LA CÉSURE ENJAMBANTE DANS L'ALEXANDRIN
Ce que l'on a dit de cette césure à propos du décasyllabe (page 57 et suiv.) a son application au dodécasyllabe. Du moment qu'il n'y a pas de pause pour affaiblir IV atone qui suit la lève sur la sixième syllabe, le vers construit avec cette césure est absolument régulier. Cet alexandrin :
Dieux ! que ne suis-je assise dans les bois obscurs !
Est correct au même titre que celui de Racine :
Dieux I que ne suis-je assise i l'ombre des forêts !
S'il est moins bon, ce n'est pas qu'il soit boiteux, ce n'est même pas que l'oreille ne perçoive distinctement les deux fois six syllabes, c'est tout simplement que \'e d'assise est moins sonore que la préposition à dans le vers de Racine.
C'est là, en effet, le reproche qu'on peut adresser à la césure enjambante, de laisser subsister dans le vers un t atone de plus qu'il n'aurait, si cet e s'élidait suivant les régies des traités de versification. D'où une moins belle sonorité.
Donc, éviter que cet 1 après la sixième syllabe ne soit lui-même suivi d'un autre e atone, ce qui assourdirait doublement le vers. Ainsi cet alexandrin de Racine :
Je t'entends. Mais excuse un reste de tendresse...
Perdrait beaucoup si, pour nsi transformé :
AVEC CÉ5URE ENJAMBANTE OJ
adapter la césure enjambante, il
Je t'entends, mais pardon]m
e d'amour.
Tu devines aussi, lecteur, que la césure enjambante, à l'alexan-
n romantique, sera mieux appropriée qu'à l'alexandrin classique, pour autant que le premier supprime la pause après le sixième lieu. Or savons-nous les inconvénients de cette pause après la césure enjambante (voir p. 58), au moins dans les longs membres de vers.
Ajoute que, dans les alexandrins romantiques, cette sorte de césure peut, à l'occasion imprimer au rythme cette allure coulante, un peu prose, qu'avec beaucoup d'art Victor Hugo sait prendre soudain pour faire contraste à la solennité.
J'avoue que ce vers d'Hugo :
Marchaient au crépuscule au fond du bois hideux, ne me déplairait point trop sous cette forme :
Marchaient au crépuscule des forêts hideuses', e celui-ci :
Quoi ! pas mémo l'opprobre avec une couronne ! prendrait quelque chose de plus familier, de plus cursif ainsi transformé :
Quoi! pas mêmel'oppro|bre d'i
Et ce vers du même :
e montagne entre, pauvre petite, Serait-il plus mauvais sous cette figure :
De la grande montajgne sors, pauvre petite"?
. Il aurait mime l'avantage d'éviter la répéti' e profit de ne pas a'
gS RLGLE5 DE LA CÉSUHE ENJAMBANTE Di
Et cet alexandrin roide, classique, en énumération :
Le moot, l'arbre, l'oiseau, | le lion et la rose,
Je le trouverais moins sec, modifié de cette sorte :
L'arbre, les hirondel|!es rapides, la rose...
Comment Hugo, qui se vante d'avoir osé tant de choses (moins qu'il ne croit), n'est-il pas allé jusqu'i cette réforme si simple, qui semblait ressortir de sa manière d'entendre l'art de versifier? C'est que sa hardiesse apparente recouvrait un grand fond de prudence. 11 redoutait d'arriver à un point où il ne serait plus suivi. Quand la gloire est acquise pourquoi l'exposer à îa dispute? Plus d'une fois
L'honi
r des premiers faits se perd par les seconds.
De même ces maréchaux de Napoléon si téméraires au combat tant qu'ils n'avaient pas maille , et qu'on vit si prudents quand ils furent richement dotés. — Après cela, possible tout simplement qu'Hugo n'y ait point songé. Les titans n'ont pas communément l'esprit de finesse.
