V. — Le Romanisme
Que le dogmatique catholique porte encore en lui assez de vigueur pour secouer l'engourdissement que lui a imposé le Concile de Trente, briser les cadres trop étroits où l'a enfermé la théologie du moyen-âge, et reprendre dans une direction nouvelle le cours de son évolution, c'est ce qu'espèrent au moins ceux de ses fidèles qui ne comptent pas seulement sur les promesses du Christ pour sauver leurs croyances, et savent voir les vrais périls qu'elles courent aujourd'hui. Mais, si les dogmes constitués par le lent dépôt, en couches successives, de la pensée religieuse des siècles passés, peuvent se recouvrir indéfiniment de couches nouvelles, l'organisation ecclésiastique semble cristallisée dans des formes qui ne se transformeront qu'en se brisant. Toute autorité, toute volonté, toute pensée dans l'Eglise sont rigoureusement subordonnées à l'autorité, à la volonté, à la pensée du pape ; le catholicisme, aveuglé par ce désir insensé d'immobilité et d'unité qu'il a poursuivi au moyen-âge, s'est enfoncé dans une impasse dont il a aujourd'hui heurté le bout et dont il ne sortira qu'en reculant. Il n'a jamais été possible de se dire catholique sans se soumettre à l'Eglise, il ne l'est plus davantage de se dire membre de l'Eglise sans accepter aveuglément la direction pontificale. « La tradition, c'est moi », disait Pie IX, et, en effet, l'I^^glise se confond avec le pape. Or, le pape.
c'est l'immobilité, le conservantisme le plus étroit (1), et le voudrait-il qu'il ne serait pas autre chose ; il reste prisonnier du passé, de l'infaillibilité de ses prédécesseurs, de l'illusion bien naturelle qu'il se fait de la nécessité de son autorité salutaire contre une liberté de penser qu'il sent impatiente du joug, et prête à s'échapper pour toujours si un seul de ses liens se relâchait. Vers lui se tournent en vain ceux que le doute tourmente, que les inévitables conclusions de la critique épouvantent ; ils le supplient de les éclairer, de faire triompher la Vérité qui est en lui ; il ne leur répond que par de solennelles malédictions, sans qu'un argument les appuie, si ce n'est pour réduire à néant toutes les tentatives de conciliation de la science et de la foi. Désespérés, mais soumis, les plus libéraux, les plus modernes d'entre les catholiques, courbent la tête sous les coups de crosse dont il les accable à cette heure ; leurs livres se font plus rares, leurs revues et leurs journaux se taisent les uns après les autres, et c'est un spectacle affligeant, pour quiconque sait compatir aux humiliations et aux souffrances d'autrui, que celui de leurs angoisses. Ils ont raison de craindre pour l'avenir du catholicisme ; ils le sentent, les progrès de leurs adversaires le leur prouvent et leur voix, qui crie le péril et propose le salut, ne frappe à Rome que des oreilles endurcies et des esprits fermés. C'est pitié que de voir à quelles subtilités, à quels expédients il leur faut recourir pour essayer de concilier leur soumission filiale et les droits de leur raison. Nous voulons donc rechercher ici dans quelle mesure un catholique qui veut aller jusqu'au bout de sa réflexion, qui s'informe et qui conclut, peut se sentir
(1) Début de ^'Encyclique Pascendi Dominici gregis : a A la mission qui nous a été confiée d'en haut, de paître le troupeau du Seigneur, Jésus-Christ a assigné, comme premier devoir, de garder avec un soin jaloux le dépôt traditionnel de la foi... »
lié par l'autorité du pape ; autrement dit, nous nous demandons d'où vient cette autorité, sur quoi elle se fonde, comment elle se justifie et quels titres elle produit pour se prétendre le magistère vivant et infaillible, pour se donner le droit de lancer l'anathème contre ceux qui soutiennent que « le Pontife romain peut et doit se réconcilier et composer avec le progrès, avec le libéralisme et avec la civilisation moderne (1). »
En principe, l'autorité du pape remonte à S. Pierre : le Pontife romain est assis dans la chaire du prince des apôtres à qui Jésus-Christ a délégué plein pouvoir de lier et de délier sur la terre, et qui fut le premier évêque de la Ville Eternelle ; il y jouit d'un héritage légitime. Depuis S. Pierre, affirment ses théologiens, tous ses prédécesseurs en ont joui comme lui ; en fait et en droit ils ont régi la chrétienté tout entière et ce n'est que par une révolte condamnable contre la vérité reconnue et la justice certaine, ou par un égarement déplorable, qu'à diverses époques des chrétiens ont osé se dresser contre eux. Quiconque s'est séparé du pape a toujours erré misérablement, car le dogme de l'infaillibilité, proclamé par Pie IX, exprime une réalité vieille comme la papauté elle-même. Non seulement le Pontife a toujours possédé dans sa plénitude le dépôt sacré de la Tradition apostolique, mais encore l'assistance du Saint-Esprit ne lui a jamais fait défaut quand il l'a invoqué ; jamais il ne s'est trompé quand il a parlé comme vicaire du Christ et en son nom.
Ces propositions fondamentales du u romanisme » posent une
(1) Syllabus de Pic IX, article LXXX et dernier.
foule de questions : Le Clinst possédait-il vraiment les pouvoirs qu'on lui prête et, s'il les possédait, les a-t-il délégués à S. Pierre? Lui a-t-il conféré le droit de les transmettre après lui ? Et, d'autre part, S. Pierre est-il venu à Rome, en a-t-il été le premier évêque ? Sa succession a-t-elle été régulièrement assurée, de son temps jusqu'au nôtre, par une suite ininterrompue de pontifes ? L'évêque de Rome a-t-il été accepté par les chrétiens, à tous les âges de la foi, comme leur chef divinement autorisé ? Sa parole a-t-elle toujours été considérée par eux comme inspirée, en ce qui regarde la doctrine et les mœurs ? En fait, les papes ont-ils toujours professé les mêmes opinions, accepté les mêmes solutions sur les difficultés doctrinales et morales qui se sont posées devant eux au cours des siècles (1) ?
La première de ces questions est, nous le savons déjà, insoluble du point de vue de la critique, puisque l'affirmation de la divinité de Jésus-Christ ne se rencontre réellement point dans le Nouveau Testament ; à plus forte raison n'y est-elle pas démontrée ; la foi en sa réalité, fondée, pour les catholiques, sur l'autorité de la Tradition, l'interprétation tendancieuse des textes et des miracles, se place tout entière hors des conditions scientifiques. En revanche, si nous admettons sans discussion que Jésus disposait sur terre des pouvoirs que présuppose la notion d'un Dieu unique, Père et Juge des hommes, nous n'avons plus à considérer leur transmission à S. Pierre que comme un fait historique ordinaire. Or ce fait, l'examen critique des textes re-
(1) M. J. Turmel a publié une série d'articles sur le développement du pouvoir pontifical dans la Revue catholique des Eglises de 1905 et 1906; du même, Hist. ■de la théol. positive, t. H ; Ignace de Doellinger Le Papauté. Son origine au Moyen âge et son développement jusqu'en 1870, Irad. par Giraud-Teulon, Paris, F. Alcan, 1904, in-8°; Ilarnack, Analecla zum aelleslen Geschichte des Christenlums in Rom. Leipsig, 1905, in-8°; Ed. Zellcr, La légende de Si Pierre, premier évêque de Rome, trad. par Marchand, Paris, Fischbacher, 187C.
latifs à l'instiLulion de l'Eglise nous a déjà permis d'établir qu'il n'était pas fondé. Le témoignage d'un unique passage du P"" Evangile {Mt., XVI, 18) ne saurait prévaloir contre les contradictions qui ressortent de plusieurs parties de ce même Evangile et du silence de tous les autres (1). Cependant les théologiens catholiques opposent à l'argumentation critique une fin de non recevoir préalable, établie sur l'affirmation dogmatique de la véracité des Ecritures révélées : les contradictions ne sont plus, à leurs yeux, que des « obscurités », tout au plus. Ils fortifient d'ailleurs leur interprétation de plusieurs autres textes. On lit, par exemple, dans Luc (XXII, 31 et s.) : (( Le Seigneur dit aussi : Simon, Simon, voici (que) Satan a demandé à vous cribler (vous = les disciples) comme le blé ; — mais j'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas ; et toi, quand tu seras converti, aHermis tes Irères. » Ces paroles sont mises dans la bouche de Jésus au cours de la Cène ; les théologiens y voient une preuve de la mission de direction confiée à Pierre. Ils en découvrent une bien meilleure encore dans un passage du IV* Evangile qui prête les propos suivants à Jésus ressuscité {Jn., XXI, 15 à 17) : '( ... Simon Barjona, m'aimes-tu plus que ne font ceux-ci ? » Il lui répondit : « Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime. » Il lui dit : (< Pais mes agneaux. » Deux fois encore, il réitère sa question, reçoit la môme réponse et répète : « Pais mes petites brebis ; pais mes brebis. » De ces deux attestations, la première, qui est toujours demeurée un peu accessoire, n'est pas, par elle-même, très claire; il y a fort longtemps qu'un théologien gallican, nommé Richer, a fait remarquer qu'elle ne s'entendait bien que limitée aux circonstances où l'Evangéliste \&
(1) On a supposé que le l'amcux « Tu es Pierre » avait été inlroduît dans lo 1" Evangile pour relever l'apôlre du discrédit où l'avait sans doute jeté son reniement dans l'esprit de certains.
place : Jésus confie à Pierre le soin de raffermir les disciples dans l'épreuve que la Passion va faire subir à leur foi, et un exégète libéral incline naturellement à voir en elle un témoignage postérieur en faveur de l'apôtre qui, malgré la faiblesse de son reniement, fut le seul à ne pas abandonner complètement son maître, puisqu'il suivit de loin la troupe qui l'emmenait et probablement rallia les frères dispersés, après le crucifiement. Il faut vouloir qu'elle ait un autre sens pour le découvrir. Quant au texte johannique, il présente l'inconvénient préalable d être emprunté au IV^ Evangile, de s'y trouver dans ce chapitre XXI, qui n'est pas de la même plume que le reste, enfin de prendre place dans la « Seconde vie )> terrestre de Jésus, postérieure à la résurrection et sur laquelle tous les témoignages sont en désaccord. En supposant que ces trois circonstances ne suffisent pas à ébranler notre confiance, il reste à déterminer le véritable sens de la parole prêtée à Jésus. Les théologiens de la Réforme et de la Contre-Réforme en ont longuement disputé (1).
