‹ Modestes observations sur l'art de versifierChapitre 30 sur 101 · NOMBRE OE · texte numérisé non relu

NOMBRE OE

Bien se rappeler que la césure n'a pas été inventée pour autre chose que ceia. Ce principe domine toute la métrique a base syllabique, comme la nôtre.

Parmi les modernes, plusieurs ont essayé de pousser plus loin la réforme que ne l'avait fait Hugo. Ils ont pensé que l'on pouvait se passer même d'une demi-léve sur la sixième syllabe, et les vers que nous avons cités plus haut en fournissent des exemples, d'ailleurs assez malencontreux.

Mais d'un ou de plusieurs exemples peut-on conclure à la fausseté radicale d'une théorie ?

Le regretté Guyau, qui a écrit sur l'art des vers des choses charmantes, ne croyait pas qu'il fût possible, en fait de césure, d'aller au delà de ce qu'a fait Hugo. « Les poètes rejetant la césure médiane de

l'hémistiche, disait-il, sont des musiciens qui veulent se passer du rythme, c'est-à-dire du fond même de toute musique et de tout vers. » Sans doute qu'on ne peut faire des vers sans rythme ! mais peut-on substituer au métré romantique un métré sans césure médiane, qui permettrait à l'oreille de se rendre compte, avec le même sentiment

» instinctif, du nombre de syllabes composant le vers? Toute la question est là.

Dans une magistrale étude publiée par la Critique philosophique, dans son numéro de septembre 1885, M. Renouvier pense, au contraire, que, dans un vers convenablement distribué, la césure ou demi-césure médiane n'est pas indispensable à la cadence. MM. Ch. le Goffic et Thieulin, dans leur Traité de versification, estiment de même que, si la proscription de tout alexandrin qui n'a pas un accent à la médiane, s'explique historiquement par l'habitude qu'a prise notre oreille depuis des siècles, cette proscription n'a, logiquement, aucune raison d'être.

Pour démontrer que l'alexandrin peut se passer de syllabe forte à la médiane, M. Renouvier prend ce vers d'Hugo :

Pleurez j sur l'araignée immonde, | sur le ver,

Et il demande s'il perdrait toute cadence « pour être construit de

i manière suivante (moins bonne assurément, ajoute-t-il, mais

r d'autres raisons), où le groupe intermédiaire de six est coupé

l'accent tonique en deux parties de trois syllabes chacune s :

Pleurez | sur l'immonde araignée | et sur le ver.

A mon sens, M. Renouvier a pleinement raison '. Ainsi remanié,

.. Racine a dit :

• Mail ire, mes javelots, | mon dur, i Le vers n'aurait pas moins d'harmonie sou; forint

« Mon aie. mon char, J mes javelots, | tout m'import

Et V. Hugo, toujours préoccupé de conserver un accent tounju.

.. 11 fut héros, | il lui géant, | il fui génie ; ■

En quoi ce vers serait-il moins cadencé pour n'avoir pas celtu

. Humble héros, | humble géant, | humble génie? .

le vers, pris isolément, ne perd rien de son harmonie, et l'oreille et nombre aussi bien les syllabes. Mais il faut voir son office dam l'ensemble. Citons le passage entier :

La vierge au bal, qui danse, [ ange aux fraîches couleurs, Et qui porte eu sa main 1 une touffe de fleurs, Respire, en souriant | un bouquet d'agonies.

Pleurez sur les laideurs | et les ignominies. Pleurez | sur l'immonde araignée | et sur le ver, Sur la limace | au dos mouillé | comme l'hiver...

Si je relis ces vers à haute voix, je ne suis pas sensiblement choqué par le vers remanié, pour autant que je viens d'en faire connaissance. Je le scanderai comme il doit l'être. Mais en sera-t-il de même pour un lecteur qui, pour la première fois, lira le passage ! Dès le commencement il aura dans l'oreille, de façon caractérisée, le type 6 + 6. Si parfois il rencontre un affaiblissement de la césure médiane comme dans

Sur la limace au dos mouillé..-,

Il trouvera quand même à l'hémistiche un caillou pour appuyer légèrement son pied en franchissant le pas. Lorsqu'il arrivera au vers remanié, il en commencera la lecture en prévision de sa sixième syllabe :

Pleurez sur l'immonde araignée...

