‹ Modestes observations sur l'art de versifierChapitre 15 sur 101 · UN VERS FRANÇAIS SUR LE TYPE GERMANIQUE · texte numérisé non relu

UN VERS FRANÇAIS SUR LE TYPE GERMANIQUE

C'est-à-dire dont la cadence reposerait sur le nombre des lèves et non plus sur celui des syllabes? Quicherat avait pensé que oui, et récemment une tentative dans ce sens, qui mérite attention, a été faîte par M. Louis Dumur.

Dans un recueil de poésies, intitulé la Neva, M. Dumur a employé des rythmes composés avec des pieds analogues aux pieds germaniques.

De ces pièces, il faut déduire celles où les vers ont un nombre régulier de syllabes :

Ce malin | quand Ka|tacha

Ouvrit | la fenêtre, Le jardin [ était | tout blanc , Du puits | jusqu'au hêtre.

Car ici nous avons à faire à de purs vers français ordinaires, de 7 et 5 syllabes, avec un vers rimant sur deux, comme on le fait si souvent en allemand. Que l'auteur les ait composés d'ïambes et d'anapestes, U importe peu, les vers français étant à peu près tous composés de même, sans le savoir.

RÏTT1MC MJIDIQGE

Sentez, | ô del | d'hiver, | semt Lalerlre mor[te veut | la flo|rj

| lesfio]cons blancs v an | de mort.

: premier a coupe e

Ceux-là sont des alexandrins sans r sique, le second à coupe romantique.

Dans les vers suivants, nous remplaçons la division en pieds par l'accentuation, ce qui sera plus tangible :

Puissante, magnifique, illustre, grave, noble Reine, O Tsaritzft de glaces et de fastes ! Souveraine, Matrone hiératique et solennelle et vénérée 1

vers sont taillés sur le patron de celui-ci, de Surrcy, aussi de sept pieds ïam biques :

I saw within my troubled head a heap of tlioughts appear*.

Mais le vers anglais et le vers français ne se chanteront pas de même, et dans ce dernier, il y a des accents qui perdront presque toute importance. La construction y est bien ïambique, mais le dessin rythmique ne l'est pas (heureusement). L'accentuation des lèves réeltts donne le mouvement suivant :

Puissante, magnilïqui O Tsaritza de glaces Matrone hiératique et

illustre, grave, noble Reine, de fastes I Souveraine, lennellc et vénérée.

Ces vers ne sont point sans cadence et sans grande ailure, mais ce sont des quatorze syllabes ordinaires avec deux césures : i° après a 6 e syllabe ; seulement, c'est une césure masculine dans le premier et le troisième vers, et enjambante dans le deuxième; 2° après la io= syllabe; c'est une césure enjambante dans les deux premiers :, et masculine dans le troisième.

En toute occurrence, le problème n'est pas ici résolu d'un mètre raiment 'ïambique, c'est-à-dire d'un vers avec une îêve placée

I, Dans flocon, faute Je métrique, suivant le système de l'auteur. Ou ae peut mettre ffo dans la lève et ams dans la baisse.

'is, dans ma tète troublée, apparaître un monceau Je pensées, t 0&*rv««ii nit TArt <lt \triifirr. j

Oburwxni i

toutes les deux syllabes. Mais voici un alexandrin d'Hugo qui conditions :

On marche, on court, i

a souffre, on penche, on tombe.

Horrifique, ces six coups sur un gong I Je crois préférer encore les vers-mollusques de la jeune école, sans césure ni place déterminée pour les lèves !

M. Dumur a pourtant quelques pièces où le mélange des pieds donne des vers inégaux en syllabes. Dans les vers anapesto-ïambiques suivants le dernier pied, pour mieux marquer la mesure, est toujours un anapeste ;

Ah } Saint 1 Pétersbourg | a pris | des fines[ses charmantes.

Alors | qu'un soleil | de printemps, | ruisselant [ du ciel d'or,

Sur la neige | immolée | encor ] sous le froid | et qui dort,

La couvrait j des baisers | qu'épand raient | les amants | aux amantes.

Cette fois l'accentuation est exacte. Il y a cinq lèves pour un nombre de syllabes qui varie de treize i quinze. La proportion est normale, et le nombre des lèves est semblable dans chaque vers. On voit que si l'emploi du ïambe pur est impossible en français, il n'en est pas de même d'un rythme anapestique, mêlé de quelques ïambes. J'ajouterai que, dans ces vers, quoique non syllabiques, la cadence est suffisamment marquée par la parité des lèves, et que la sonorité y est même fort agréable.

La démonstration semble faite qu'un vers français peut exister, fondé non plus sur la parité des syllabes et sur la disparité des lèves, mais sur la parité des lèves et la disparité des syllabes.

Reste à savoir si les difficultés d'exécution ne créent pas des obstacles insurmontables ou presque. Il faut se rappeler que nous n'avons, pour développer ces rythmes, aucune des aisances que s'octroient Germains et Anglo-Saxons. Les pièces de M, Dumur ne sont pas sans porter plus d'une trace de ces conditions désavantageuses.

Mais le plus malaisé sera de faire accepter à l'oreille du gros

public des vers disparates en syllabes. Lorsqu'on voit quelles difficultés a rencontrées, pour se faire tolérer, la césure romantique, laquelle dérangeait tant soit peu nos habitudes, on ne peut croire à h possibilité d'innover que dans les limites les plus étroites,

Nous avons vu par quels procédés divers : i° le vers classique irec et latin ; 2° le vers îatin rythmique et le vers liturgique ; 3 le français primitif; 4 le vers germanique, ont constitué la cadence. Il ne reste plus qu'a en rechercher les régies dans

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