Le principal argument du plus illustre d'entre les seconds, Bellarmin (2), était qu'il convenait de l'entendre comme l'Eglise catholique parce qu'ainsi l'avait toujours entendue la Tradition ; et il citait quantité de témoignages, malheureusement du IV^ du V* siècle, ou encore postérieurs. Ses adversaires n'avaient pas de peine à lui en opposer de plus nombreux, du même temps, au besoin des mêmes auteurs et qui le contredisaient. Ni les uns ni les autres ne sauraient aujourd'hui emporter notre conviction, parce que tous représentent des interprétations personnelles, plusieurs purement de circonstance, sans parler de celles qui sont apocryphes. Tout aussi stérile nous paraît la discus-
(1) TormeJ, Hist. de la théol. positive, II, p. 189 et ss,
(2) Jésuite et cardinal (1542-1621)
sion philologique du mot grec, poimainé, c'est-à-dire paissez, OÙ les uns virent, avec Luther, la recommandation très vague d'enseigner et d'aimer, où les autres reconnurent la mission de gouverner. C'est seulement en considérant les versets visés, en eux-mêmes et dans leur conteste, qu'on peut espérer en tirer quelque éclaircissement. Remarquons tout d'abord qu'ils sont immédiatement suivis de l'annonce de la future crucifixlion de Pierre et sortent sans doute, de même source qu'elle (Jn., XXI, 18) : « En vérité, en vérité, je te le dis, quand tu étais jeune, tu te ceignais toi-même et allais où tu voulais, mais quand tu seras vieux, tu étendras tes mains et un autre te ceindra et te mènera où lu ne voudrais pas. » Si l'on admet que cette prédiction est authentique, tout le passage échappe à la critique ; mais si, au contraire, on pense, comme on le ferait si un texte analogue se trouvait dans un auteur profane, que l'événement luimême a suscité la prophétie, l'inauthenticilé de l'ensemble paraît probable et on en vient à penser que le texte johannique se rapporte à la môme préoccupation que celui de Luc, dont nous parlions tout à l'heure, qu'il reflète le même fait : Pierre a prouvé plus que tous les autres disciples son amour pour le .Maître, pendant les heures de l'épreuve suprême ; sa foi, après une courte défaillance, leur a rendu confiance : Pais mes brebis n'aurait pas, en ce cas, un autre sens quAHennis les Irères. Jamais de pareils textes n'auraient reçu l'interprétation qu'ils revêtent aujourd'hui, dans l'orthodoxie, s'il n'avait fallu, à tout prix, trouver des justifications scripturaires de la monarchie pontificale établie au moyen-âge. Avouons, du reste, (|u'ils se prêtaient aussi bien que possible aux entreprises des théologiens.
Il reste évidemment une contre-épreuve à faire. Si Pierre a reçu la suprématie que lui reconnaissent les théologiens, il l'a
exercée sans doute aussitôt après la mort du Christ, et les documents qui nous laissent entrevoir le monde apostolique doivent nécessairement nous montrer l'apôtre privilégié occupant une situation prééminente parmi ses frères, comme un chef reconnu sans conteste. Les « romanistes » n'ont point manqué de faire effort, pour s'assurer cette justification nouvelle de leur thèse. Ils ont cherché et trouve, dans les Actes des apôtres, divers épisodes où Pierre parle ou agit le premier (1). Ils ont insisté surtout sur ce fait que Pierre préside le premier concile de Jérusalem {Actes, XV) (2) et ils ont remarqué que chaque fois que les apôtres sont nommés, Pierre l'est en tête (3). Je ne vois pourtant là, à y bien regarder, que de très médiocres arguments. Pierre était probablement le premier converti d'entre les apôtres et, peut-être de ce chef, le plus avancé dans la confiance et la familiarité de Jésus ; il avait montré plus de courage que les autres dans le grand désarroi de l'arrestation du Maître ; sa foi robuste et simple en imposait ; c'étaient bien là des titres à une considération particulière et nul ne contestera qu'il ait vécu au milieu des apôtres comme le premier entre des égaux ; mais qu'il n'ait pas été le chef de l'Eglise, agissant et parlant en vertu d'un droit reconnu, et d'autorité, les Actes et les Epîtres de Paul le prouvent avec évidence. Ce n'est pas lui, mais l'Esprit qui, par l'intermédiaire du sort, désigne le successeur de Judas {Actes, I, 26). Ce n'est pas lui, ce sont « les douze apôtres » qui proposent à l'assemblée de choisir des diacres pour assurer l'entretien des pauvres, et c'est l'assemblée qui les nomme (V, 1-5).
(1) Parliculièrcmenl Actes, I, 15-22 ; II, 14 et ss.; III, 12 ; IV, 8 et ss.; V, 9, etc.
(2) Dans un livre de l'abbé Provenaz, S. Pierre fondateur de lEglise romaine, Lyon, 18S0, in-8°, p. 184, je relève la phrase suivante : « Pierre préside le pre-
■ micr concile de Jérusalem : « Pierre se lève et leur dit » ; il y émet un avis décisif : « C'est pourquoi je juge ». Il est bien fâcheux qu'en réalité (Actes, XV, 19) ce soit Jacques et non Pierre qui prononce cette parole décisive.
(3) Ml., X, 2 ; Me, III, 10 ; XVII, 1 ; Actes, 1, 13 ; etc..
Jean joue, semble-t-il, un rôle égal dans la prédication des premiers temps à Jérusalem ; en tous cas, si les discours de Pierre sont rapportés plutôt que ceux de Jean, c'est sans aucun signe de supériorité {Actes, III et IV) ; tous deux subissent la même épreuve devant la sanhédrin (IV, 5), comme les chefs des dissidents chrétiens. Il paraît seulement vraisemblable que la source de l'auteur des Actes, pour cette partie de son récit, était une tradition qui se rapportait spécialement à Pierre. De ce qu'il visite les Eglises de Judée, de Galilée' et de Samarie (IX, 31-32), il ne faut pas conclure qu'il agit en qualité de prince des apôtres, mais uniquement comme l'un des apôtres. La preuve en est dans ce simple verset (VIII, 14) : « Cependant les apôtres à Jérusalem, ayant appris que les gens de Samarie avaient reçu la parole de Dieu, ils leur envoiièrent Pierre et Jean. » La preuve en est encore dans ce fait que lorsqu'il revient à Jérusalem, aj^ant donné le baptême à des Gentils, chez le centurion Corneille, à Césarée, il est fort mal reçu des fidèles circoncis, qui lui disent : « Tu es entré chez les incirconcis, et tu as mangé avec eux. » Et il lui faut, pour se disculper, arguer d'une vision où l'Esprit lui a dicté sa conduite (XI, I et s.). Il a beau faire, il n'arrive pas à dissiper les préventions des judéo-chrétiens contre les convertis de la Genlilité ; ce vicaire du Christ, envoyé par ses subordonnés, contrôlé et critiqué par eux, est impuissant à leur faire accepter, je ne dis pas un ordre de lui, mais une monition du Saint-Esprit. Le fameux concile de Jérusalem, simple réunion des notables frères, d'ailleurs racontée de façon toute différente par Paul et par l'auteur des Actes, n'est nullement présidé par Pierre ; il y parle le premier, sans doute, mais Jacques parle après lui avec tout autant d'autorité et c'est Jacques qui indique les décisions pralitjues que l'assemblée adopte et qu'elle notifie, elle, et non pas Pierre, aux converlis du dehors. Notre impres-
sion sur la véritable situation de Pierre parmi ses frères est confirmée par VEpître aux Galates : Paul se considère comme son égal ; il lui reconnaît la mission de prêcher aux circoncis, de même qu'il s'attribue celle de prêcher aux Gentils (Gai, II, 7-8); et voici le trait décisif : Pierre est venu à Antioche et il mange sans difficulté avec les convertis de Paul, venus de la Gentilité, lorsqu'il reçoit « quelques personnes qui avaient été envoyées par Jacques » (II, 12) qui lui en font reproche, et il s'en abstient aussitôt. Paul n'est pas satisfait et le lui dit « en face, parce qu'il méritait d'être repris » (II, 11). Qu'est-ce donc que ce Pontife infaillible, qui change si souvent d'avis sur un point capital, qui subit si docilement la pression de Jacques et des Juifs, et, finalement, n'ayant satisfait personne, reçoit les mauvais compliments de tout le monde ? A moins de décider que Paul a menti, ou que VEpilre aux Galates est apocryphe, il paraît bien difficile d'accepter la primauté de Pierre dans l'Eglise primitive.
