnante, et insoupçonnée dans le public, d'une grande partie du clergé catholique constitue l'explication principale de ce fait, la majorité changera fatalement de sens un jour ou l'autre, car l'opiniâtre volonté des autorités romaines ne pourra jamais que retarder le progrès de la culture générale et de la pensée religieuse parmi les clercs. Les isoler de toute la vie critique contemporaine, les enfermer dans les cadres disloqués de la philosophie scolastique, l'Encyclique dernière le voudrait encore et elle proclame que « s'écarter de saint Thomas... ne va pas sans détriment grave »; mais il est permis d'affirmer qu'après un temps de succès apparent, les précautions qu'elle instaure se révéleront vaines et impuissants paraîtront les organes de la surveillance qu'elle crée. Il est besoin d'ajouter, puisque d'aucuns y attachent encore de l'importance, que cet argument du plus grand nombre, n'a d'ailleurs en soi aucune
(1) Je ne parle ici, bien euLciidu, que des i)rèU'cb de bonne foi, tnion toujours très sincères vis-à-vis d'eux-mêmes ; pour les autres, les ambitieux à froid et les scepliquos, iiilolératils par calcul, ils ne se distinguent en rien des aigrefins de loulcs les poliliqucri. Sur leur compte, je renvoie au livre de M. l'abbé A. Iloulin, f.a Crise du Clcnjc, Paris, Em. Nourry, 1907, p. 43 ; il est d'un homme informe. On y trouvi'f;i, d'aulre part, la ju,stification de plusieurs opinions sur lesquelles mon dessein n'est pas d'insisicr ici.
valeur, quant au fond de la question, qui est la solidité propre, obiedive, de la foi catholique. Le témoignage d'un homme seulement instruit, d'un prêtre seulement convaincu et lettré, n'est pas en l'espèce recevable, si cet homme et ce prêtre ne sont pas des exégètes (1), c'est-à-dire s'ils n'ont pas longuement, et avec une pleine liberté d'esprit, étudié en eux-mêmes, et par rapport aux réflexions des érudits, les textes sur lesquels l'Eglise fonde ses affirmations, les traditions dont elle les fortifie. L'apologétique orthodoxe n'est pas plus recevable à tirer argument du catholicisme d'hommes éminents de tous les temps, car on peut avoir du génie et ignorer l'exégèse, dont l'étude permet seule de motiver l'opinion qu'on se fait en matière de foi. Que Pasteur, grand chimiste et grand biologiste, ait adhéré aux dogmes catholiques, c'est un fait qui n'a d'intérêt qu'au point de vue de l'exactitude de sa biographie ; l'exégète n'en saurait tenir aucun compte. Qui s'aviserait de soutenir que le génie de J. S. Bach a établi la vérité du luthérianisme, parce que ce musicien colossal a professé la foi luthérienne et écrit une grande partie de son œuvre sous l'inspiration de cette foi ? La prétention de tirer argument de l'orthodoxie de saint Augustin ou de saint Thomas d'Aquin n'offre pas plus de sens, attendu que ces génies théologiques, si amples et si profonds qu'ils aient été, n'ont vécu que dans leur siècle, lequel n'envisageait pas les questions en cause sous le même angle que nous et ignorait les méthodes critiques dont dispose aujourd'hui le moindre apprenti de l'érudition. La foi catholique ne saurait trouver le plus petit secours scientifique dans la conviction de ceux qui la suivent, fût-elle poussée jusqu'au martyre, ni dans toutes leurs vertus, si hautes et si rares qu'elles puissent s'affirmer.
(1) Je rappelle que le mol exégèse veut dire explicalion cl s'applique spécialement à l'clude des textes de l'Ecriture sainte.
MODERNISME ET TExADITION CATHOLIQUE EN FRANCE 5
Les polémistes calholiques avancent volontiers que si la conscience moderne ne se sent plus à l'aise clans les cadres des dogmes que professe l'Eglise, c'est que (c l'école sans Dieu » a semé l'incrédulité dans les jeunes générations, qu'elle y a desséché les cœurs et faussé les esprits. En vérité, ce n'est point là une bonne raison. Je ne nie pas que l'école congréganiste, si elle eût gardé le monopole de l'enseignement primaire, n'eût retenu quelque temps encore sur la pente de l'incrédulité les enfants du peuple, qui n'ont jamais guère le temps ni les moyens de réfléchir à la métaphysique théologique. Je ne nie pas davantage que l'incrédulité du plus grand nombre ne s'enferme dans des affirmations a priori, qui, en ce qu'elles ne sont pas raisonnées, participent de la nature des dogmes qu'accepte le commun des fidèles ; mais, outre qu'il n'est pas prouvé que l'école laïque soit toute seule responsable du progrès de l'indifférence religieuse dans le peuple, ce ne sont point seulement les clients de cette école qui sont ici en cause. Les hommes qui abandonnent leur foi catholique au plein de leur âge et de leur raison, les prêtres qui quittent l'Eglise, ceux que la crainte du scandale, la peur du monde ou de la faim y retiennent contre leur conscience, ceux que l'espoir d'aider à l'avènement d'un catholicisme vraiment libéral y fait s'y obstiner, tous ont échappé à la funeste influence de (( l'école sans Dieu ». Du berceau à l'heure de leur défaillance, ils ont respiré l'orthodoxie ; ils ont puisé librement le réconfort théologique dans des livres éprouvés, dans l'enseignement de maîtres choisis bien plus sur la solidité que sur l'étendue de leur doctrine. Et voici que tant de soins paraissent superflus. C'est calomnie pure, à tout le moins hypothèse gratuite, que de soutenir que ces prêtres malheureux sont victimes d'une erreur de vocation, que la plupart n'ont pas su se garder des séductions de la chair, qu'au fond de toutes leurs incertitudes il faut chercher
