‹ Modestes observations sur l'art de versifierChapitre 23 sur 101 · LE DÉCASYLLABE CÉSURE A CINQ · texte numérisé non relu

LE DÉCASYLLABE CÉSURE A CINQ

Qui tard dit que cette coupe de vers fut inventée par Régnier- Desmarais, mort en 1670, et M. de Gramont que le véritable inventeur fut Christophe de Barrouso « qui fit imprimer à Lyon, en 1501, un poème eutier de cette espèce de vers ».

Le décasyllabe coupé a cinq était inventé bien avant ces respectables personnages. Déjà, dans le Roman de la Violette, écrit aux entours de 1225, se trouvent ces vers, d'ailleurs délicieux :

Par un seul baisier | de cuer a loisir Porroit longemcnt | mes maus adoucir, Mais de desirier | me fera mourir.

Comment cette coupe singulière, en contradiction- avec la construction îambique de notre vers, qui appelle l'accentuation sur une syllabe paire, a-t-elle pu se produire? Je ne crois pas que le 5 -\- s ait été inventé sur le patron du 4-f-6 qu'on aurait imaginé de diviser en deux hémistiches égaux. Je crois plutôt qu'il a pour origine un vers très ancien, trochaïque, par conséquent d'un nombre impair de syllabes, qu'on aura réduit à deux hémistiches égaux en ajoutant ou en supprimant une syllabe. Une coupe fréquente du vieil ennéasyllabe, employé dans la poésie lyrique, est 5+4. Ajoutez une syllabe au second hémistiche, vous avez le 5 + 5-

Ce qui semble le confirmer, c'est que ce rythme parait uniquement consacré, comme tous ceux d'origine trochaïque, à la poésie

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mtéc, et souvent dansée. Une des plus jolies chansons du ' siècle est celle-ci :

Quand se vient en mai, | ke rose est panie, Je l'alai coillir | per grant druêrie ; En pouc d'oure oï | une voix série 1 .

Une chanson comique et d'un anthropomorphisme impie que n'a point égalé Béranger, chante, au xm* siècle, les louanges des gens d'Arras :

Arras est escole | de tous biens entendre.

Quant on veut d'Arras | le plus caitif (chéri Q prendre,

En autre pais | se puet por boin vendre.

Mesires Gautiers de Dargie aant pas content ;

commence ainsi la chanson d'ui

De cell me plaing | qui me fait languir En une manière | et dirai conment.

Le goût de ce rythme ne se perdit point. Une chanson f de la fin du xvi e siècle dit :

Et d'où v - Je rev

ez-vous, | Madame Lucette?

s des chams | jouer sur l'herbette.

Et une autre de la même époque :

Il estoit un clerc | qui aymer vouloir.

je ne Connais aucun exemple de ce mètre dans les œuvres litté- 5 des poètes de la Renaissance. Il aurait été méprisé comme sentant trop son populaire. Bonaventure Despériers l'a désigné sous le nom burlesque de taraiitatara, qui forme en effet une onomatopée fort heureuse de son sautillement.

Malherbe, dans une très médiocre chanson, a employé le 5 — |— 5 avec césure féminine, à côté du 4+4, avec césure masculine :

ouie, je l'allai cueillir par grand attrait. Au

Et les étés mûrissent les moissons :

Chaque saison y fait son cours :

En vous seule on trouve | qu'il gèle toujours'.

Dans ce dernier vers, Malherbe a-t-il voulu imiter le dodécasyllabe espagnol (et italien), qui correspond esactement à notre décasyllabe avec césure féminine :

En aguas crueles | ya mas que non hondas ■ ?

Dans la chanson de Malherbe, le mélange du 4 + 6 et du 5 + 5 est déplaisant, mais la musique effaçait la disparate.

La cadence de ce rythme s'est si bien logée dans ma tète, conjointement avec une vieille chanson, que je ne puis plus lire le j -)- 5 le plus élégiaque sans le chantonner immédiatement sur cet

Se l'a - co d'i

Ceci, c'est de ma faute, mais nos pères n'avaient pas la même excuse, et néanmoins ils faisaient peu d'état du tarantatara. Encore

ï perfijes, quoique peu profonde!.