D'autre part, en supposant légitime et exacte la délégation à Pierre des pouvoirs de Jésus, réelle même la soumission des premiers chrétiens à l'apôtre, où trouver la preuve que le Christ lai a donné le droit de transmettre, comme un héritage, le privilège qu'il a reçu ? Les théologiens ont pris beaucoup de peine pour la découvrir. Il leur fallait convenir que nombre de paroles adressées par le Seigneur à Pierre ne dépassaient pas sa personne ; autrement quel péril recelait un texte comme celui-ci (M/., XVI, 23) : « Mais (Jésus) se tournant dit à Pierre : « Retire-toi de moi, Satan, tu es un scandale à mes yeux : tu ne comprends rien aux choses de Dieu ; (tu ne comprends) que celles des hommes » ! Mais alors, comment distinguer les cas où le Christ n'entendait parler qu'en passant à Simon Pierre, de ceux où il confiait au prince des apôtres des déclarations immortelles ? Nos théologiens ont levé la difficulté en décidant que toutes les fois
que les paroles de Jésus à Pierre se rapprochaient par leur sens du fameux « Pais mes brebis », elles se rapportaient à sa vocation pastorale ; après quoi, ils ont conclu que leur ensemble suffisait à prouver la perpétuité de cette vocation. Si le Christ établit son Eglise sur Pierre [Mt., XVI, 18), et que cette Eglise dure encore, c'est que la pierre angulaire est toujours en place, et il faut évidemment la voir dans la personne du successeur du premier chef de l'Eglise (1). Au reste, disent-ils, saint Pierre a toujours eu des successeurs ; n'est-ce pas la meilleure preuve que le Christ a voulu qu'il en eût ?
N'insistons donc pas, et consentons encore à la perpétuité de la primauté de Pierre ; toutefois, avant que de reconnaître dans les évêques de Rome les légitimes héritiers de l'apôtre, il faut poser et résoudre deux questions préjudicielles : Pierre est-il venu à Rome, et, s'il y est venu, en a-t-il été le premier évoque ? L'histoire de Pierre, ou sa légende, sont si intimement liées dans l'opinion commune à la vie de la Papauté que douter de la venue de l'apôtre à Rome semble paradoxal ; pourtant, dès la Réforme, quelques protestants faisaient sur ce point les plus expresses réserves. Ils remarquaient que si le concile de Jérusalem se place avec vraisemblance dix-huit ans après la mort du Christ, Pierre se trouvait encore en Palestine en 48; que, d'autre pari, YEpilre de Paul aux Romains, écrite vers 58, ne fait pas mention de lui, silence inexplicable s'il séjournait à cette époque dans la Ville, ou s'il y avait antérieurement séjourné ; que VEpilre aux Plii-
(1) Turmel, II, p. 221 el s&."
lippiens, écrite de Rome même, en 62 ou 63, ne le nomme pas davantage ; enfin que les Actes ne soufflent mot d'un voyage si intéressant pour les frères, et que Marc, dont TEvangile fut, au dire de Papias, rédigé sur la prière des Romains, n'en porte pas la moindre trace. A quelle époque le placer ? Les historiens catholiques ont pensé ruiner l'impression fâcheuse qui ressort de ce concours de silences redoutables, en avançant un passage de la Chronique d'Eusèbe, qui rapporte la fondation de la communauté romaine à l'année 42, et l'attribue à Pierre , lequel, à son dire, en reste évêque durant 25 ans. Ce point fixé, le reste coule de source. Pierre aurait été chassé de son siège par un décret de l'empereur Claude, qui, vers 49, expulse tous les Juifs de Rome ; il serait alors revenu à Jérusalem, aurait présidé le concile, puis, sous Néron, aurait regagné sa Ville, où il serait mort sur la croix vers 67, ou môme avant, au cours des exécutions qui suivent l'incendie de 64. Il n'est pas besoin d'insister sur le caractère arbitraire de ces arrangements, où la chronologie se plie docilement au désir de ceux qui la manient, en partant d'un texte d'autorité aussi incertaine que celui d'Eusèbe ; les documents vraiment anciens ne leur apportent aucune confirmation. 11 faut compter pour rien les légendes romaines, qui, après avoir localisé la prédication de Pierre dans le cimetière Ostrien, sur la voie Numentane, ont retrouvé sa chaire et son tombeau ; ce sont de pieuses imaginations que pas un texte sérieux ne justifie et, malheureusement, ce que nous pouvons saisir en tout ceci de vérité démontrable se réduit à peu de chose.
Le premier témoignage que nous possédions sur l'existence de la communauté chrétienne de Rome est la leftre que lui adresse Paul, vers 58 ; pas un mot dans ce document ne permet de supposer que Pierre l'ait fondée et, en vérité, nous ignorons tout de ses origines. En second lieu, une tradition, établie dès la
fin du IP siècle (1), el dont les attestations se multiplient par la suite, veut que Pierre ait subi le martyr à Rome. Lorstju'on sait avec quelle facilité la légende sûrement fausse de la vie et de la mort de l'apôtre Jean à Ephèse se propage au IP siècle cl quelles confusions elle provoque chez Irénée, on a le droit de se méfier des témoignages du même temps et du même homme en ce qui louche Pierre ; mais l'apologétique romaine avance comme décisifs trois textes qu'elle rapporte, deux au premier siècle, le troisième tout au début du second siècle : la Première Epîlre de Pierre, ÏEpUre aux Corinthiens de Clément Romain, V Epîlre aux Romains d'Ignace.
L'authenticité de la Prima Pétri n'est plus acceptée des critiques libéraux (2) ; mais, p'aisqu'elle se présente sous le nom de l'apôtre, il paraît invraisemblable qu'elle se date d'un endroit où il n'aurait pas séjourné. Or elle est datée « de Babylone » (V. 13) , et. comme Y Apocalypse a rendu familière l'assimilation de la ville persécutrice des Saints, à la ville ennemie d'Israël, il faut, dit-on, entendre « de Rome ». Telle est bien la difficulté. On juge peu probable que Pierre ait catéchisé la vraie Babylone, celle de l'Euphrate, dans laquelle aucun texte ne nous révèle l'existence antique d'une communauté chrétienne. Un silence pareil enveloppe les origines de la chrétienté de Babylone d'Egypte, petite ville située un peu au nord de Memphis et à laquelle divers érudils ont en l'occurrence songé ; enfin les partisans de la rédaction de notre document à Rome tirent argument d'une certaine ressemblance de conception théologique et d'esprit qu'il présente avec l'Epître dite de Clément Romain, celle-là certainement romaine et écrite aux environs de 95.
(1) Eusèbe, Ilist. ecclés., U, 25 ; Irénée, III, 3, 3 ; Tcrliillien, Dr praescriplione, 30, etc.
(2) J'en ai iiidiciiid' los raisons dans le Manuel que j'ai déjà signalé, p. /iCrj.
Cette dernière nous apporte un témoignage un peu moins vague que celui de la Prima Pétri ; on y lit (V, 4) : « ... Pierre qui, par l'injuste envie, a supporté de durs travaux, non pas une fois ou deux, mais maintes fois, et ainsi a subi le martyre et est dans le lieu de gloire qui lui était dû. L'envie et l'esprit contentieux ont donné à Paul le prix de sa patience.... » Ces allusions ne sont pas très claires et ne font guère qu'attester la mort violente de Pierre et de Paul ; mais on croit pouvoir affirmer qu'il s'agit pour l'un et pour l'autre d'un martyre subi à Rome, sur les lignes qui suivent (VI, 1) : (c A ces hommes qui ont mené une vie si sainte a été agrégée une multitude d'élus, qui, par leurs multiples supplices et leurs tourments, qu'ils ont souffert du fait de l'envie, ont dressé un exemple excellent parmi nous. » Vient ensuite un évident rappel des souffrances que Néron fit endurer à des chrétiens en 64 : malheureusement, le texte ne dit pas que les apôtres aient souffert avec ces martyrs et on se demande si les mots parmi nous, veulent dire parmi nous, chrétiens, ou parmi nous, Piomains. Si on accepte la première interprétation, qui se justifie par un autre endroit de la lettre (IV, 2), on n'ose évidemment plus rien conclure de tout le passage cité.
Le texte d'Ignace, dans son Epilre aux Romains (IV, 3) n'ajoute guère d'éclaircissement aux deux autres. Arrêté, condamné aux bêtes et envoyé à Rome pour leur être livré, le confesseur supplie les fidèles de la capitale de ne rien faire pour le soustraire au supplice, et il ajoute : « Ce n'est pas au même titre que Pierre et Paul que je vous prescris cela ; ils étaient apôtres et moi je suis condamné, ils étaient libres et moi jusqu'ici je suis esclave. » On dit: « Puisqu'Ignace écrit aux Romains et qu'il met en avant la double autorité de Pierre et de Paul, c'est que ces apôtres sont venus à Rome, et y ont tenu un grand rôle. » Peutêtre, mais seulement peut-être ; et c'est l'unique mot qui con-
vienne à toutes ces déductions fondées sur des documents de sens si indécis. La venue de Pierre à Rome et son supplice dans la Ville ne dépassent pas les limites d'une simple probabilité que l'avenir peut ruiner.