la femme : il n'est question pour le moment ni de vocation sacerdotale ni de faiblesse humaine, mais seulement de foi. Un homme peut ne plus se sentir la force d'être prêtre ; un prêtre peut connaître la tentation que la femme porte en elle et y succomber, sans pour cela cesser de croire. Un exemple récent et présent à toutes les mémoires prouve qu'un clerc, même au plein du scandale où l'a fait choir l'infirmité de sa volonté, garde parfois dans son cœur l'amour de sa vocation et l'ardeur de sa foi, puisqu'il puise dans leur secours la force d'échapper à l'étreinte des instincts les plus impérieux de l'humanité : ceux de l'époux et ceux du père. Au reste, en quoi le charme féminin est-il plus redoutable aujourd'hui que jadis ? Non, ce n'est point en lui que gît la cause de la crise du clergé et plus généralement de la crise de la foi ; ce n'est point non plus dans l'orgueil humain en révolte contre l'autorité du dogme et de la discipline de l'Eglise, ainsi que le soutient encore l'Encyclique. Cette cause toute puissante, il la faut chercher dans le progrès de l'esprit critique, car c'est lui qui, au propre, constitue l'essence de ce modernisme^ contre lequel vient dé fulminer le pape. L'abbé Gayraud écrivait naguère : « Le criticisme biblique sévit sur les âmes avec non moins de violence que le scepticisme positiviste et kanten. C'est peut-être la plus redoutable crise de nos croyances (1) ». En remplaçant peut-être par assurément, on tiendra la vérité. Longtemps confiné dans des travaux de savants, que l'Eglise ignorait ou dont elle interdisait l'accès à ses fidèles, l'esprit critique pénètre aujourd'hui partout ; il se glisse sous les portes mêmes du séminaire ; les plus déterminés orthodoxes commencent à avoir honte de le mépriser et c'est d'une voix chaque jour plus mal assurée qu'ils prétendent lui interdire certains sujets ; les plus
(1) La crise de la Foi, p. 115.
hardis tentent de l'enrôler au service de leur dogmatisme ; d'aucuns jouent déjà avec lui assez habilement pour donner des illusions aux spectateurs mal avertis. Prenons-y garde cependant ; c'est la chaîne au pied que la critique est admise dans le sanctuaire. Mgr Le Camus définit comme il suit le rôle qu'il lui résen^e, en un livre où il prétend faire la leçon aux prêtres qui apportent un esprit trop logique et trop indépendant dans leurs recherches d'exégèse (1) : « Mon droit se borne à dire : au nom de la science critique, je vais tout fouiller, exactitude et sens littéral des textes, arguments intrinsèques et extrinsèques, pour arriver à la conclusion que je tiens d'avance pour certaine ou mieux à la démonstration que j'ai le droit d'opposer aux incroyants.» Et l'un des plus libéraux d'entre nos prélats, Mgr Mignot, archevêque d'Albi, écrit de même : (c Remarquons que l'Eghse ne conteste pas à l'historien le droit de chercher, de donner des preuves, de tirer des conclusions. Elle conteste seulement le droit de conclure suivant les idées préconçues de l'auteur et contrairement à sa propre doctrine. Accepter certaines affirmations serait pour l'Eglise un suicide (2). » Pie X, en protestant, à la fin do sa dernière Encyclique, du désir qu'il a de favoriser (( le progrès de tout ce que l'on peut désigner sous les noms de science et d'érudition » a bien soin de dire que c'est « avec la vérité catholique pour lumière et pour guide ».
Vain effort; il n'est plus de critique sans la liberté; on peut la suivre dans son investigation, mais non pas la tenir en lisières, lui marquer son but et sa borne ; elle constitue un des ressorts principaux de l'esprit .moderne, avide de démonstrations et de preuves et c'est parce qu'elle s'est installée au milieu des affirmations de la foi catholique, parce qu'elle les a passées en revue
(1) Fausse exégèse, mauvaise théologie, p. 9.
(2) Critique et tradition, dans Le Correspondant du 10 janvier 1904.
les unes après les autres qu'il y a une crise de la foi chez les laïques qui savent et chez les clercs qui pensent.
Ce sont les résultats principaux de cette application de l'esprit critique au dogmatisme catholique que je me propose de présenter ici, afin de rendre intelligible l'angoisse de tant de prêtres excellents, de tant d'hommes éclairés et sincères, et afin de montrer en quoi consiste ce conflit entre le modernisme et la tradition que les derniers actes de Pie X viennent d'accentuer encore. Qu'on ne dise pas que la question est indifférente à ceux qui ne prennent parti ni pour ni contre l'Eglise ; le cléricalisme et son contraire ne sont point tout quand on parle du catholicisme. C'est grande pitié que de voir de près la torture morale d'un prêtre qui perd la foi et cette misère vaut qu'on la plaigne. C'est aussi un effort digne de la plus sympathique attention que celui de ces catholiques qui voudraient à la fois croire, savoir et penser et qui peinent en conscience pour accorder des désirs mal faits pour s'entendre. Il y a plus : la culture française et l'esprit français ont eu si longtemps partie liée avec la foi catholique que la diminution, la transformation et, qui sait ? l'éventuelle disparition de cet élément essentiel de leur formation et de leur développement afaront sur eux un effet difficile à déterminer, mais certain. Enfin, dans tout l'Occident latin, qu'ils le veulent ou non, croyants et penseurs indépendants respirent une atmosphère catholique; de quel éclat y retentiraient les protestations des fidèles et du clergé de France, si, après celles de quelques isolés, elles venaient à s'élever un jour contre le dogmatisme romain au nom de la science ! De quel poids pèserait dans la balance des destinées catholiques un schisme de « la fille aînée de l'Eglise » !