‹ Modestes observations sur l'art de versifierChapitre 41 sur 101 · DES VERS SANS CÉSURE · texte numérisé non relu

DES VERS SANS CÉSURE

être considérées comme vers les lignes

Je me le demande Tout de bon ne mi vantes :

Tourné vers quelque vieil hier de vie enfuie. (Vielé-Griffin.)

Ni les étoiles créatrices de fantômes. (R. de la Tailhede.)

De les flancs à la maternité des douleurs... (Jules Bois.)

L'habilleuse avec des épingles dans la bouche... (Coppée.)

Travaille au bas sans y mettre d'attention... (J. Aicard.)

Par ondoyances, tout ce vif scintillement... (Souïa.)

J'ai tellement soif, à mon amour, de ta bouche... (Moréas.)

File sa toile, tant il est bien enchaîné... (Hugo.)

Où tu l'attachas dans la mer solidement... (Banville.)

Sur la luthare, sur la harpe et sur le luth... (Verlaine.)

Votre génie improvisait au piano... (Id.)

Et quelle que soit la voix qui s'affame et brame... (Kahn.)

Ou les clartés des étoiles sont merveilleuses... (Régnier.)

J'enseigne ie vélocipède en six leçons. (Anonyme.)

La preuve que ces vers n'en sont pas, c'est que nulle part le nombre de syllabes ne peut être saisi, sans les compter une à une, x>mme chez nous les gones, quand ils comptent du quai les femmes e la plate ' .

L'impeccable Leconte de Lisle, si harmonieux, si parfait, pour tout dire si classique, comment a-t-il pu écrire :

Et les taureaux et les dromadai:

Les Lyonnais n'ont jamais donné là dedans, et ce n'est pas sans étonnement que je rencontre dans Louisa Siefert, qui avait un tel instinct des beaux vers, la phrase qui suit :

Tout i'ensc;i;bli' >k s.

Je sais bien que l'on a montré le vers sans césure, sans disposition régulière des lèves, comme le dernier terme de « l'évolution

Traduction pour les savants : ftale — bateau à laver.

rythmique n. Je lisais récemment dans Je Rythme poèt M. R. de Souza (Perrin, 1892), ce superbe titre de chapitre : Aspirations des collectivités inconscientes et conscientes pour un rythme non symétrique et pourtant perceptible. J'ignore si les collectivités inconscientes ou même conscientes ont tant d'appétit que cela à un rythme non symétrique, et pour ne rien celer, cela me semblerait extraordinaire.

Je n'en ai pas moins lu cette étude, fort poussée, fort ingénieuse, et où l'on se livre aux considérations les plus déliées, si déliées que souvent je ne les puis comprendre. Je n'ai l'esprit subtil que pour la soupe, et mes doigts calleux ne sauraient happer ces cheveux refendus en huit. La finesse de l'analyse du rythme y est telle que l'auteur en arrive à noter dans un vers jusqu'à quatre accents différents, ce qui donne cinq intonations, avec les syllabes qui n'ont pas d'accent du tout'. Une poésie qui exige un tel raffinement intellectuel me semble avoir de faibles chances pour devenir populaire.

Toutes les théories ne valent que par l'application. C'est aux vers, qu'à la fin de son livre, l'auteur donne pour modèles, qu'il nous faut recourir. Ne pouvant, pour cette citation, faire fondre les signes diacritiques employés par l'auteur, nous noterons les accentuations par des exposants à la façon des algébristes, la plus faible étant représentée par 1, jusqu'à la plus forte, représentée par 4 :

L'artiste voit monter son œuvre devant lui :

Nébuleuse dont il veut l'astre épanoui.

Las 1 comme il cherche en ces gris tourbillons de flammes,

Le noyau clair d'où s'épandront les blanches âmes

Qui doivent en corps de lumière condensées

Unir les atomes épars de ses pensées,

Un nuage troublant sort d

,- a : i° accentuation firle Irh neceuttire ; 3' ; acctnluatim 1res accentuée ; J" ai Trie; 4° accentuation faibli accentuée (sic); et enfin, sans doute, ■ l'accen accentuée, s

Si jamais cette poésie délecte les « collectivités inconscientes», je veux être empalé I

Et d'abord l'accentuation y flotte sur les vagues de la fantaisie. 11 n'est pas du tout exact que, débitant naturelle ment le premier vers, on insiste plus sur artiste que sur œuvre. De même, à moins d'un effort prémédité, impossible de ne pas appuyer sur er de monter L'auteur a placé non pas des accents rythmiques, maïs des accents subjectifs.

Le vrai, c'est que, sauf le premier vers, qui est un alexandrin se mi- romantique ; le quatrième, qui est un trimétre de quatre syllabes (assez fourvoyé), et le dernier, qui est un alexandrin classique dans les moelles, les autres vers ne sont que des lignes de prose de douze syllabes, avec des rîmes au bout et des accents distribués au gré de l'importance idéale attachée par l'auteur à tel ou tel mot de l'oraison.