Accordons-leur pourtant le bénéfice de la certitude ; mais fautil donner raison à la Chronique d'Eusèbe et prêter à Pierre la qualité d'évêque de Rome ? Pourquoi ne pas le croire plutôt évêque de Jérusalem, puisqu'il exerce la primauté d'abord dans celte ville ? Il a donc résigné son autorité dans la ville sainte avant que d'en partir ? Oui nous le dit ? Pourquoi est-ce lui qui se trouve le premier évêque de Rome et non pas Paul, qui a sans doute prêché dans la Ville avant lui, si bien que plusieurs auteurs anciens attribuent aux deux apôtres conjoints la fondation de l'Eglise romaine ? (1)
Toutes ces questions se ramènent pour nous à une seule bien simple : Puisque saint Pierre est censé avoir écrit de Rome une lettre pontificale, adressée aux élus dispersés en Asie Mineure, comment y parle-t-il de lui-même ? Or, si l'auteur de la Prima Peiri se prétend « Pierre apôtre de Jésus-Christ, il s'intitule aussi presbytre, c'est-à-dire ancien (V. 1) et rien de plus ; c'est le Christ lui-même qu'il considère comme le pasteur et Vévêque (II, 55) ; ce sont les presbytres qui administrent la communauté (IV, 1-4) et lui servent de modèles (V, 1 et ss.) et c'est l'Esprit qui désigne ceux qui doivent enseigner (IV, 10-11). Comment ces traits sont-ils compatibles avec l'épiscopal monarchique de Pierre ? Notons qu'ils se trouvent confirmés pleinement par ÏEpilre de Paul aux Romains, car si la communauté eût été, au temps où il écrivit, dirigée par un évêque, fût-il même absent, comment l'apôLre n'aurait-il pas fait allusion à lui ? Une con-
(1) Irénée, III, 3, 3; Epiphane, Panarion, 27, 6, dit formellement que Pierre et Paul sont les deux premiers évoques de Rome.
clusion semblable ressort de VEpître aux Corinthiens attribuée à Clément Romain, dont les divers catalogues épiscopaux font tantôt le premier, tantôt le second, tantôt le troisième successeur de Pierre. Cette lettre, écrite à l'occasion de troubles dans l'Eglise de Corinthe, est anonyme et la tradition seule la rapporte à Clément. Un tel anonymat, déjà singulier en soi, devient plus significatif encore si l'on remarque que l'auteur de la lettre, soutient (XLII, 4) que ce sont les apôtres eux-mêmes qui ont pris soin d'instituer des évêques et des diacres dans les villes qu'ils ont visitées. Comment concevoir qu'il ne mette pas en avant sa qualité de successeur de Pierre s'il l'a possède ? En réalité. Clément, s'il a tenu la plume, n'a été que le mandataire de toute l'assemblée des frères de Rome ; sa lettre se présente non comme la réprimande d'un pasteur à ses ouailles indisciplinées, mais comme l'exhortation fraternelle d'une Eglise à une autre Eglise. L'épiscopat de Corinthe est encore plural (LXIV, 6) et les évêques, ou épiscopes, s'y nomment hégouniènes, c'est-à-dire préposés, intendants; les épiscopes dépendent de l'assemblée souveraine (LIV, 2), et n'ont encore en main que le côté matériel de l'administration ecclésiastique (1), le gouvernement spirituel appartenant au conseil presbytéral, probablement élu (2). S'il en allait autrement à Rome qu'à Corinthe, comment la lettre ne le disait-elle pas, ne serait-ce qu'afni d'indiquer un remède aux maux dont souffre l'Eglise sœur ? Clément est tout au plus l'un des épiscopes de la Ville. Une dernière remarque : Lorsqu'Ignace écrit aux Romains vers 110 (?) la suscription de sa lettre ne fait pas mention d'un évêque ; est-ce un oubli vraisemblable chez un homme qui se montre si ardent champion de l'épiscopalisme ? Enfin, si l'histoire ecclésiastique des séminaires
(1) Clem. Rom., 7 Cor., I, 3; XXI, 6.
(2) / Cor., XLTV, 6 ; LVTT, ?
ne manque pas de dresser une liste des papes, complète de Pierre à Pie X, on admire, à y regarder de près, qu'elle concilie si heureusement les témoignages contradictoires. Qui de Lin, d'Anaclet ou de Clément a succédé à Pierre ? Un critique prudent ne saurait le décider, non plus qu'il n'oserait dire si Clet et Anaclet sont un seul ou deux papes. La vérité est que les catalogues épiscopaux de Rome, comme ceux de quantité d'autres Eglises, ont été construits dans leurs parties les plus anciennes au IP siècle, à un moment où Tépiscopat monarchique, partout triomphant, prétendait remonter aux apôtres et se rattachait à eux par une chaîne ininterrompue d'évêques ; les noms qui les remplissent représentent sans doute des personnages remarquables à des titres divers, et dont le vague souvenir survivait encore à l'époque des Antonins. Si Clément n'a pas été évêque de Rome parce qu'à la fin du P" siècle il n'y avait pas encore dans la Ville d'évêque unique, a lorliori S. Pierre ne l'a pas été cinquante ans plus tôt. S'il est venu à Rome, il y a joué le rôle d'un apôtre ; il y a joui de la grande autorité personnelle que son passé et son titre lui assuraient ; il n'y a pas exercé l'autorité épiscopale, encore moins l'autorité pontificale.
Nous pourrions ne pas pousser plus loin notre enquête, car, de toute évidence, S. Pierre n'a transmis à personne un pouvoir qu'il n'avait pas ; mais n'oublions pas l'argument de fait : de S. Pierre à nos jours une suite régulière de pontifes a conservé fidèlement le dépôt de la tradition apostolique. Une difficulté préalable se présente : Ces papes (1), héritiers du prince des
(1) J'emploierai dorénavant le mot pape selon l'application restreinte que l'usage a consacrée, mais il ne faut pas oublier qu'aux premiers siècles il est
apôtres, ont toujours été élus, d'abord par tout le peuple, puis par un collège électoral de plus en plus restreint, mais jamais aboli et désormais immuable ; si de l'un à l'autre, ils avaient, de leur vivant, désigné leur successeur en lui transmettant, par une investiture régulière, l'autorité divine qui reposait en eux, il serait aisé d'en comprendre la perpétuité ; mais comment tout le peuple de Rome, puis le clergé romain, enfin le collège des cardinaux, ont-ils eu qualité pour déléguer la puissance de Pierre à un homme ? 11 faut sans doute supposer que le Saint-Esprit les inspirait et que, l'élection faite, il a renouvelé, par une opération particulière de sa grâce, en faveur de l'élu, la mystérieuse investiture accomplie par les paroles sacramentelles de Jésus à Pierre ; mais, outre que ces opérations supra-sensibles demeurent invérifiables, l'une au moins, la première, se trouve mise en doute par quelques choix déplorables que les électeurs ont faits, et aussi par les combinaisons tout humaines sous lesquelles se cachent trop souvent les voies divines ; l'autre n'est pas plus confirmée par la conduite, et, nous le verrons, par les étranges décisions d'un certain nombre de papes. En tout cas, on ne comprend plus ce que signifie cette transmission de pouvoirs qui ne transmet rien, qui est toute hors de la volonté du pape qui disparaît et dépend entièrement de la grâce d'en haut. Il ne s'agit donc plus d'un envoi en possession de l'héritage de S. Pierre, mais bien d'un octroi personnel à chaque pape des privilèges dont jouissait l'apôtre, et renouvelé à chaque élection par le Saint-Esprit.
Passons encore ; mais est-il exact que nous puissions dresser la liste des papes de S. Pierre à nos jours ? Nous possédons une
donné à tous les évêques, pères de leurs ouailles ; jusqu'au V siècle (Célestin I), l'évêque de Rome le donne à ses collègues et ne se l'attribue pas. Son sens actuel ne s'est guère précisé que vers le VHP siècle.
sorte de Chronique des papes, le Liber Poniilicalis (1), qui, sous sa forme complète, date du IX* siècle, mais a utilisé des recensions antérieures. Elle comprend une suite de notices biographiques des pontifes successifs ; les plus anciennes, celles des deux premiers siècles, sont si courtes et si vides que, de toute évidence, leur auteurs ne savaient rien des personnages dont ils parlaient. En s'aidant en outre des renseignements épars dans les auteurs, particulièrement Irénée et Eusèbe, il est impossible de restituer même une simple chronologie des évêques de Rome, antérieurs à Pontien, intronisé en 230. Jusqu'à Victor, qui paraît un des acteurs du grand débat qui s'agite en son temps sur la fixation de Pâques (2), et qui se place à l'extrême fin du IP siècle, les évêques de Rome nous sont inconnus ; je veux dire que les catalogues épiscopaux et les écrivains chrétiens ne nous donnent que des noms, dont il nous est impossible d'assurer l'exactitude. Nous savons déjà que les premiers, ceux de Lin, d'Anaclet, de Clément, ne sont pas ceux d'évêques, mais de personnages notables de l'Eglise romaine. Il en va probablement de même d'Evarisle et d'Alexandre, qui viennent ensuite sur la liste. Le premier véritable évêque serait peut-être bien Sixte (vers 120). Nous ne savons rien de lui, mais c'est vers cette époque que le triomphe de l'épiscopat monarchique, commencé en Asie, peut avoir atteint toutes les églises. En définitive, à Rome, comme ailleurs, et même plus tard qu'ailleurs, ce n'est que dans le premier tiers du IP siècle que les presbytres s'effacent derrière les épiscopes et que les pouvoirs multipliés de ceux-ci se concentrent dans les mains de l'un d'entre eux.