PLES DE DÉCASYLLABES CESURES À CINQ 69

de ce siècle, Philipon de la Madelaine demandait a quelle oreille serait assez barbare pour le supporter? » Tout change, même les oreilles. Les nôtres se sont-elles allongées? Le fait est que le 5 -(-5 a pris faveur à mesure que son frère, le 4 + 6, tombait dans le discrédit. II est vrai qu'il s'agit le plus souvent de fuyantes et légères, et je ne crois pas que le grand chevalier Hugo, sous son harnais de fer, ait jamais eu envie de danser la tarant a tara. Lapradc, s'il m'en souvient, tenait ce rythme à mépris. Soulary et L. Siefert, qui étaient plus « dans le train », en ont fait usage, et cette dernière a, dans ce mètre, une pièce délicieuse, dénommée Solitude :

Vous qui me plaignez, ne me plaignez plus Vous qui m'enviez, n'ayez pas d'envie; Mon destin est tel que je le voulus, Et Dieu fit sans moi mon cœur et ma vie.

Réservons le 5 — |— 5 uniquement à la chanson ou à quelque chose d'équivalent. Il semble alors prendre des ailes. Je ne sais pourquoi je le vois si bien approprié à la musc aérienne et rêveuse (quoique de contours si parfaits) de M. Ch. le Goffic. Je ne sache rien de plus

.quis que sa Chanson paimpolaise. Celle-là, je défie de la chanter

r l'air de i'Aco (Taqui!

Les Marins ont dit aux oiseaux de mer :

— Nous allons bientôt partir en Islande, Quand le vent du nord sera moins amer, Et quand le printemps fleurira la lande.

El les bons oiseaux leur ont répondu :

— Voici les muguets et les violettes, Les vents sont plus doux, la neige a fondu; Partez, ô marins, sur vos goélettes !

Vos femmes ici prirent à genoux.

Elles vous seront constamment fidèles.

Nous voudrions bien partir avec vous.

S'il ne valait mieux rester auprès d'elles.

Tâchez, ô mes amis, à faire de tels vers, mais quel que soit le sujet traité, ne mêlez jamais le décasyllabe accentué sur une syllabe paire {4-f-éi ou 6+4) au décasyllabe accentué sur une syllabe impaire (5+5). Il y a le même discord que, lorsque dans un vers, le trochée vient se mêler au ïambe. Vous ne prendrez donc point modèle sur ces vers de M. Verlaine ;

Avez-vous oublié, | Madame Mère,

Non, n'est-ce pas, | môme en vos bétes fêtes,

Mes fautes de goût, | mais non de grammaire?

Où, au troisième vers, le sautillant 5 -[-5 vient succéder à la grave coupe classique.

Et vous vous garderez non moins de couper le décasyllabe à sept, comme dans ce vers du même poète :

Le pauvre du chemin creux | chante et parle.

d'un décasyllabe sur le type du dodecasillabo italien

Nous avons vu (page 56) que PendecasiUabo italien n'est, en réalité, que notre décasyllabe coupé à 4 ou à 6; il existe encore, en italien et en espagnol, un vers qui correspond à notre déca, mais cette fois coupé à cinq '.

Le dodecasillabo se compose de deux seiiarii mis à la queue l'un de

l'autre :

E voi, doici pianti, Rimanet(e), addlol

Ce sont, à la française, deux vers féminins de cinq syllabes. Réunis, ils forment un dodecasillabo :

E voi, dolri pianti, | rimanet(e) addio !

En français, c'est tout simplement un décasyllabe coupé à cinq, avec césure féminine :

Et vous douces larmes, | je vous laisse; adieu ! I, Nous avons cité, pages 50 et 68, des vers espagnols sur ce type.

