Que veui-tu, jeune homme, que je te raconte
3. « La fixité de l'accent, dit excellemment M. Jcanroy, suffit à marquer le rythme des vers; c'est le poète qui doit eu répartir lui-même les repos suivant l'effet qu'il veut produire; le plus mauvais service à lui reudre est de lui imposer une règle mécanique qui le dispense de toute réflexion, a
n'y a aucune parité à établir, comme harmonie, entre l'ennéasyllabe construit à l'italienne, et notre ennêasyllabe traditionnel avec césure et pause à la troisième, à la quatrième ou à la cinquième syllabe.
A faute de mieux, dit un proverbe lyonnais, on couche avec sa femme ; à faute de mieux on donne ici la petite pièce suivante, écrite dans le rythme italien :
Le lézard innocent vient furtif Se chauffer aux rayons de novembre.
Sur le seuil attiédi de ma chambre, Il se tient immobile et craintif.
L'heure au pas monotone et sûr, l'heure Passe et fuit. S'abreuvant de soleil, Oublieux du réel, il demeure Engourdi sous l'effluve vermeil.
Nos destins sont jumeaux : solitaire, Sans venin, coummier de souffrir, Loin du bruit une fente en la pierre Te suffit pour rêver... et mourir.
Les poètes classiques, lorsqu'ils ont coupé l'ennéasyllabe à trois, ont, par l'effet du hasard, placé quelques fois une lève au sixième . Quand cela se rencontre, tout de suite le vers devient plus harmonieux, à preuves ces exemples empruntés à la chanson de Malherbe (1616) :
Sus debout, la merveille des belles ; Allons voir, sur les herbes nouvelles...
L'air est plein d'une haleine de roses '...
On ■iiroii, â lui voir sur la tête...
Avantage de la césure enjambante : à ce vers comparez celui-ci de M. de Grabaché en irais tranches :
• Tout est gai, l'air, les fleurs, le feuillage. »
unie celui de Malherbe est plus doux, mieux fondu!
Mais lorsque cela ne se rencontre pas, le vers reste toujours plus ou moins boiteux :
Tous les vents tiennent leur booche close... Ses rayons, comme un chapeau de fftte...
Mettez-vous en votre humeur de rire...
Des genêts, des hous et des épines.
Molière, dans sa Pastorale comique, a employé l'en néa syllabe césure à trois, et, par rencontre, sur neuf vers, il ne s'en trouve que deux, le troisième et le neuvième, qui n'ont pas de lève sur la sixième syllabe :
Croyez-moi, hâtons-nous, ma Sylvie, Usons bien des moments précieux...
De nos ans le feu nous y convie.
Quand l'hiver a glacé nos guérets, Le printemps vient reprendre sa place Et ramène à nos champs leurs attraits...
Ne cherchons tous les jours qu'à nous plaire ; Songeons-y l'un et l'autre empressés...
Des chagrins songeons à nous défaire.
Sauf les deux qui n'ont pis les conditions prescrites, ces vers sont très harmonieux.
Marmontel, qui était poète comme un trottoir en asphalte, a rencontré un jour la coupe italienne, et il a fait sans s'en douter un vers délicieux :
Hâte-toi, j'aime encor, le temps presse.
L'ennéasyllabe ainsi construit répond tout à fait au pestique anglais :
She will say, | 'rwas a barlbarous deed For he ne'er j could be tme, | she averred, Who could rob | a poor bird | of her young '.
II. ■ Elle dira : Citait une acti qui aurait pu priver de ses petits
(Sheenstone.)
l'hendécasïllabe,
Métré ingrat et peu cadencé, est cependant, au moyen âge, infiliment pins fréquent que l 'en néa syllabe. Cela tient sans doute à ce qu'il était plus voisin du septénaire rythmique (v. page 54) dont il parait tirer son origine. Le premier membre du vers, accentué sur la septième syllabe, a été conservé intégralement; le raccourcissement a porté sur le second membre du vers, et l'on a eu ainsi le 74-4 '• 11 semble difficile, en effet, que cette coupe, en apparence si bizarre, ne tienne pas à un type primitif du latin populaire, qui s'est conservé par tradition
En espoir de joie avoir | me tient cist mal... (Babtsch, R., p. 41.)
Dans la romance n° 49, on lit :
Car il m'a fet trop languir | et souspirer.
S'aim trop mels un poi de joie | a démener Que mil mars d'argent avoir, | et puis plorer".
Une chanson de Mestre Richart de Semilly (loc, cit., p. 80) présente dis-huit vers dans la même coupe :
Je li dis : Ma douce :
Ves ci vostre do us ai Venes vos en avec n
ï | qui n , | et ne
Les suivants (p. 174)
l'ombre de 1
Et tu qui de r:
N'aîs amor, joir t'en voi | et vanteir t' En l'anoy, jus en l'anoi, [ en bras t'ai Mais en chantant m'esbanoi | par teil donoi, K'an l'anoi, jus en l'anoi | ambrais ma mie*.