De S. Pierre à Sixte s'étend, pour le moins, une lacune d'un d^mi-siècle. Il se produisit encore par la suite des interrègnes
(1) Edité par Mgr. Duchcsne, Paris, 1884 cl ss., in-4".
(2) Eusèbe. Tlist. ceci., V, 24 et ss.
nombreux et plus ou moins longs. Les seuls IIP et IV^ siècles en comptent quatre ou cinq, dont l'un, entre Marcellin (304) et Marcel (308), dure près de quatre ans. La violence de la persécution en était parfois la cause ; mais il faut aussi tenir compte de querelles intérieures, de compétitions et de la volonté du corps des prêtres. Ce « Sénat ecclésiastique », comme dira S. Jérôme, qui aidait l'évêque à gouverner l'Eglise romaine, ne s'accordait pas toujours avec lui et prolongeait les vacances épiscopales quand il le pouvait. Que devenaient pendant ce temps la tradition apostolique et la primauté de Pierre ? Que devenaient-elles encore entre Honorius et Séverin, qu'une vacance d'un an et demi sépare (638-640) ? Entre Clément IV et Grégoire X (1268 à 1271) ? Entre Nicolas IV et Célestin V (1292 à 1294) ? Et comment ont-elles abandonné les papes déposés, comme S. Martin emprisonné par l'Empereur byzantin en 653 et mort seulement en 655, mais remplacé en 654 par un autre saint, Eugène ; ou comme Jean XXIII, déposé par le concile de Constance au XV' siècle ? Et durant les schismes où étaient-elles ? Qui avait le droit de les exercer, par exemple, durant le Grand Schisme d'Occident, au XIV' siècle, alors qu'il y avait un pape à Avignon, un autre à Rome et bientôt un troisième à Florence, entre lesquels se partageaient les fidèles, les évêques, les cardinaux, les princes et les saints ? Evidemment, ces objections ne comptent pas pour les théologiens, qui ont réponse à tout ; mais elles ne sont pas sans émouvoir le sens commun, qui finit par ranger la transmission des pouvoirs de S. Pierre à travers les siècles, par dessus tant de lacunes, de divisions, de querelles, sans parler des fautes et au besoin des crimes, parmi les plus impénétrables mystères de la foi.
Nous ne nous attarderons pas à l'approfondir, et, nous tenant sur le terrain purement historique, dans le domaine des faits vérifiables, nous nous demandons si, dans la réalité, la primauté des évêques de Rome a toujours été acceptée des chrétiens. Les « romanistes » avancent plusieurs citations des Pères de l'Eglise, qui prouvent l'existence, aux premiers siècles, d'un vif sentiment de respect, généralement répandu, à l'égard de l'évêque de Rome ; et, sans hésiter, ils les interprètent dans le sens de la reconnaissance de la primauté pontificale. Dans son Epître aux Romains, remarquent-ils, S. Ignace loue fort l'Eglise qui (c préside dans le lieu du pays des Romains », et qui est (c présidente de la charité ». Ces formules vagues et obscures confirment-elles la thèse de la suprématie de l'Eglise romaine, ou n'enfermentelles pas autre chose qu'une allusion à l'importance de l'Eglise, sise dans la ville capitale de l'empire, et un éloge de sa charité ? C'est la seconde interprétation qui paraît évidente, si on se rappelle que la lettre d'Ignace ne nomme pas d'évêque et ne permet pas même de supposer qu'il y en ait un à Rome en ce temps-là. S. Irénée serait plus explicite (1). La vérité, dit-il, est dans la tradition des apôtres, que conservent les successeurs des évêques institués par eux et qu'il pourrait énumérer ; mais comme Ta liste en serait un peu longue, il se contentera d'opposer aux hérétiques la foi de l'Eglise fondée par les deux glorieux apôtres Pierre et Paul et qui garde, comme la norme de la croyance, la Tradition qu'ils lui ont transmise. Entendons bien l'auteur ; il ne veut pas dire, et il ne dit pas, que la foi de Rome soit meilleure que celle d'une autre Eglise qui aurait gardé le dépôt de la Tra-
(l) Irénée, Adv. omnes haer., III, 3, 2.
dition et qu'elle ait le droit de lui imposer sa doctrine, mais seulement qu'elle a fidèlement conservé l'héritage apostolique et qu'on peut prendre sa règle de foi comme pierre de touche de l'hérésie. S. Cyprien, évêque de Carthage, au IIP siècle, marque en plusieurs endroits aussi une grande considération pour « la chaire de Pierre et l'Eglise principale d'où l'unité sacerdotale est sortie » (1). Il est pourtant probable qu'il n'avait pas l'intention de reconnaître, ce disant, la primauté de l'évêque de Rome, puisqu'il résista ouvertement, comme nous Talions voir, au pape Etienne, et réclama contre lui le droit pour chaque évêque de gouverner son église à sa guise, sans en devoir de comptes à personne qu'à Dieu (2). Au reste, il écri-vait dans son traité sur VUnité de VEglise catholique (3), que les apôtres avaient tous reçu un pouvoir égal et une part d'honneur semblable, et que si le Christ avait commencé par les attribuer à Pierre, c'était pour montrer la nécessité de l'unité de l'Eglise. « Celui qui ne garde pas l'unité de l'Eglise, ajoutait Cyprien, croit-il donc garder la foi ? Celui qui s'élève contre l'Eglise et lui résiste pense-t-il être encore dans l'Eglise ? » C'est ce texte que la cour romaine crut devoir rendre plus explicite au temps de Pelage II (VP siècle) en le présentant ainsi : « Celui qui ne garde pas l'unité de l'Eglise croit-il garder la foi ? Celui qui abandonne la chaire de Pierre, sur laquelle l'Eglise a été fondée et lui résiste penset-il être encore dans l'Eglise ? » Quelques catholiques ont insinué de nos jours que cette interpolation maladroite et malhonnête était une correction de S. Cyprien lui-même, désireux de préciser sa pensée, au besoin de racheter ce que son attitude à l'égard du pape Etienne avait pu présenter d'inconvenant ; malheureuse-
(1) Ep;s/. LV, 9. — Epist. XLVIII, 23 ; LV ; LIX, 14.
(2) Senlenliae K.;)iscoporum, proendum.
(3) De cathol. cccles. unit., 4.
ment, tous les manuscrits, sans exception, donnent le premier texte, qui seul est conciliable avec les autres déclarations et tous les actes de S. Cyprien.
Il est inutile de pousser plus avant : les témoignages de respect que i'évêque de Rome a recueillis au cours des premiers siècles ne s'adressent qu'au chef de l'Eglise la plus importante, par position, de tout l'Empire et la plus ancienne d'Occident ; au successeur des deux plus glorieux des apôtres, ils ne supposent, ni de près ni de loin, la reconnaissance de sa primauté. Cette conclusion paraîtra certaine à quiconque prendra la peine d'examiner les textes, mais elle reçoit confirmation de preuves externes nombreuses et décisives. D'abord les écrits des Pères des six premiers siècles ne portent pas une phrase qui proclame nettement la primauté romaine, qui, au-dessus de la dignité épiscopale nomme la dignité pontificale. En second lieu, on y relève aisément des déclarations qui l'excluent de la réalité. Il en est chez S. Cyprien (IIP siècle), appuyé dans la circonstance du consentement de tous les évêques d'Afrique (1) ; il en est encore chez S. Basile (IV* siècle), qui accuse I'évêque de Rome d'orgueil, de présomption et presque d'hérésie (2). Ce qui est pire, on note sous la plume de quelques-uns des Pères, des silences plus éloquents que des invectives ; par exemple celui de S. Augustin dans son traité sur ÏUnilé de VEglise, où pas une allusion ne paraît à la direction dogmatique de Rome ; celui de Vincent de Lérins (V° siècle), qui clierche dans son Commonilorium à fixer les signes certains de la vraie orthodoxie, et ne souffle mot de celui qui remplace aujourd'hui tous les autres : l'accord avec le pape. Et fait plus frappant encore, les hérétiques nombreux et variés, dont Irénée, l'auteur du Philosophumena, Epi- Ci) Senlenliae episcoporum, dans la correspondance de S. Cvprien. (2) Epist. 239 et 214.
pliane, Augustin, Philastrius, ont dressé le copieux catalogue aux différents âges de la foi ancienne, ne se sont jamais, à notre connaissance, élevés contre une souveraineté qui, dans son principe, les gênait et les condamnait ! Enfin, suprême ironie des textes, des papes, au cours de ces premiers siècles, ont formellement nié leur propre privilège ! Ainsi Léon I"" (élu en 440), commentant le fameux passage : « Je te donnerai les clefs du Royaume », explique qu'il ne faut pas l'appliquer au seul Pierre, mais bien à tous les pasteurs de l'Eglise [cunclis ecclesiae rectoribus) qui se conforment au modèle de justice que l'apôtre a donné (1). Pelage P' (élu en 556) voit la règle de l'orthodoxie non pas dans sa propre foi, mais, conformément à l'opinion de S. Augustin, dans celle de tous les sièges apostoliques ; c'est le nom qu'on donnait aux églises de Rome, de Jérusalem, d'Antioche et d'Alexandrie (2). Enfin Grégoire le Grand (élu en 590) refuse encore d'accepter le titre de patriarche œcuménique ou fVévcque universel, comme « une sottise avancée à la légère » (3). Comment, d'ailleurs, d'autres opinions auraient-elles pu se faire accepter, lorsque de tous les nombreux exégètes anciens qui ont étudié et interprété les textes essentiels sur lesquels s'appuie le romanisme, pas un seul ne les a jamais entendus comme lui ? Tous, par la pierre sur laquelle le Christ édifie son Eglise, entendent ou le Christ lui-même, ou la foi de Pierre, qui n'est pas son apanage exclusif, mais seulement un modèle pour les chrétiens; tous étendent aux autres apôîres les mêmes privilèges; tous comprennent comme personnelles, transitoires et sorties des circonstances les paroles de Jésus à Pierre au moment où va commencer la Passion {Le, XXII, 32). C'est seulement à la fm du
(1) Sermo IV, 3, dans Pniroloqie latine de Migne, LIV, 151.
