‹ Modestes observations sur l'art de versifierChapitre 20 sur 101 · LÈVE NÉCESSAIRE NE TERMINANT PAS LE MOT · texte numérisé non relu

LÈVE NÉCESSAIRE NE TERMINANT PAS LE MOT

Elle consiste en ce que la lève porte sur une syllabe désignée (dans le décasyllabe la quatrième ou la sixième), ne terminant pas le mot. La lève, par conséquent, est suivie d'une syllabe atone, qui compte tiims le nombre des syllabes du vers (tandis qu'avec la césure féminine, cette atone ne compte pas). A proprement parler, si l'on joint à l'idée d'une césure l'idée d'une pause, il n'y a pas de césure du tout.

Cette sorte de césure doit être en français la plus ancienne, parce qu'elle répond à l'accentuation du septénaire rythmique, où le rythme étant trochaïque, l'hémistiche se trouvait terminé par une syllabe impaire, La césure était ainsi placée à l'intérieur du mot :

Eccé Câes.ïr nûne triûm|pbât> qui sùbëgît Câesârem... Clângôr tûbae për quatyr|nis tërrâe plâgâs eôncïnens.

Aussi la lève nécessaire ne terminant pas le mot se retrouvet-elle constamment dans VEuJalie :

Buona pucel|Ia fut Eulalia...

Voldrent la vein|tre II deo iniml, Voidrent la fal|re diaule servir...

Il li enorjtct, dont lei nonque chielt, Qued elle fui|et lo nom christien.

Eli' ent adu|nct lo suon clément ; Melz sostendre|iet les empedemeutz'.

a esprit

ii Joit l'art,

e Quitt

seconde césure, l'absence de pause n'enlève rier Il lève marque la cadence.

i. Enjambants, Je ce que l'atone qui suit la sticlie; et ilaHame, de ce que cette césure es dessous de douze syllabes; enfin, tèvt rJi^n.iiiï, pi ..ci: dési^ui:. îmis qu'elle termine le mot.

a. » ...Il l'exhorte, ce dont elle n'a cure, à : rassemble toute sa force d'ame. Elle supportera:

enjambe dans le second hémiqu'il suffit que la love soit à la er au nom de chrétienne. Elle

Mais le français comprenant un grand nombre d'oxytons, la poésie y avait le mouvement essentiellement ïamr>iquc, et la césure, dans le décasyllabe, tombant au nombre pair, il se trouva que le plus souvent elle terminait le mot. Ce fut donc la césure masculine qui prit le dessus, et lorsque, par rencontre, la lève nécessaire ne terminait pas le mot, on ne compta pas l'atone qui la suivait, pour autant que l'on subissait la loi de la pause amenée par la césure masculine. Dans ce cas, par conséquent, ce fut la césure féminine que l'on employa, non l'enjambante. Mais daus les vers à nombre impair de syllabes, par exemple, dans les vers de onze et quinze syllabes, débris d'une littérature antérieure fondée sur le rythme trochaïque (comme le fait très bien remarquer M. Jeanroy), la césure enjambante conserva longtemps l'empire qu'elle a toujours gardé en italien, où, comme en latin, et contrairement au français, les oxytons sont en minorité.

Voici des exemples de cette césure dans les hendécasyllabes d'une pastourelle :

Si avront assez a pesjtre mi agnel...

Qui onques ne me requis|trent se bien non...

Se toutes tes compagne|tes fussent si,

Plus en alast de pucelles a mari 1 .

suivants sont extraits d'une rotruenge ou chanson à refrain, publiée par M. P. Meyer :

Lais ! por coy me fait la bel|le mal sentir?.,. Tous jors veul lou sien servl|xe maintenir... Deux I corn sont en grand doutan|ce de faillir... Très or veul ma retrowan | ge définir ',

.'ers suivant est-il un dodécasyllabe coupé a six, avec césure enjambante, ou un hendéca avec césure féminine :

i. • Mus agneaux auront bien de quoi paître,,. Qjil jamais ne m'ont demandé que de bien faire... Si toutes les compagnes étaient comme toi, il en irait à leur mari plus qui fussent pucelles. •

x, « Hélas! pourquoi la belle me fait-elle ainsi éprouver du mal?... Toujours je ■rem rester à son service... Dieu I qu'ils sont en grande crainte de faillir... Mainte* mm je veux finir ma chanson. •

Triste sera ma vi|e jusques a la mon (Chanson pieuse)} La césure enjambante se retrouve aussi quelquefois dans le décasyllabe lyrique. Les exemples suivants sont de Qucnes de Béthunc :

Et cil qui di|ent que je ai mesprls...

Mais bcle dtt|me se doit bien garder...

Tant com la da|me fu en son boen pris...

Volt mielz que to(tes les bones qui sont...

Et quant il ja]e, s'i pert si son s6n '.

Celui-ci est de Gautier d'Espinac :

Chascuns se van|te d'amer lealment.

Enfin, l'on connaît assez le Robin et Manon d'Adam de la Halle :

Robin m'a demandé |e, si m'ara.

La césure enjambante a même pénétré dans la geste d'.-tio! et Mirabcl, où le décasyllabe est coupé à six :

Mais molt par a la chie|re bêle et dere...

Les resnes en sont rou|tcs, mais boin fu...

Borgois et damoise|les et mesdnes 1 .