Ce ne sont pas des vers à la germanique, car ils n'ont pas un nombre de lèves identiques; ce ne sont pas des vers à la latine rythmante, car il n'y a aucune fixité dans le retour des lèves ; ce ne sont pas des vers à la française, car ils n'ont pas de césure à poste fixe. Ce sont des vers sans rythme, ou, comme dit l'auteur, avec un rythme a non symétrique »; il ajoute a maïs perceptible ». Je croirais plus exact de dire ■ mais imperceptible ».

1 n'y a pas de rythme sans retour de quelque chose, et ici i ne revient, que la rime. II n'y a pas même d'iso-syllabisme, si chaque vers a douze syllabes, ce nombre n'est pas perçu par l'oreille, et alors c'est comme s'il n'existait pas. Le retour seul de la rime, dans tes longs vers, est suffisant pour constituer ce que les Allemands appellent de la Makanie, de la poésie, nenni.

Achevé l'examen des trois types qui constituent véritablement la poésie française, a savoir l'octo-, le déca- et le dodécasyllabe, nous allons repartir du premier, en remontant pour étudier les mètres qui comportent un nombre de syllabes de plus en plus grand.

L ENNËASYLLÀBE,

Aussi bien que les autres rythmes impairs au dessus de sept syllabes, était proscrit par les classiques, excepté lorsque, imposé par [a musique, il se mêlait à d'autres vers dans les chansons. Les Romantiques ne l'ont point apprécié davantage, et je ne pense pas qu'Hugo, Vigny, Gautier, Musset, etc., aient jamais écrit un vers de neuf syllabes, si ce n'est par suite d'une coquille typographique. Mais les très modernes ont essayé de lui donner du bel air; MM. Richepin, Verlaine, Moréas offrent d'assez nombreux exemples de pièces en ennéasyllabes, et Banville lui-même qui, dans son Traité de versification, n'avait trouver à citer, en fait d 'ennéasyllabes, que des vers de M. Scribe, tirés du Prophète, n'a point dédaigné de s'exercer à ce rythme.

Ces poètes savaient-ils qu'ils ne faisaient que ressusciter un type employé par le moyen âge, et très anciennement, mais à la vérité seulement dans la poésie lyrique?

Ce vers est sans doute issu, comme ses compagnons à nombre impair de syllabes, d'un rythme trochaïque très primitif (voir page s;). M. Jeanroy le considère comme issu du vers rythmique de quinze syllabes. Je ne suis pas assez grand clerc pour en décider, mais de quinze syllabes à neuf, il semble qu'il y ait loin. Quoi qu'il en soit, ce qui est un témoignage d'origine trochaïque, c'est que le vers est toujours accentué sur une syllabe impaire, soit à cinq, soit à trois.

Dans une romance, portant le n° }8 du recueil de M. Bartsch, on le trouve césure à cinq :

Un dous chant piteux | mellé en plor...

Et se cou nos do|re longement...

Que sans repentir | serai tos dis...

Et Diex me le doinst | encoirc avoir...

Et autres en a | ses volentés '.

i. > Un doux chant pitoyable, mêlé de pleurs... Et si ceci nous dure longtemps... Que, sans rcptinir, y- Mol toajoart... El Dieu fasse que je l'aie encore... Et un autre en fait ses volontés. •

Mestre Richart de Semilli affectionne aussi la coupe à cinq :

L'autrier chevau.choi|e deles Paris, Trouvai pastorale | gardant brebis.

Descend: a terre, | les 1: m'assis Et ses amoretes | je li requis '.

Mais je croîs bien que la coupe à trois est encore la plus fré quente. Dans l'exemple suivant, il est vrai, je ne suis pas sur que le vers ne doive pas être sépare en deux :

Kant voi née | la flour en mi la prée Plus m'agrée | ke noif ne be gelée ! ,

Kant voi née La flour enmî la prée.

C'est du moins ce que peut indiquer la rime intérieure. Mais dans 1 pastourelle suivante, il s'agît bien d'un 3 +6 :

Pour déduire | et pour moi alegier...

Si trovai | séant en un vergier s . .

De même dans le vers suivant :

J'ai a euer | les malz dont je marrai.

Je suppose que la césure à trois donna l'idée d'une seconde césure à six, pour diviser le vers régulièrement. C'est du moins ce que fit maistre Willaumes le Viniers dans les vers suivants :

»Je ne sais | dont li maus | vient que j'ai, Mais ades | loiaument | aimerai*.

1. « L'autre jour, je chevauchais près de Paris, je trouvai une bergère gardarj brebis. Je descendis à terre, m'assis près d'elle et lai demandai son amour. ■

3. ■ Quand je vois la fleur éclose dans la prairie, cela m'agrée plus que neig gelée. »

), ■ Pour me réjouir et me soulager... Ainsi je trouvai, assise en un verger,..