(2) Textes dans Mansi, IX 716 et 732.
(3) Episl., V, 18 cl 20 ; VII, 27 ; VIII, 30. ■ '
VIP siècle qu'on peut entrevoir quelques linéaments des futures doctrines romanistes et Dœllinger a remarqué, non sans à-propos, qu'en imposant aux clercs, depuis le XVP siècle, un serment qui les oblige à ne jamais interpréter l'Ecriture Sainte autrement que selon le consentement unanime des Pères, le pape les engage à ne pas croire à son infaillibilité dogmatique, que ces Pères ignorent (1).
L'bistoire de l'évêque de Rome aux premiers siècles abonde en traits qui nous permettent de saisir sur le vif les véritables sentiments que professaient à son égard les chrétiens des autres Eglises. Les affaires générales de la chrétienté sont constamment discutées et réglées dans des conciles (2) ou des synodes ; or, ce n'est pas lui qui les préside, sauf à partir du IV° siècle, quand l'Empereur le désigne expressément ; il n'est pas appelé à examiner et à confirmer leurs décrets ; jamais il ne prend de son autorité propre une décision qui porte plus loin que les limites de son diocèse ; ses opinions, qu'il exprime dans les mêmes formes que ses collègues, les autres évêques, sont, comme les leurs, examinées par les Eglises diverses, et finalement acceptées ou repoussées, selon qu'elles leur paraissent ou non justes et profitables. Aucun signe de dépendance ne se rencontre jamais, ni dans les formules des lettres adressées à l'évêque de Rome par les autres évêques, ni dans les faits. Rome, en ce temps-là, se fait remarquer par la générosité que sa richesse lui permet d'exercer loin d'elle (3) ; elle ne reçoit pas de tributs des autres Eglises : le denier de saint Pierre n'a pas encore d'équivalent.
(1) La Papauté, p. 14.
(2) On les appelle œcuméniques lorsqu'en droit les évoques de toute la terre {Oikouméné en grec) y prennent part.
(3) Eusèbe, Hisl. ecclea., IV, 23, 10.
Enfin, l'excommunication lancée par le pape n'a point d'effet dans toute l'Eglise ; elle peut être une présomption contre celui qu'elle frappe, mais elle n'entraîne pour lui, par elle-même, que l'exclusion de la seule Eglise romaine.
Le rappel de deux ou trois incidents, éloignés les uns des autres par la date et localisés dans des pays différents, achèvera d'asseoir notre conviction.
Au milieu du IIP siècle, le pape Etienne crut devoir protester contre l'usage des Africains, qui réitéraient le baptême aux convertis des Eglises hérétiques ; il soutenait, comme l'admet aujourd'hui l'orthodoxie, que le baptême portait en lui une force propre qui le rendait efficace, quelle que fût l'indignité de celui qui l'administrait. Les Africains tenaient à leurs habitudes et répondirent qu'ils n'en changeraient pas. Ce fut l'occasion d'un échange de lettres très vives entre Etienne et Cyprien qui, par l'importance de son Eglise et son autorité personnelle, tenait le rôle d'un vrai primat d'Afrique. Groupant autour de lui, dans plusieurs synodes, ses collègues africains, passé le nombre de quatre-vingts, il revendiqua hautement l'indépendance de chaque évêque, qui ne devait s'abaisser que devant le Christ, et repoussa la doctrine d'Etienne. Le pape lui retira sa communion ; mais Cyprien, sûr de son droit, n'en eut cure et reçut même d'un très vénéré prélat asiatique, Firmilien de Césarée, en Cappadoce, un appui énergique, sous la forme d'une lettre à Etienne, si violente qu'on a parfois douté — à tort d'ailleurs — de son authenticité (1). Les choses ne s'arrangèrent que sous le successeur d'Etienne et chacun demeura sur ses positions. Au IV* siècle, S. Augustin, tout en ne partageant pas le sentiment de S. Cyprien, le jugeait parfaitement légitime, puisque, disait-il, un
(1) On la trouve dans les Lettres de S. Cyprien (Ep. 75).
AIODERNISiME ET TRADITION CATHOLIQUE EN FRANCE 141
concile général n'avait pas encore tranché la question(l). Phrase bien fâcheuse et qui donnera aux théologiens romanistes un mal incroyable.
Au V siècle, une affaire d'appel à Rome, suscitée par un prêtre indigne aux abois, permet de mesurer l'autorité disciplinaire que l'on attribuait alors au pape. Le triste héros de l'aventure, un certain Apiarius, avait été déposé par son évêque, Urbain de Sicca, en Afrique ; il appela de la sentence au pape Zosime (élu en 417) ; non pas qu'on le considérât comme le chef de droit de toute la chrétienté, mais parce qu'il occupait en Occident la plus grande situation de fait ; son avis pouvait paraître d'un tout autre poids que celui d'un petit prélat africain. Zosime eut l'imprudence de prendre le parti de l'interdit ; aussitôt un concile provincial se réunit à Carthage, en 418, et lui répliqua en décidant que les appels devaient être portés d'abord devant les évêques voisins de celui dont on contestait la décision et, au besoin, devant le concile des évêques de la province, mais que ceux qui seraient portés « au delà de la mer » entraîneraient pour leurs auteurs l'exclusion de la communion d'Afrique. Le pape insista, envoya des légats, argua, pour fonder sa prétention à la juridiction d'appel, de canons du concile de Nicée, qui, du reste, n'existaient pas, et n'arriva qu'à décider les Africains à faire une enquête, qui démontra le mal fondé de sa thèse ; une lettre très vive, et qui repoussait définitivement son ingérence, lui fut envoyée par un nouveau concile de Carthage en 424. Force lui fut de se le tenir pour dit.
Non moins caractéristique est l'affaire dite des Trois Chapitres, dont le pape Vigile fut le héros, au VP siècle. Trois théologiens étaient tenus, par des évêques orientaux, pour hérétiques
(1) Conlra Cresconium, 2, 40.
nestoriens (1). L'Empereur Justinien les condamna en 544, mais son édit, accepté en Orient, fut mal reçu en Occident, parce qu'un concile avait déjà innocenté deux des inculpés. Vigile commença donc par les déclarer orthodoxes, puis, sous la pression impériale, il les condamna à son tour. Cette faiblesse provoqua une effroyable tempête en Occident ; les évêques de Dalmatie, d'IUyrie, de Gaule rejetèrent la décision de Vigile ; les Africains firent mieux : ils l'excommunièrent ; et, finalement, il dut, une fois encore, changer d'avis et réhabiliter les Trois Chapitres (550).
Toutes les explications des théologiens ne peuvent rien contre de tels faits ; ils établissent non pas que la prim'auté du pape était parfois méconnue, mais qu'elle était inconnue aux premiers siècles. Il n'entre pas dans notre dessein d'étudier comment elle s'est constituée. La tendance de l'Eglise à resserrer de plus en plus son unité; la tendance égale de la puissance séculière, avec les Empereurs romains et byzantins, avec Charlemagne et les chefs du Saint Empire romain germanique, à favoriser l'organisation d'un pouvoir central ecclésiastique qu'ils espèrent tenir dans leur main, conception qui s'est exprimée au moyen-âge sous la figure de deux glaives, le temporel et le spirituel ; le prestige de Rome, où le pape lient la première place quand l'Empereur n'y réside plus et où il finit par incarner la souveraineté du peuple roi ; l'esprit juridique et l'instinct d'organisation toujours vivants à Rome ; l'horreur des excès de l'intelligence humaine, poussée très loin et fortifiée par une certaine impuissance de spéculation ; une propension remarquable à l'immobilité fondamentale qui peut être confondue avec la possession de la vérité unique, en un temps où les théologiens grecs perdent sou- Ci) Neslorius, patriarche de Constantinoplc en 427, refusait à la Vierge le titre de theolokos, c'eist-à-dLre de mère de Dieu; elle n'était que mère du Christ.