Nous savons déjà (voy. p. 58) que plus sont courts les hémistiches ou tronçons de vers séparés par une césure, plus la forme enjambante sera permise ou même congruente. Par ainsi cette forme sera très bonne dans les vers à double césure :
A l'heure | où sous le gra;id suai|re tout se tait.., (Hugo.) As-tu derriè|re toi de la pla[ce, lui dîs-je? (lu.)
Nous en verrons des exemples encore plus frappants dans le trimètre de trois syllabes.
Pour le faire court, si je n'ai l'entendement cornu, on devra :
i° Sauf très rares exceptions, avec bons motifs à l'appui, éviter communément la césure enjambante dans l'alexandrin classique;
2 En user avec une extrême discrétion dans l'alexandrin romantique;
ï" La rechercher volontiers dans l'alexandrin à double césure
(nous avons vu que certains rythmes, comme le 3 +6+ }, doivent tre exceptés).
DU NOMBRE DES LÈVES DANS l' ALEXANDRIN
Dans l'alexandrin classique, les lèves autres que les lèves nécessaires au sixième et au douzième lieu, sont en nombre variable :
Le poison à mon corps | unit mes vêtements. (Corn.)
11 y a dans ce vers quatre lèves, mais il pourrait n'y en avoir que trois :
Lorsque vous régnerez, | que screz-vous, hélas 1 (Rac.)
Ou même seulement deux, celles à places fixes, témoin ce mauvais vers d'Hugo :
Que nous nous expliquions | et que je vous querelle,
Et ceux-ci de Racine :
Avec Britannicus | je me réconcilie...
Ne m'avez-vous pas tilt 1 que vous le haïssiez?...
Ou pour vous mériter | ou pour vous conquérir ' ,
Dans l'alexandrin romantique, il y a une lève principale à la rime, une lève secondaire à la sixième syllabe et souventefois une seconde lève principale seulement dans un hémistiche :
Donne-lui tout de mime à bol|re, dit n Alors elle se met au labeur | comme un
(Hugo.) (In.)
Mais il peut aussi y avoir une lève principale à l'intérieur de chaque hémistiche. Ce sont les alexandrins romantiques à double césure :
pu compte dej lèves secondaires. Void la 1 riter Ou pûur vùus cûiiquOrir. >
Et les hanaps J dons et peints, | petits et grands... (Huco.) Prends le rayon, | saisis l'aube, | usurpe le feu. (1d.)
Enfin, il peut y avoir des alexandrins à double césure, sans demilévc à la médiane, avec une lève dans chaque tronçon :
Ou je filai ] pensivement | la blanche laine. (Banville.) Et l'oiseau bien | sur le maïs | en floraison. (L. de Lisle.)
Pour que le vers soit bien cadencé, il faut rarement dépasser le nombre de quatre lèves. Dans le magnifique vers suivant, de Laprade, il y a trois lèves dans le premier hémistiche, et une lève dans le second (celle de la rime), plus une demi-léve sur peuple. C'est ce glissé qui donne de la musique à l'accentuation :
Terre, fleuves, oiseaux, divin peuple des êtres.
Mais ce vers d'Hugo, avec ses cinq lèves fortement accusées, est d'un effet pénible, haletant :
Oa arrive homme, deuil, glaçon, neige, on se sent...
Sans compter que les images ne s'y heurtent guère moins que
On a cité (page 31, note 3, et page 34, ligne 3) des vers de six lèves. Ceux-ci ne sont pas plus agréables :
Qui juge, aime, pardonne, engendre, construit, fonde... (Hugo.)
Aucun. Globes, soleils, lunes, sphères, forêts... (Huco.) Cela ne vous remet-il pas en mémoire le célèbre : Yeux, cou, sein, port, teint, taille, tout
it?