Et ne trouvera plus sa cadence. Sou impression aura quelque chose de celle d'un musicien qui, phrasant une mélodie nouvelle, mesurée à trois temps, rencontrerait tout à coup, au beau milieu, mêlée aux autres, une mesure à deux temps.

Je lisais un jour une pièce, d'ailleurs charmante, d'un poète bien délicat, M. François Fabié, où se trouvaient ces deux vers :

A qui dans notre siècle [ Hugo donna des ailes, Et Lamartine l'infini pour horizon.

Je ne faillis point à lire imperturbablement :

Et Lamartine I'in|fini pour horizon.

Je reconnus mon erreur, et je repris :

Et Lamartln' | l'infini | pour horizon.

Et mon orciile ne comptait plus que onze syllabes. C'est que ï'e muet de Lamartine, précédé d'une lève et suivi d'une pause, est dans les conditions d'une syllabe de chute (voir page 49) et que je me trouvais en présence d'une césure féminine. Je recommençai a scander; mais j'avais positivement perdu le fil de la pièce.

On dira peut-être que le vers de M. Fabié (par une exception peut-être unique chez lui) est coupé de façon nuisante ; que l'on ne doit jamais, quel que soit !e rythme, avoir une pause après la cinquième syllabe ; que cela fait boiter le vers comme ces pauvres dames déhanchées qui, en marchant, ont un hémistiche en retard : 1res juste, maïs je crois cependant qu'un vers avec une baisse à la sixième syllabe, apparaissant tout à coup au milieu de vers qui ont une lève ou du moins une demi-Iève à cette place, fera toujours un à-coup, au moins tant que notre oreille, par un long entraînement, ne sera pas rompue à cette déviation accidentelle du rythme général.

Voici, par exemple, deux vers de Banville :

Courant éperdument | dans les vertes campagnes. De la Thrace, | avec les Naïades, ses compagnes

Le premier est un 6 + 6, tout classique; le second est un 3 + 5 + 4- l- 3 deuxième césure est enjambante, et cela rompt un peu la mesure, à cause de la pause après l'atone, qui fait tomber \'e muet de Naïades. Néanmoins le vers ainsi coupé est parfaitement admissible en lui-même. Mais venant après le 6 + 6, il change soudain la mesure, et comme on a le premier dans l'oreille, on scande involontairement :

De la Thrace, avec les | Naïades, ses compagnes.

C'est horrible. — Cela, dans Hugo, jamais. Vous trouvez toujours au sixième lieu un léger frappé qui permet de continuer la

mesure; un petit jalon entre de grands jalons, mais qui permet de compter la distance.

D'évidence il n'en serait plus de même si la pièce tout entière était conçue sur un rythme identique d'un bout à l'autre, qui n'admettrait pas de syllabe forte à la médiane ; du moins où , lorsque cela ne pourrait Être évité, cette syllabe serait tellement atténuée que l'oreille ne fût jamais tentée de transformer en 6 + 6 le rythme initial. Pour exemple on pourrait faire une pièce en 4 + 4 + 4-

Jc suppose que cela a dû être essayé déjà, et de meilleure main que la mienne'. Mais puisque, pour l'instant, je n'ai rien autre sous la main, il faudra bien que l'on pardonne a l'auteur de se citer lui-même. Aussi bien, en cela, ne fait-il que suivre Banville dans son Trahi de versification.

Il y a longtemps que j'étais hanté par ce 4 + 4 + 4, qui ! à mon oreille comme une musique mélancolique :

O Doricha', fleur de l'Hadès, ton corps si tendre, Qjie Cypris même eût jalousé, n'est plus que cendre ! Et ta tunique au tissu d'air, dont les tiédeurs. Dans l'axr subtil, semblaient répandre les ardeurs ; Et le bandeau qui retenait tes sombres tresses, Où donc sont-ils? Tes longs regards, lourds de caresses Comme un poison s'insinuant jusque: au cœur, Au fond des os ne verseront plus la langueur. Tes flancs polis ont échangé le lit superbe Pour l'humus noir et destructeur ; et la folle herbe, Fille des vents, souille et disjoint le blanc paros, Qu'à ta mémoire a ciselé Scopas d'Imbros I

Mais vainement à dévorer le Temps s'obstine, Sa dent ne peut rien sur tes vers, Sapho divine !

;ère ce rythme :

1. Conférez aussi, à la page 21, les deul v avec césures masculines.

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