Z'esx l'opinion, en apparence forl plausible, de M. Je 2. • Car il m'a trop fait languir et soupirer. El j'aime bien de joie, que d'avoir mille marcs d'argent, et puis pleurer. . j. ■ Je lui dis : ■ Ma douce vous faillira pas. Venci-vc
Devraient-ils se lire :
N'ai amor, joir t'en voi Et vanteir foi An l'anoi, etc.?
Quoi qu'il en soit, tel n'est pas le cas pour ceux-ci (Joe. cil., p. lié) :
Qu'avec autrui n'ameroie Le trésor u il convient | tant de tirlot Com un petitet de bien | avec Marot '.
Malgré son étrangeté et la chute brusque du second membre du vers, cette construction a je ne sais quel charme piquant. Les sept premières syllabes ont un cours rapide, puis i! y a un repos, et le dernier membre, court, se prête à un trait vif.
Je crois bien, sauf erreur ou omission, que sont ainsi coupés tous les hendécasyllabes donnés par Bartsch *, mais dans le Chansonnier de Berne, édité par M, Brakelmann, on rencontre ces vers césures à cinq :
Por moi renvoisier (réjouir) | ferai chanson novele...
Bel m'est l'ans en may | quant voi lou tens florir...
Amerousement | nie tient li mais que j'ai.
Cette coupe est évidemment plus moderne. Le sens du mètre primitif s'étant perdu, quelque poète en aura trouvé les membres trop inégaux, ou bien quelque musicien aura imposé le changement.
Je ne rencontre nulle part rhendécasyllabe dans les poètes du XV e siècle, les Charrier, les Charles d'Orléans, les Villon, ni dans aucun des raffinés de la Renaissance, jusqu'aux tentatives d'instauration des vers mesurés à la latine. Nous avons vu (page 20) que les poètes ayant voulu imiter le vers phaleuce et le vers saphique, ils se méprirent et en firent un vers français de onze syllabes, césure à cinq, comme le modèle latin. Tel fut l'hendécasyllabe de Rapîn, de Ronsard et des autres. Personne n'ayant pris garde à la mesure des
e huit tsemples do 7 + 4, page 55.
syllabes, leurs successeurs n'en retinrent que le nombre, plus ta place de la césure. Tel fut l'hendécasyllabe de Maynard, de Mottin, de Sarrazin.
S'efforce qui voudra, onques ne parviendra-t-on à couper ce vers de façon délectable (au moins avec une seule césure), mais la coupe à sept valait mieux que celle de Ronsard :
Mon âge et mon sang | n
Les ardents pensers | ne i
Plus mon chef grison | ni
Sous le joug d
sont plus en vigueur; .'échauffent le coeur; se veut enfermer
Dans ces vers le premier membre sautille comme l'hémistiche du tarantatara, tandis que le second est d'allure solennelle comme l'alexandrin. Les deux bêtes ne tirent pas ensemble leur charrette '.
On a généralement continué la césure à cinq :
Et les qualités | de vos divins esprits... (Maynard.)
O cruel destin t | je ne puis l'acheter. (Mottin.)
C'est le jour des Morts, | mirliton, mirlîtaine. (Bérauger.)
Mais, dés le xvii* siècle, on avait essayé de le césurer à six :
N'a jamais eu d'amant | plus heureux Mais je ne l'aime plus | comme je l'ai
ji... (Voiture.) (Boisrobert.)
L'harmonie ne s'est pas améliorée. On a mis à gauche le bœuf qui était à droite, et à droite l'ànichon qui était à gauche. Cela ne n a. l'attelage. Même coupe dans une chanson qui date au moins du xvn" siècle :
Jamais femme n'au
Dans l'opéra de Dtipbné, de la Fontaine, deux hendécas coupés à
uc lu orne syllabes n't
« Les vers saphiques, dit-il, ne sor
s lie sont chantés de voix vive, 01
it ta vie et Time de la poésie. » Nos
Et réserver exclusivement l'hendéca pour la guiurc.
pas idoine à la cadence, le
Maintenant, maintenant | les bergers Je vous dis, je vous dis : | filles, gard
Somme, il me parait que, jusqu'à nos jours, les poêles n'ont guère fait d'hendécas que pour les besoins de la musique. Ce n'est que depuis très peu qu'on a eu la singulière idée de le faire servir à de vraies pièces. Le rythme est cependant des plus arides. Césure symétrique impossible : onze est un nombre premier. Puis il faut des rythmes tranchés. Or l'hcndéca, c'est un dodéca, moins un douzième seulement. Cela semble un alexandrin où l'auteur a mal compté.
