‹ Modestes observations sur l'art de versifierChapitre 10 sur 101 · UN VERS FORMÉ SUR LE TYPE LATIN CLASSIQUE · texte numérisé non relu

UN VERS FORMÉ SUR LE TYPE LATIN CLASSIQUE

s pour cela il eût fallu d'abord que les conditions des deux langues fussent les mêmes. Nous avons vu que le rythme des vers peut être marqué, soit par la succession de sons dissemblables entre eux comme durée, soit par la succession de sons dissemblables entre eux comme intensité. Nous avons vu encore que le premier cas est celui du vers latin, et le second celui du vers français. La question initiale était donc non seulement qu'en français il y eût des syllabes longues et des syllabes brèves, mais encore que la proportion entre la longue et la brève fût la même qu'en latin, et que, par exemple, tandis que le Romain mettait le même temps pour prononcer le spondée flores que pour prononcer le dactyle semïné, nous missions le même temps pour prononcer le spondée parait que le dactyle ânônnait.

il ce qui liiflvrciivk le vers français du v<

Faire la question, c'est y répondre. Mais il y a d'autres difficultés encore. Le nombre infini de sons en français dont on ne sait s'il faut les classer dans les longs ou dans les brefs rendait à l'avance instable toute métrique fondée sur cette distinction.

Un certain Mousset avait déjà traduit tout Homère en hexamètres français mesurés à la latine. Mais sa tentative resta bien ignorée, puisque c'est i Jodellc que Pasquier put attribuer les deux premiers vers français (un hexamètre et un .pentamètre) écrits de cette sorte :

Phêbûs, A|môur, Cy [pris veut | sauver, | nourrir et | ôrnër Ton vers, [ cœur et | chef, | d'ombré, de | flammé, de j fleurs '.

Encore bien qu'à l'oreille, la mesure ne se sente guère, que la structure soit hachée, le distique n'en fut pas moins jugé par Pasquier « un petit chef-d'œuvre ».

Le comte d'Alsinois (Nicolas Dcnisot), de jalousie sans doute, fit aussi ce distique, où l'w final de Vénus est tantôt long, tantôt bref :

Vais de rë|chèf, ô | âlmè Vèjnûs, Vénus | âlmè, rejetante! Ton lôs [ irnmôr|tël ] par ce pô|ëtë sâc|rê.

Je passe les vers du bon Pasquier.

Le propos requiert de dire un mot de ce que l'on appelle communément les hexamètres rimes de Baïf ou vers baïlius. Quicherat donne la citation suivante de la pièce intitulée Hippocrène :

Muse, reine d'Hclicon, fille de mémoire, ô déesse,

O des poètes l'appui, favorise ma hardiesse;

Je veux donner aux François un vers de plus libre accordancc,

Pour le joindre au but la source d'une moins contrainte cadence :

Fais qu'il oigne doucement des oyans les pleines oreilles,

Dedans dégouttant, flatteur, un miel doucereux à merveilles.

Je ne sais pourquoi on a lu dans ces vers des hexamètres à forme latine. Quicherat n'avait sans doute pas cherché ù les scander ; il

i. Djiis cette si courte composition se mon ne voit pas pourquoi is final de Cyjiris (bref ei bref. Il semble quj c'est le contraire qui devrai

s qu'ir final est

en aurait vu tout de suite l'impossibilité. Il est non moins étonnant qu'il n'ait pas remarque- davantage que tous ces vers, sauf le quatrième, avaient quinze syllabes, régularité à peu près impossible à obtenir dans la construction des hexamètres, et que, de surcroit, ils ont tous une césure après la septième syllabe.

Quant au quatrième vers, avec ses su/e syllabes, il est manifeste-

Ient estropié dans la reproduction de Quieherat. Il doit être lu dans transcription de Becq de Fouquiéres :

Ill/i '' Les

Pour le joindre

s contrainte cadence.

vers baîfin n'est donc que l'essai peu avantageux d'un vers de uinze syllabes, suggéré peut-être par le septénaire ïambique régus ce dernier se coupe a huit.

Les poètes comprirent vite que de prétendus vers français mesurés qui n'avaient ni syllabisme ni homophonie, c'est-à-dire ni nombre de syllabes déterminé ni rime, ne pouvaient être qu'une énigme pour le public lettré, et, pour le commun, qu'une prose désagréable. Aussi cherchèrent- il s dans l'antiquité un rythme qui comportât au moins le syllabisme. Ils le trouvèrent dans le vers phalécien, dont la construction comprend onze syllabes '.

Seulement, comme on ne se rendait pas compte des conditions phonétiques du vers latin, les poètes ne songèrent pas que la dernière syllabe devait être atone, et ne comptait pas plus que notre e muet a la fin d'un vers. En réalité, le vers phaleuce devait être en

Impie re ni

s de dix syllabes à désinence féminine 1 . Or, ils lui :e syllabes pleines, c'est-à-dire qu'ils le firent à dési-

le rythme de Catulle :

acnce masculine, puis, par un procède tout français, ils le d'une césure après la sixième syllabe. Ainsi fît Denisoi :

Somme, dans ce vers, le latin ne figure plus que pour le principe. Ou est simplement en présence d'un heudécasylLibe français sans rime.