4. « Je ne sais d'eu vient ie ma! que je ressens, mais désormais j'aimerai I03 ment. • — Je ne puis m'eïpltqucr comment M. Tobler (f'm fiançais, p. ia) trouve pas de césure à ces vers. Elle est très apparente.

i8 l'enneasïllabe cùscïb a s, a j et a 6

Dans le J + 6, la coupe était fondée sur le principe de la division du vers par un diviseur commun : Dans le 5 +4 le vers est divisé en deux parties inégales presque égales, et nous connaissons le défaut de cette division. Davantage, comme c'est la tranche la plus longue qui commence le vers, cela représente assez bien un 5 -|- 5 auquel il manquerait une syllabe au dernier hémistiche. C'est un vers qui sautille comme le tarantatara, mais qui sautille en clochant.

Cependant la coupe à cinq resta fréquente, et je la retrouve dans une chanson de 1 571 r

bel et bon, | bon, bon, commère, bel et bon | mon mary.

Les modernes qui ont tenté de ressusciter l'ennéasyllabe n'ont pas senti davantage la différence des deux rythmes. Banville, qui était un coloriste merveilleux, n'avait qu'à un faible degré le génie musical, et après avoir lui-même déterré les cnnéasyllabes à double césure du Prophète .*

Oui! c'est Dieu | qui t'appelle | et t' éclaire I A tes yeux | a brillé | sa lumière!

En tes mains | il remet | sa bannière,

Banville s'est servi de la coupe à cinq :

Mais l'ombre toujours | entend frémir Ta plainte qui meurt ] comme étouffée, Et tes verts roseaux | tout bas gémir, Fleuve qu'a rougi | le sang d'Orphée.

Ainsi, dans ses pitoyables vers, Scribe a montré un sentiment plus juste de la cadence que le grand Parnassien Banville! Juste punition des immortels pour avoir tant vitupéré, — magno conalu migas, — l'infortuné Scribe de ce qu'il avait fait rimer vent et brÛfant au lieu de vent et mouvant I

M. Richepin veut aussi du 5 -f*4 :

Tant navigue-

Fartez en bateau, | n

| qu'on Mots | toujo

'S féeriques,

s cisusi A

Pourtant on ne manquait pas d'anciens exemples de la coupe à 3. î l'a employée dans le célèbre pot-pourri de la Tentation de oint Antoine :

Le démon, j quoiqu'il passe pour fin, Ne fut pas [ alors assez malin.

S'il eût pris | la forme de Toinette...

C'était fait, | la grâce était muette.

De même a fait Béranger, dans les vers suivants, tirés au tonneau grand Château -Médiocre :

Cher amant, | je cède à tes désirs...

Inventons, [ s'il se peut, des plaisirs...

Des amours | épuisons la folie.

Des modernes, je ne connais que M. Verlaine qui ait d'abord tité de la coupe à trois dans Sagesse :

L'ennemi [ se transforme en un ange

De lumière | et dit : « Qu'est ton effort I...

Ton amour | va-t-il jusqu'à la mort?

Mais il paraît s'être lassé de cette « sagesse », et les en 11 éa syllabes de Parallèlement ont des lèves au hasard de la fourchette. Dans le quatrain suivant, les deux premiers vers sont coupés à trois, le troisième à deux, et le quatrième à cinq :

Il n'est pas | que von A quelqu'un | qui vot Or moi, | je pardonm Revenant fardée | et 1

n'ayez fait grice i jetait l'offense; à mon enfance.

Cette césure flottante donne au vers quelque chose de brode et d'esfoirê.

11 paraît que les césures à 3 et à s ne donnaient pas complète satisfaction, car des poètes ont essayé de la coupe à 4. Celle-ci était contraire au génie du rythme primitif, qui appelait la lève sur une syllabe impaire. La tentative ne pouvait réussir ; 5+4! 4+Sj bonnet blanc, blanc bonnet. Au lieu de boiter du pied de derrière le cheval boite du pied de devant.

Exemple tiré de Sedaine, opéra du Diable à quatre :

Je n'aimais pas I le tabac beaucoup;

Yen prenais peu, | souvent point du tout...

Mon mari me défend cela.

Autre, de Béranger :

Souhaitons-lui | d'ees p'tits plaisirs-là.

M. Verlaine a dit aussi :

Tournez, tournez, | bons chevaux de bois, Tournez cent tours, | tournez mille tours.

Coupe à rejeter.

La seule disposition véritablement harmonieuse du vers de neu syllabes est celle du vers italien (il dccasillabo) et espagnol. Voici un exemple de Manzoni :

S'od(e) a destr(a) uno squillo di tromba ; A sinlstra rispond(e) uno squillo '.

Et un espagnol :

Que me pides, zagal, que te cuente ■ ?

Attention : t° que, dans ces vers, il y a une lève sur la troisième syllabe, une sur la sixième, et, de force, une sur la neuvième, c'està-dire sur la syllabe rimante; 2° que le poète ne se préoccupe pas que cette lève soit suivie d'une pause, ni môme qu'elle termine le mot. On recherche plutôt le contraire. C'est le seul moyen de ne pas hacher le vers en petites tranches, pénibles par leur brièveté et leur monotonie, et pour ainsi dire haletantes. C'est ce que nous avons nommé la césure enjambante, la coupe du vers résultant seule de la place des lèves J.

t. î On entend à droite un bruit de trompette; à gauche répond une fanfare. «

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