La césure enjambante, qui n'a jamais été en France que l'exception, fut bientôt complètement abandonnée, et je ne crois pas que, depuis le xiv" siècle, on en puisse trouver un seul exemple dans notre poésie. Au contraire, en Italie elle a toujours trouvé et trouve encore une constante application.

En effet, dans les vers italiens au dessous de douze syllabes (comptant à l'italienne), il n'y a aucune pause déterminée, mais seulement des lèves nécessaires, sans s'inquiéter si la lève termine ou non le mot. Ucndecasillabo (notre décasyllabe) est, en italien, le

PIUI-ÛN USE» DE [A CÉSUM EKJAM*. ? J7

vers épique par excellence, L'accentuation peut y être disposée de trois manières :

i° Les levés nécessaires sont au 6 e et au 10 e lieu (uuuuu-uuu-u)

Emramm(o) a ritornar ] net clwiro mOndo. (Dante.)

Dans ce rythme, il y a le plus souvent une demi-lève au 2' lieu. 2°Lesléves nécessaires sont au 4% 8 e et ro'liuu^uu-uuu-u-u) 1 :

Lo di«(a) ed io, | per quel eanimln(o) | ascoso ». (Dante.)

3 Les lèves nécessaires sont au 4 e , y et 10= lieu (uuu-uu-uu-u) :

Che morte tan] ta n'ave]sse disfatta.

Ce schéma, plus rarement employé, est surtout réservé a des i effets ». Dans ce dernier exemple les césures sont enjambantes.

Rien de plus magnifiquement harmonieux que le débit de ces vers, et il n'y a aucune différence a cet égard entre ccus où la lève e le mot et ceux où elle ne le termine pas.

Pourrait-on, dans le vers français, tirer parti de la césure enjamrante? Les conditions du français sont, en général, peu favorables à cet emploi :

I e En français, l'atone qui suit la lève formant la soi-disant césure enjambante est toujours un e muet. Cet e est nécessairement beaucoup plus sourd que la voyelle italienne, même atone; partant il compte moins dans le vers et a de la peine à faire ia transition avec l'hémistiche qui suit. Comparez :

Taida, laputta]na, ctu npose, (Dante.)

Avec la traduction littéralement rythmique :

Tafs, la courtisa|ne, qui repose.

t. Eiactemcnl Je même en espagnol :

1° Et dnl« lamentai | de dos pastores (la douce plainte du Jeux pasteurs), î" Seirn(a) et cie|lo con su ray(o) amadu (rassérène le ciel par son rayon i 3. ■ Le guide c! moi, par ce chemin caché. •

ï8 ÉVITER USE MOU AI'Hf.5 LA CÉSURE ENJAMBANTE

La césure enjambante ne fait pas boiter ce vers français, mais il n'.i pas la consistance du vers italien.

2° L'italien a des sdruccioU (proparoxytons), sorte de mot que

nous ne possédons pas. Les sdruccioli à la césure sont d'un effet

particulièrement heureux parce que les deux atones qui suivent la

lève enjambent tout naturellement dans l'hémistiche suivant :

Sedn- tra fflosolfica femiglia. (Dante.)

C'est une ressource dont nous sommes privés.

Encore deux remarques sur l'emploi possible de cette césure en français :

i° Je crois que plus l'hémistiche qui la suit est court, plus elle est acceptable, parce que l'oreille compte plus facilement les syllabes qui suivent la lève nécessaire. Ainsi, ce vers

La courtisajne Thaïs, qui repose

Est moins bien cadencé que le vers de tout à l'heure r « Thaïs, la courtisane... », parce que le second hémistiche a six syllabes au lietl de quatre;

2° Autant que posible, éviter une pause après l'atone qui suit la lève nécessaire (du moins si le second membre du vers a plus de quatre syllabes), parce que cet e devient (comme il a été expliqué page 49) syllabe de chute. L'oreille a le sentiment d'une césure féminine, et ne fait pas de cet e muet une syllabe de liaison. Ronsard a dit :

Pauvres brebis

Allez par l'herbe, emplissez- vous le pis.

Modifiez en mettant au second vers une césure enjambante :

Allez par l'her|be, broutes, mes brebis,

L'e muet d'herbe ne se lie pas avec le second membre du vers, et vous avez la sensation d'un eunéasyllabe, avec césure féminine à la quatrième. Ce défaut, ai-je dit, s'atténue ou disparait, si le second membre du vers est court :

Broutez, broutez par l'her|be, mes brebis.

Il me semble que le vers n'est pas trop discord. M. Mistral a dit de façon heureuse :

Loti calignaire (l'amoureux) tOum(bo sus la roco. Sans doute, la césure masculine a le privilège de plus de fermeté et de sonorité, mais il est tel cas où l'alanguissement, la gracilité qui sont le propre des vers à césure enjambante peuvent être désirés par le poète. Ronsard a dît :

Le jardinier | ne pourra faire craistre Herbe ne fleur | sans voir l'oeil de leur maistre. Ces vers ne gagneraient-ils pas quelque douceur, si l'on disait avec les deux lèves à l'italienne : •

La jardinière ne peut faire craistre Les fleurs divines sans les yeux du maistre?

Je crois donc que la césure enjambante n'est pas sans grâce, à la :ondition d'en user à propos et avec une grande discrétion '.

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