vent pied dans leur métaphysique ; le développement du monachisme, dont les ordres répandus dans tous les diocèses du monde, et désireux d'y garder leur indépendance, proclament volontiers, au moins en Occident, leur obéissance à l'évêque universel, pour n'avoir point à souffrir des évêques particuliers ; surtout des circonstances politiques favorables : ruine de l'Empire romain ; bonne volonté de Charlemagne, qui fortifie le pape, après l'avoir débarrassé de l'Empereur byzantin et des Lombards ; puis prompte décadence de l'Empire Carolingien, qui lui rend l'indépendance ; intervention des Othons, qui l'arrache à la tyrannie des barons romains ; puis anarchie allemande qui lie les mains aux Empereurs germains, lui permet d'engager la grande lutte du Sacerdoce et de l'Empire, et lui assure la victoire ; dangers de l'Islam qui, après lui avoir rendu le service de ruiner les patriarchats apostohques d'Orient, lui donne une raison de grouper autour de lui toutes les forces vives de la chrétienté, en sorte qu'au cours des Croisades il paraît comme un général de la foi ; le schisme grec, qui brise l'unité chrétienne, mais qui rejette de la route pontificale les obstacles qu'y entassaient les traditions orientales ; le Grand Schisme d'Occident, qui use toutes les volontés et les plie finalement devant le pape, dans un immense désir de repos et d'union ; l'incohérence de l'Italie, qui fait du pape un prince ; le péril de la Réforme, qui semble rendre plus nécessaire une autorité centrale de surveillance et de direction ; enfin des interprétations audacieuses de quelques textes, et plusieurs faux imaginés à propos par des hommes sans scrupules ; tels sont les éléments principaux dont la combinaison lente et compliquée a élevé l'édifice du romanisme. Nous n'avons voulu que montrer combien l'argument de lait tiré de l'existence séculaire de la papauté est sujet à caution, et prouver qu'en tout état de cause, il ne saurait valoir pour les
premiers siècles de la foi ; la constitution du pouvoir pontifical est l'œuvre du moyen-age, œuvre de politiques et de juristes, sanctifiée par les théologiens ; son achèvement ne s'est fait qu'au concile du Vatican, qui a proclamé l'infaillibilité.
Si les Pères des six premiers siècles (1) n'ont pas accepté la primauté de l'Eglise de Rome, ainsi que les textes semblent le prouver, a lorliori ont-ils repoussé l'infaillibilité du pape. Il est même exact de dire que jamais les prétentions des évêques romains à une certaine prééminence honorifique, ne s'est fondée sur la mission de Pierre, mais seulement sur le caractère particulièrement honorable de leur situation dans la Ville Eternelle (2), à la tête de l'Eghse la plus ancienne de l'Occident et sur le siège des apôtres que la légende réconciliait à Rome dans la mort ; ils ont tiré argument de la solidité de leur foi et de la Tradition apostolique ; jamais ils n'ont fait appel au privilège de l'infaillibilité ; c'était pourtant le cas d'en invoquer le bénéfice dans les quelques conflits que nous venons de rappeler. Néanmoins, les théologiens romains soutiennent non seulement que cette infaillibilité a existé depuis PieiTe — cela va de soi, puisqu'ils la déduisent des versets de l'Ecriture dont ils tirent sa primauté, — mais encore qu'elle a été reconnue de tous temps. En négligeant de parti-pris tous les textes qui contrarient
(1) On arrête généralement la série des Pères à S. Grégoire le Grand, élu pape en 590.
(2) Le XXVIP canon du concile œcuménique de Ghalcédoine, en 451, proclame en effet que les Pères ont reconnu le premier rang à l'Eglise romaine, à cause de la primauté politique de la ville de Rome ; S. Jérôme rapporte (C. Joan., 8) que le préfet de Rome, encore païen, dit au pape Damase : « Faites-moi évoque de Rome et je serai chrétien sur-le-champ », attestant ainsi l'importance de la situation politique et matérielle du chef de l'Eglise romaine.
leur thèse, ils ont su assez facilement découvrir quelques phrases et quelques faits qu'ils estiment leur donner raison. A leur sujet, ils ont soutenu de longues discussions avec les Gallicans au XVIP siècle. En ce temps-là, TEglise de France, avec l'appui intéressé de Louis XIV, cherchait à garder son indépendance vis-à-vis de Rome et proclamait, par la plume de Bossuet, que le pape est inférieur au concile et que, même en matière de foi, ses décisions ne sont irréformables qu'après avoir reçu confirmation du consentement de toute l'Eglise [Déclaration de 1682).
Des textes avancés par les romanistes, quatre méritent d'être pris en considération: l'un est de S. Irénée,le second de S. Jérôme, le troisième de S. Auglistin, le dernier de S. Agathon. Nous avons déjà rencontré le premier (1) ; il dit que l'Eglise de Rome est la gardienne fidèle de la tradition apostolique et que sa foi peut pratiquement servir de pierre de touche contre l'hérésie, ni plus ni moins ; on y cherche en vain la reconnaissance de l'infaillibilité. S. Jérôme écrit au pape Dam.ase, en 375, pour lui demander un service : définir une formule qui lui cause des désagréments en Orient, et, naturellement, il témoigne d'un grand respect pour son autorité (2) : <( Je sais que l'Eglise est édifiée sur cette pierre (toujours le jeu des mots Petrus-pelram) ; quiconque aura mangé l'agneau hors de celte demeure est profane, et s'il est quelqu'un hors de l'arche de Noé, il périra sous les flots du déluge. » Il faut de la bonne volonté pour voir sous ces figures autre chose que beaucoup de politesse, un peu de flatterie intéressée et la reconnaissance à la chaire de Rome de la qualité de centre de la foi, qu'un Occidental ne lui refusait pas en principe. S'il en allait autrement, pourquoi le même S. Jérôme aurait-il dit ailleurs : u L'Eglise de Rome n'est point vrai- Ci) Irénée, III, 3, 2.
(2) Epist. XV.
ment d'une espèce et une Eglise quelconque de l'univers d'une autre espèce. Les Gaules, la Bretagne, et l'Afrique, et la Perse, et l'Orient, et l'Inde, et toutes les nations barbares adorent le même Christ, observant la même règle de vérité. Si l'on cherche où gît l'autorité, le monde est plus grand que la Ville {orbis major est Urbe). Partout où il y aura un évêque, à Rome, à Eugubium, à Constantinople... c'est la même dignité, le même sacerdoce. Ce ne sont pas la puissance de la richesse, ni l'humilité de la pauvreté qui placent un évêque plus haut ou plus bas. Au reste, tous sont successeurs des apôtres (1) » ? Il paraît inutile d'insister. Le prétendu témoignage de S. Augustin se réduit à un texte unique dans toute son œuvre, contredit par tout le reste, et jeté en passant dans un sermon (2). Il s'agit d'un livre de l'hérétique Pélasge, déjà condamné par deux conciles africains ; le pape Innocent vient d'approuver leurs conclusions et Augustin, excédé de ce débat, qui avait traîné cinq ans, s'écrie : « La cause est terminée ! Plaise à Dieu qu'il en soit de même de l'erreur ! » Est-ce donc le jugement infaillible d'Innocent qui avait seul pouvoir de mettre fm à la querelle ? Augustin ne dit pas un mot qui le laisse croire ; après deux conciles, le siège apostolique, la plus vénérable Eglise d'Occident, a prononcé, l'affaire est réglée, les Pélasgiens seraient mal venus à insister ; c'est tout ce qu'entend Augustin, et Bossuet a eu tort de se donner tant de mal pour désarmer un texte si inoffensif (3). Quant à S. Agathon, c'est un pape qui, en 680, pour défendre la mémoire très chargée de son prédécesseur Honorius, entreprit de repousser par une fm de non recevoir préalable les accusations qui se dressaient contre elle, en présentant le premier l'interprétation de-
(1) Epist. CXLVI, 1.
(2) Sermo, 131, 10.
(3) Delensio declaralionis ecclesiae gallicanae, 9, 2.
venue classique du fameux passage de Luc (XXII, 32) : « ... J'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas ;... Affermis tes frères. » Il y voyait la promesse, et partant la preuve, que la pureté de la doctrine de l'évèque de Rome ne serait jamais altérée. Cette interprétation tardive, personnelle et de circonstance, n'a historiquement aucune valeur.
Il serait autrement probant d'établir qu'en fait, jamais les papes n'ont erré en matière de foi, que les propositions dogmatiques qu'ils ont émises ont été toujours acceptées par l'Eglise et n'ont jamais été contredites d'un pontife à l'autre. Qu'il en ait été ainsi, Bellarmin l'affirmait avec confiance et voyait même dans ce trait la marque de la prééminence de l'Eglise de Rome sur les patriarchats d'Orient, qui tous ont compté des hérétiques sur leurs sièges. L'argument ne semble pas encore usé à tous les apologistes romains, et pourtant il est depuis longtemps caduc ; je ne vois pas le moyen de nier que des papes aient été hérétiques. Libérius (élu en 352), envoyé en exil par l'Empereur, achète son rappel en adhérant à l'arianisme, d'où scandale immense dans le parti orthodoxe entier. Ilonorius I (élu en 625) tombe dans l'erreur inonolhélite, c'est-à-dire qu'il soutient que le Christ n'avait eu qu'une volonté divine et non deux, l'une humaine, l'autre divine ; un concile, la sixième œcuménique, réuni à Constantinople en 680, condamne sa mémoire et fait brûler ses écrits ; Léon II, alors pape, adhère à la sentence et veille à son exécution (1). Naturellement, les adversaires de l'infaillibilité ont tiré grand parti de cette affaire et tout particulièrement Bossuet (2) ; ses partisans ont eu recours à tous les artifices pour l'écarter de leur route. Ils ont nié qu'Honorius ait été condamné par le concile, sous prétexte qu'il n'était pas vraiment hérétique
(1) Textes dans Mansi, XI, 331 ; 550 ; Gll ; 622 ; 1050 et s.