Pourtant les modernes ont donné beaucoup plus dans l'hendéca indivisible, que dans l'crméa divisible par trois. Mais on voit tout ce qu'on veut dans les choses. Nos poètes se sont imaginé avoir trouvé dans l'hendéca, en comparaison avec les vers à nombre pair, quelque chose de plus doux (« de la douceur, de la douceur n, dit quelque part M. Verlaine), de plus fluide, de plus amoureux. Oui, si les boiteuses sont les plus amoureuses, comme on le croyait au temps de Montaigne; et si les louches ont plus d'avantages, pour autant qu'elles peuvent faire un œil doux à droite en même temps qu'un œil doux à gauche; mais selon l'entendement commun, il n'est encore rien tel que marcher et regarder droit.
La plupart des modernes ont précisément choisi la plus mauvaise coupe. Banville césure ses hendécas à cinq, et le tri des mots charmants, la fraîcheur des images n'atténuent pas le fâcheux de l'inégalité d'allure dans les deux membres du vers :
Les sylphes légers | s'en vont dans la nuit brune Courir sur les flots | des ruisseaux querelleurs, Et jouant parmi ] les blancs rayons de lune, Voltigent riants | sur la cime des fleurs.
i. La chanson Jn comte Ory le taupe 1 cinq, avec césure enjambante :
i Holà, qui frap|pe, qui ment un si grand bruit? i Mais peut-être (je ne connais pas la musique de cette chansun) qu'il faut lire un déosyllabe i césure féminine :
• Hola, qui frapp', qui mené un si grand bruit? i
HENDECASTLI.ABËS DE
De même M. Rollinat ;
Nous sommes bien seuls | au bas de ci Bien seuls, et minuit | qui tinte au vie
:e côte, i coucou...
M. Moréas
ftp Qï
A quatre :
Les fins parfums | de la jupe qui froufroute Le long du trottoir | blanc comme la grand'r
le long ] de la mer éternelle bave et gémit | en des roches
A six :
La jeune femme chante, | Et sa triste chanson | pleui
u balcon assise dans la bise.
Dillo, M. Richcpin
joli, | je
i r eux passer l'onde; | les pays chantants.
Dans Sagesse, p. no, M. Verlaine a eu l'idée de couper à trois. Les deux membres deviennent par trop inégaux. Mais la Providence, sous l'anonyme du hasard, a voulu que dans la première strophe il se trouve constamment une seconde césure à sept :
La triste|sse, la langueur | du corps humain M'attendris | sent, me fléchissent, m'apitoient, Ah! surtout | quand des sommeils | noirs le foudroient. Quand des draps ] zèbrent la peau, | foulent la main.
Cette double césure donne à ce mètre toute l'harmonie qu'il peut recevoir, et l'imprime d'un caractère languide 1res particulier. Mais ce qui prouve que ce n'est qu'une rencontre, c'est qu'on lit un peu plus loin :
Triste encor | du bain de sueur | qui décroît. ..
Et même un vers où le poète a lâché la première césure à trois :
Comme un oiseau | qui grelotte sur un toit I
Je sais bien que ces changements de rythme sont très goûtés par les subtils : it Par le premier élément, dit M. de Souza, l'unité générale étant bien assurée (eh non ! puisque ce premier élément est changé !), les rythmes se mou ve m entent selon selon leur passion discordante, seulement lorsque l'effet s'impose, ainsi qu'en ce vers, oit l'on doit sentir par le changement brusque de la coupe, le saisissement do froid : o Comme un oiseau qui grelotte... b — Tant de choses dans un changement de coupe ! O k harmonie imitative a des vieux, que vous êtes mince chose, au prix de ce saisissement du froid!
M. Verlaine paraît s'être départi depuis lors de toute espèce de régularité dans le rythme de l'hendéca, et il le césure tantôt à trois, tantôt à quatre, tantôt à cinq, tantôt à six, tantôt il ne le césure pas. a Le plus mauvais mari vaut mieux que point du tout, » disait, en soupirant, une énorme veuve de ma connaissance. La plus mauvaise coupe vaut mieux que point du tout, ou bien, ce qui revient au même, qu'une coupe constamment variable. Ce qui suit s'appelle des vers; moi je veux bien, comme dit M. Sarcey, cela ne fait du tort à personne :
Le poète, dans un désolé silence,
Sans plus se rebeller | contre aucune loi,
Sans invoquer | dès lors aucune clémence,
Comme un vieil enfant, | regarde devant soi...
O mon Dieu, | je ne suis qu'un simple poète,
Sans volonté, | sans responsabilité. (Parallèlement.)
Ainsi comme ainsi, puisque le poète n'a pas de responsabilité, il est toujours excusable. C'est bien mon avis.
Il me semble que, pour tirer le meilleur parti de ce rythme jmpair, il faudrait d'abord tâcher à le quarrer, en le divisant symétriquement. Cela ne se peut obtenir par une seule césure, c'est vrai, mais par deux, qui sait? En encadrant un anapeste dans deux dipodies ïambiques (la dipodie peut être remplacée par un choriambe), cela ferait porter le vers sur deux bonnes cuisses. C'est ce que l'on a essayé de faire dans les vers suivants :
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