Voilà ce que l'on ne trouvera ni dans Cbénier ni dans Lamartine. Et comment s'expliquer qu'on le puisse rencontrer chez Hugo, cet artiste sans pair ? C'est que son vers a plus de plasticité que d'eurythmie, plus de sonorités que d'accords. Hugo est un sculpteur de ;; les deux autres, c'étaient des lyres vivantes. Chénier, lui
QO'lL NE DOIT JAMAIS Y AVOIR DEUX LEVES EN CONTACT 101
emploie l'énuraération, maïs presque toujours avec quel ;oùt et quelle molle harmonie :
Maisô bois, o ruisseau*, ô monts, ô durs cailloux 1... Et cet autre vers, où l'accent tonique d'entretiens fait un glisse, :omme tout à l'heure dans le vers de Laprade celui de peuple : Déjà vins, chansons, joie, entretiens sans nombre... Cependant l'énumération a été fatale à dénier dans le vers suivant, qui, encore bien que plus fluide que ceux d'Hugo construits de même, a une affluence de lèves vraiment pénible : Là je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense.
qu'il ne doit jamais y avoir deux lèves ex contact
tégle consacrant la tradition rythmique de nos pères. On a 12, ligne 24), signalé ceci, que, dans la poésie latine rythmique, ix syllabes accentuées ne sont jamais en contact :
Non me tenent vincula.-.
Ce besoin d'alternance est tel pour notre oreille qu'il y a lieu s'étonner qu'antérieurement à Quicherat, personne n'ait signalé cette loi. De l'avoir présente à l'esprit peut être utile à l'occasion. Un jour que le croassement d'un vol de corbeaux avait frappé l'oreille d'un de mes amis, il crut l'exprimer dans ce vers, qui lui rut fondé sur les plus pures lois de l'harmonie imitative (l'harmonie irnitative, c'est le fort des traités de versification) :
Cris rauques! — Des corbeaux c'est la troupe chagrine...
Imprimé le vers (c'est toujours ainsi qu'il arrive), notre ami
s'aperçut que c'était à peu prés inrécitable ». L'harmonie imitative
tait décidément trop forte. — C'est que les deux lèves commen-
int le vers étaient en contact ' .
cote plus mai-quéc à la > disharnii i- Et leur cri rauque grince Boileau, voulant parodier ClupcUin, tilt i
ua Ut ténèbres. »
it à fait incapable de 11
Au rebours, le v
1*S *VEC DEUX LEVES EN CONTiCT
i suivait celui-là était tel :
Qui p«iplc le sapin mor[ne, seul resté vert.
A son oreille cela ne se cadencait pas, sans qu'il pût bien comprendre pourquoi. C'est que les deux accents, sur la sixième et la septième syllabe, étaient en contact. Il remplaça instinctivement morne par géant, et cela se trouva mieux rythmé :
Qpi peuple le sapin géant, seul resté vert.
Les deux accents avaient été séparés par un tampon.
Je ne connais pas les vers de Chapelain, mais il n'a rien pu faire d'aussi barbare que le premier hémistiche du vers suivant de Gautier :
Créa Bug, Han, Cromwell, Notre-Dame, Hernaui.
Et celui-ci, de M. Berson, serait bien doux sans ses deux syllabes fortes en contact :
Un secret git au cœur d'or de la marguerite.
Nous aurons l'opportunité, à propos de la place qu'on doit assigner aux lèves, de citer d'autres modèles de ce genre. Quicberat en tire quelques-uns des classiques :
iQjje me sert en effet d'un admirateur fadeî (Boileàu.) Il est certain que la cadence serait meilleure s'il y avait : Que me sert, en effet d'une louange fade?
Un des plus beaux patrons de ce tamponnement est dans cet hémistiche de Piron :
Cette cruauté m'outre.
tait
C'est que, lorsque la seconde lève est un monosyllabe, le coup a un caractère sec ; et l'ecchymose est plus cruelle '.
la, ne siis au, que Boileaa, pour parodier le style dur de Cha] rs (qui ne Egure pas dans mon édition de Boileau) :
ii De ce sourcilleux roc l'inébranlable cime. » H n'y a de dur que le premier hémistiche, à cause du contact de mx e'
Mais où Quicherat est dans ses torts, c'est de