(2) De(ensio, 7.
et que, d'ailleurs, son successeur Agathon l'avait justifié ; cette manière de répondre à la question par la question se heurtait à un texte formel, celui des Actes du concile de Constantinople ; mince obstacle : on les déclara interpolés ; un mauvais évêque avait, disait-on, remplacé son propre nom par celui d'Honorius ! Les absurdités auxquelles conduisait le système l'ont fait abandonner, et les théologiens romains lui en ont substitué un autre, appelé d'ailleurs à de nombreuses applications et vraiment très commode : Honorius, authentiquement hérétique, et, de ce chef, justement condamné, ne parlait pas ex cathedra, quand il professait l'hérésie monothélite ; son erreur personnelle n'atteint donc pas le principe de l'infaillibilité. D'autres encore, en ergotant sur les termes des canons conciliaires, ont soutenu que le concile avait mal compris les phrases incriminées et mal jugé ; ou que ce n'était pas réellement sur le chef d'hérésie, mais sur celui de négligence qu'Honorius avait été condamné. Aucun de ces arguments ne supporte l'examen et le fait demeure : Honorius pape a été condamné par un concile œcuménique pour crime d'hérésie et Léon pape, au moins aussi infaillible que lui, a jugé la condamnation éq'aitable (1). Bossuet, dans sa Délense de la déclaration gallicane de 1682, ne relevait pas moins d'une dizaine de cas où des papes avaient professé des propositions, ou préconisé des pratiques manifestement hérétiques ; les ennemis de l'infaillibilité les rappelèrent et les commentèrent de nouveau à la veille du concile du Vatican (2). Les théologiens romains ont fait de méritoires efforts pour nier, ou atténuer des faits qui n'en subsistent pas moins et qui ne sont pas justiciables de leur exégèse.
(Ij Boa résumé du débat dans Turmel, Op. cit., Il, p. 310 et ss. (2) C'est le point de départ de La PùpaUté de I. de Doellinger, paru en 1869 sous le titre Le pape et le concile et le pseudonyme de Janus.
Leurs antagonistes n'ont pas eu, non plus, à se donner beaucoup de peine pour relever les contradictions dogmatiques dans l'histoire des papes. C'est par exemple Jean XXII, pape d'Avignon sans doute, mais chaînon nécessaire de la chaîne apostolique, qui, après avoir approuvé les solennelles décisions de ses prédécesseurs, Nicolas III et Clément V, sur la pauvreté du Christ, les condamne quand son intérêt l'y pousse, pour le plus grand embarras des théologiens. C'est encore Innocent III qui abolit une décrétale de Célestin III déclarant qu'un mariage était rompu quand l'un des époux devient hérétique, proposition elle-même hérétique, au dire d'Adrien VI. L'historien ne s'étonne pas de ces contradictions, non plus que de maintes autres, qu'il serait oiseux de relever (1), parce qu'il sait par quelles hésitations passent les hommes avant que de constituer un corps de doctrines aussi bien religieuses que politiques ou sociales, mais il les considère comme la marque humaine dans une œuvre qui se prétend divine, et la preuve de la vanité de tant d'efforts tentés pour projeter dans le passé chrétien un dogme moderne.
Ignorée en réalité jusqu'au VIP siècle et avancée à cette époque dans un cas particulier et comme un expédient de circonstance par S. Agathon, la doctrine de l'infaillibilité ne se trouva nettement formulée qu'à partir de 845, lorsque furent lancées les Décrétâtes de Pseudo-Isidore, devenues promptement son fondement essentiel. 11 s'agit d'une centaine de prétendues décrétâtes attribuées aux anciens pontifes romains et fabriquées probablement dans les pays francs de la rive gauche du Rhin. Leur auteur inconnu ne songeait nullement à favoriser l'infaillibilité du pape, mais seulement à rapporter à une puissance qui, pratique^ ment, ne gênait pas encore les évoques et dont ils ne prévoyaient
(1) On en trouvera une liste dans Doollinger, Op. cit., p. 180-186.
pas le développement, une autorité qui les garantît de toute ingérence des princes séculiers dans leurs affaires. Le faux n'était donc qu'un artifice pour justifier le désir d'indépendance de l'épiscopat frank vis-à-vis du pouvoir temporel. Il posait deux principes, à savoir que les décisions de tout concile, ou synode, n'étaient exécutoires qu'après approbation du pape ; en second lieu, que le pouvoir suprême dans l'Eglise, même en matière de foi, appartenait au pape. De la sorte, un évêque gêné par un souverain temporel, pouvait toujours en appeler à Rome et trouver un refuge derrière le pontife. Nicolas I (élu en 858) accepta tout de suite les décrétâtes qui favorisaient ses ambitions. Qu'elles soient fausses, il n'est pas permis d'en douter, malgré quelques timides tentatives pour les réhabiliter (1). En général, les théologiens, croyant faire la part du feu, ont accordé leur inaulhenticité ; mais ils ont continué de soutenir que leur fonds était exact, c'est-à-dire qu'elles mettaient en forme la tradition vivante au IX* siècle. Dœllinger a victorieusement démontré (2) que l'auteur des fausses décrétâtes ne tendait qu'à l'établissement pratique de l'indépendance des évêques, que le fonds même de son ouvrage ne présente aucune importance et que seuls en ont pratiquement survécu ses deux principes qui, dégagés du reste, ont porté un résultat tout opposé à celui qu'il cherchait puisqu'ils ont aliéné l'indépendance épiscopale entre les mains du pape et se sont établis comme le fondement d'un nouveau droit pontifical. A partir de ce moment, avec des hauts et des bas, malgré la tenace opposition des conciles qui voulaient, à tout prix, maintenir leur suprématie traditionnelle sur le pape, la doctrine de l'infaillibilité a progressé à mesure que grandissait la puissance pontificale. En fait, la victoire du pape était
(1) Dumont, dans la Revue des questions historiques, I, p. 392; II, p. 97.
(2) La papauté, p. 33 et s.
certaine après le Grand Schisme, lorsque les conciles de Constance et de Bâle se furent montrés impuissants à lui imposer la réforme que l'Eglise réclamait. Propagée et soutenue par les Jésuites aux XVIP et XVIIP siècles, par les ultramontains de toute origine au XIX^ et d'ailleurs conséquence nécessaire de l'évolution théologique de l'EgHse, elle fut, malgré les résistances d'une partie de l'épiscopat, acceptée par le concile du Vatican, le 18 juillet 1870. Ce jour-là, deux prélats seulement osèrent prononcer le non placet ; mais bien d'autres, pour ne pas faire comme eux, étaient partis avant le vote ; de plus de 700 membres, qu'elle comptait à son début, l'assemblée se trouvait réduite à 535. Un schisme, celui des Vieux-catholiques, qui dure encore dans les pays allemands, fut la conséquence de la Constitution Pasior œternus que lança tout aussitôt Pie IX et dont le chapitre IV enseignait et définissait, comme un dogme révélé, l'infaillibilité du pape, quand il parle comme Pasteur et Docteur inspiré des chrétiens, du haut de la chaire de S. Pierre, sur la foi et sur les mœurs. Le dernier usage que le vingtième concile œcuménique avait fait de sa souveraineté traditionnelle en consacrait définitivement l'abandon. Ce n'est donc point sur l'Ecriture, ce n'est pas sur la Tradition ancienne, c'est uniquement sur cette abdication arrachée aux uns, imposée aux autres, tacitement refusée par beaucoup, que reposent et l'infaillibilité et le romanisme.
Le catholique en détresse qui croit trouver un appui dans l'autorité du pape, un guide sûr dans son magistère, est obligé, pour peu qu'il ait de sens historique, de reconnaître que sa foi seule garantit sa confiance. La cour romaine administre et gouverne ; elle affirme et condamne ; mais la puissance divine qui
peut convaincre et prouver, ne nous étonnons pas qu'elle ne la produise jamais ; il lui est impossible de démontrer qu'elle la possède par des raisons recevables en critique. Les arguments surnaturels lui restent, mais ils échappent à la discussion et n'ont de valeur que pour les croyants. Historiquement, les prétentions pontificales ne possèdent d'autres fondements que l'acceptation de l'Eglise catholique ; leurs prétendues justifications scripturaires, patristiques et historiques, ne reposent que sur des interprétations arbitraires de textes sacrés, sur une exégèse tendancieuse et inexacte des opinions patristiques, sur une complète inintelligence des réalités du passé, sur un corps de documents suspects ou évidemment falsifiés. Qu'une autorité soit nécessaire à la tête de l'Eglise et que celle du pape, qui peut invoquer le bénéfice de la prescription, en vaille bien une autre, c'est une question que nous n'aborderons pas ici ; nous n'avons prétendu que poser une conclusion, peut-être discutable du point de vue théologique, inattaquable du point de vue critique : l'autorité du pontife romain n'est pas plus humainement justifiable que celle de l'Eglise, que l'attribution à Jésus-Christ des dogmes et sacrements, que l'inspiration du Nouveau ou de l'Ancien Testament. Le malheureux croyant qui met le pied sur la pente critique n'est pas toujours maître de s'arrêter où il veut, et s'il la descend jusqu'au bout, il se trouve réduit à une foi sans appui dans les faits ou au complet agnosticisme, à la négation totale de la doctrine catholique. Il nous reste à envisager les efforts tentés par certains catholiques instruits pour sauver leurs croyances en les harmonisant avec la science et la critique, en face du romanisme intransigeant ; nous devons nous demander si, en ce moment même, ne s'élabore pas en eux la formule de foi qui rendrait le catholicisme acceptable à beaucoup d'incroyants et arrêterait sa décadence chez nous.