A faire des décas coupés à cinq, bien miens vaut les faire sans une césure féminine, qui accuse plus fortement la séparation des deux membres et le caractère sautillant du rythme. Ii n'en est pas de même en italien, ou la lenteur et l'emphase du débit, la sonorité des atones donnent au vers le caractère de deux phrases musicales successives. Chaque visage son nez, chaque langue son génie,

LE DODÉCASYLLABE

Se montre dés la fin du xi c siècle, c'est-à-dire presque immédiatement après l'apparition du décasyllabe régulier. Il est employé r l'auteur du Pèlerinage de Charlcmague à Jérusalem ;

Et dist Ii Emperere : | « Gabez, bel nies Rollanz ! » — u Voluntiers, dist-i!, Slrc, | tut al vostre aimant '. »

■ersion du Roman d'Alîxnndre est en vers

Moult fu biaus li vregiers | et gente la praële : Moult souëf i flairolent | et radise et canele'.

C'est de ce poème, comme on sait, que le dodécasyllabe a tiré son nom d'alexandrin.

Il est assez naturel de penser que le dodéca fut une extension du déca dans lequel on aura voulu rendre égaux les deux hémistiches i .

i Roland ! ■

Volon-

canelle y fleuraien

• Et l'Empereur dit : Faites une vantardise mon beau r tiers. Sire, tout i vos ordresl *

it très beau, et génie la prairie ; les épice très agréablement. «

j. Cependant, il faut noter que notre alexandrin correspond rigourei dodécasyllabe rythmique :

» Sit Deo gloria | el beuedictio » (cité par M. Tobler),

t identique, comme nombre de syllabes (et d'accents dans le premier hémistiche) à certains vers asclépiaJcs, par exemple à celui-ci : • Maecenas, atavis | édite regibus, i Je ne crois pas ce rythme fréquent. On cite trois pièces d'Abailard. J'en trouve une il de Puésirs du moyeu agi, de du Méril (p. 46). Tout cela importe peu, puisque notre alexandrin est antérieur. M. Cbabaneau me signale une pièce anonyme :ès la place que Félix Clément lui assigne dans son recueil, au temps de Charteraigne. L'asclèpiade y est très franchement rythmique. Chaque liémi-

Jusque bien avant dans le xvi c siècle, l'octosyllabe et le décasyllabe restèrent prédominants. Le déca avait spécialement la faveur dans les poèmes épiques. Cependant, à la fin du xi= siècle, la Chanson iTAntioche est en dodécas. C'est aussi, au xn d siècle, le rythme de Thomas le Martyr, de Garnier Pont-Saînt-Maxence ; de la Chanson îles Saxons, de Jehan Bodel, de Renaud de Montauban; du Chevalier au Cygne (fin du xn c ou commencement du xm ?); au xni e , de Berthe aux grands pieds, d'Adenet le Roi, du Roman de Jules César. On peut citer aussi la Bible de sapience; H Dis des Jacobins, de Rutebeuf, les Vies de sainte Thaïs et de sainte Euphrosine, etc. Au xv c siècle et au commencement du xvi=, le dodéca me parait en particulière défaveur. Charles d'Orléans, Villon, Louise Labé, Clément Marot n'ont pas, bien crois-je, un seul dodécasyllabe 1 .

Olivier de Magny (1530-1560), qui emploie généralement le déca, a cependant déjà le dodéca dans ses Soupirs.

Gordes, que ferons-nous? Aurons-nous point la paix?

Où des sonnets en décas sont mêlés à des sonnets en dodécas. Aussi dans son Hymen de Batchus :

: banquet, nous faisons, chère troupe, in en main cette vineuse coupe.

Remy Bellaau (1528-1577) l'emploie dans la Complainte, YElêgie champêtre, les Pierres précieuses. Jamyn (mort en 1581), Jodelle (1 532-1573), Grèvin (1 538-1 570), la Boétîe (1 5 30- j 563), Vauqueiin (1535-1607), Scévole de Sainte-Marthe (1536-1625), du Bartas (1544-1590), Baïf f^i 5 32-1589") en font usage, mais dans l'ensemble le dodécasyllabe n'est encore qu'en faible minorité. Du Bellay (1 525-1 5É0) a écrit en alexandrins les sonnets des Regrels, et dans ses Antiquités de Rome, un sonnet en décas alterne communément

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