Un pas de plus et l'on a la strophe saphique de Ronsard, de Passerai et de Rapin. Le vers saphique est de onze syllabes comme le phaleuce. Ces poètes le rimèrent, le coupèrent à cinq, puis reproduisirent la strophe saphique, composée de trois vers saphiques et d'un adonique de cinq syllabes. Ils tombèrent dans la même erreur que Denisot, et firent leurs vers de onze et de cinq syllabes à rimes masculines. Voici une strophe de Ronsard r

Pourquoi dans mon | côiar — Ss-tù | fait tûn stjôur? Je languis là | nuit, — je sou|pîrè le jour; Le sang tout gëllê — se râ|mâsse & [ l'ëntôur De mon cœur | transi 1 .

On s'éloigne, comme on voit, de plus en plus du latin pour se fixer dans une forme toute française.

Buttct avait été le premier a imiter la strophe classique, et le seul à traduire régulièrement (fût-ce à dessein?) son mètre par un décasyllabe à rime féminine. Ses vers, sans césure, sont d'ailleurs informes :

Prince dts Mû|scs, Joviale race,

Viens ii ton beau | mont subit ; ] ô dé grâce ' !

Je crois bien que les plus jolis vers mesurés en français sont ceux de l'Ode de Baïf, qu'il fit d'après le mètre qu'on appelle ionique

:t long dans gelé. C'csi m de Quicheni. On le

, et dont chaque pied se compose d'un pyrrhique et d'un e 1 . Les stances de Balf ont trois vers, les deux premiers, trimétres, et le troisième, tétramètre. Il donna à ses vers douze tyllabes, avec rimes masculines, ce qui est un contre-sens au regard du vers latin qui en a onze, plus l'atone finale, mais en français le nombre pair cadrait bien :

Ce pèiït dieu | cholëre, ârchër, | léger ôisi A la parfin | ne me lerra | que le tombeau Si du grand feu | que je nourri | ne s'amc

t | la v

irdcur

Quand on prononce ces vers, ils ne sont point sans cadence, les x premiers du moins. Quant au troisième, il en a trop.

En effet, on remarquera que, pour franciser encore davantage ses vers, Baïf s'est arrangé de façon que chaque pied se termine constamment avec le mot sur une syllabe masculine, procédé contraire au latin, qui varie les coupes. En d'autres termes, les deux premiers vers sont de purs dodécasyllabes Irançais à deux césures, à quatre et à huit. Cette coupe peut donner de bons effets, à la condition a user avec modération. Quant au troisième vers, sa division en quatre tranches égales est d'une monotonie fort pénible.

Enfin Baïf, contrairement au latin, a rimé, et même richement (ardeur-verdeur, mourray-poiirriiv, L'iauilè-beauté). Nous n'avons donc à des vers français, avec une coupe inusitée.

Je croîs Turgot le dernier qui ait renouvelé la tentative de vers mesurés. En 1778, il publia la traduction de quelques livres de l'Enéide. Seul, il a su reproduire dans la coupe des vers quelque chose de l'hexamètre latin. Il est fort extraordinaire que de tous les faiseurs de vers antiques au XVI e siècle, aucun n'ait eu l'idée de reproduire l'enjambement, la terminaison de la phrase au cours du vers, tous ces mouvements qui donnent tant de charme aux mètres latins, et que Chénier a introduit si heureusement dans la poésie française. Ces poètes, au contraire, terminaient uniformément avec 6 vers leur phrase entortillée.

■al* fixu; HM nul,,;.

Deux vers de Turgot :

Déjà Dl|dùn, — !i sajperM Dl|ii<M, - broie | Sn sètrêt. | - Sun ccënr Nourrit lé | pùisâo lint | — quï li ;ùn|sûme — et cilurt | de veine en | vCiiit.

Ces deux vers ont de la cadence, mais ils le doivent encore à la métrique française. Ce sont deux hékédécasyllabcs ; le premier a trois césures : après la 4 e syllabe, la io g et la 14 e ; le second, deux césures : après la 6 e et la io e . Il est a remarquer que ces coupes variées sont d'un effet bien plus agréable que la coupe de 4 en 4 de l'hékédécasyllabe de Baïf. Les autres vers de Turgot, cités par Quicherat, sont sans harmonie. Pour le surplus, Turgot, comme les autres, a usé de la quantité de la façon la plus arbitraire.

Conclusion que toutes les fois que les vers français mesurés ont eu quelque cadence, ils Font dû à une rencontre favorable avec nos rythmes indigènes, et non à l'emploi de la métrique latine. On peut tenir pour assuré que, désormais, avec la connaissance plus exacte des lois de l'accentuation, personne ne songera plus chez nous à des vers mesurés.

Jusqu'ici nous avons vu la cadence poétique s'obtenir de trois manières différentes : i" en la fondant sur le plus ou moins de longueur des syllabes ; ainsi pour la poésie grecque et latine ; 2 en la fondant sur le syllabisme, sur l'isochronie des lèves, sur la pause à place déterminée et sur la rime ; ainsi pour la poésie latine populaire, devenue la poésie liturgique; 3° en la fondant sur le syllabisme, sur la rime et sur une lève intérieure à place déterminée, suivie immédiatement ou médiatement d'une pause; ainsi pour la poésie française. Il est intéressant de savoir s'il peut exister une cadence fondée sur d'autres bases. L'exemple nous sera fourni par

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