BA«Ï1LLE
Je crois que si les classiques ne se sont jamais permis ces rimes, peut-être n'est-ce pas qu'ils les jugeassent fausses, mais c'est qu'elles violaient les règles de la rime pour les yeux*.
Nous avons déj;\ dit que la tendance des romantiques et des parnassiens est, plutôt que de se servir de rimes éculées, de préférer altérer la qualité de la voyelle, à la condition de placer devant celle-ci une consonne identique dans les deux mots rimants. Mais ceci est périlleux. On arrivera de plus en plus à joindre ai et i. On er vrai et doré, ^cni et infligé, r/imi et choqué qui ne riment tout. J'espère que, de progrès en progrès, la consonne d'appui excusant tout, on en arrivera à faire rimer caiakoi avec emherlucoquè.
Toute la poésie glt dans l'harmonie des sons. Le premier souci du poète doit être de ne jamais atteler au même char une voyelle brève et une voyelle longue. Ce n'est pas une raison parce que le Dictionnaire de rimes de M. Pujol fait rimer mile avec mamelle. M. Pujol est Belge et doit avoir ses motifs.
A fortiori le poète doit-il s'abstenir de dénaturer les noms propres, à seule fin de les faire rimer au moyen d'une prononciation de fantaisie, fondée sur l'apparence scripturale. Et Gautier faisant rimer poète avec Goethe, me semble dépasser toutes les limites de la morale :
A vous faire oublier, à vous, peintre et poète, Ce pays enchanté dont la Mignon de Goethe...
D'évidence Gautier a voulu conformer la prononciation à la
i. Il n'en pis sans utilité de foie remarquer qu'iowmi se rapporte i Thétis et non i (rai.
i. Ce qui autorise ce nuque, coutume et alliini.ii un ayant en allumt.
OfotmUimi m l'Ail il imifiir
graphie. I! n'a pas même réussi, car en estropiant l'orthographe du nom de Gcethe {Goethe- pour Gœthe) il a cependant fait le mot d'une seule syllabe, comme jadis poète qu'on prononçait poite (c(. moelle = irwilc). De sorte que, en dépit de !a communauté d'orthographe, les deux mots ne riment pas plus que boéte = boîte et mouette.
Quoi qu'il en soit, l'intention y est, de conformer le prononcer à l'orthographe. Aussi n'est-ce- pas sans quelque surprise, je le confesse, que je n'ai pas rencontré ces deux vers dans la collection des œuvres de Gautier :
El je prends en dégoût cet Arouet ignare, Qui passe, raillent froid, devant Shakespeare.
Possible n*ai-je pas assez bien cherché.
II y a, chez nos vieux poètes, des défectuosités apparentes dans la rime qui tiennent à des changements dans la prononciation '. Nos pères rimaient plus exactement que nous. Régnier, si bon rimeur, écrit :
Que j'aimerois bien mieux, chargé d'âge et d'ennuis, Me voir a Rome pauvre entre les mains des Juifs.
C'est qu'alors, on prononçait fias. Au xvi= siècle, on faisait sentir quoique « faiblement », dit Raillet, Vf de Juif, mais au pluriel non; toute consonne qui précédait la consonne finale, devant, suivant les grammairiens du temps, ne pas être prononcée. De même disons-nous encore un œuf, des mis; un bœuf, des bœus. C'est sans doute par analogie, que peu à peu on en est venu à prononcei
t. L'escelleot Banville cite, p. 113, des vers où Marot a fait rimer dregme Aine, et, avec son aimable légèreté, il ajoute : » Au temps de Marot, comme auj d'hni dans Ici chansons populaires, on se contentait souvent de la Rime assonan Hélas, au temps de Marot, il y avait beau* siècles que l'on ne se contentait plus de l Mais alors on prononçait drami, et l'on avait raison. Si des prou glissées dans le stlecltd peuple, au rebours l'orthogr;
langue. A force d'
nille fois plus conforme au gin
altérer mainte bonne prononciation, conforme au géi avoir le mot écrit 50US les yeus, on a tenté de prononcer le g pas trb commo.de, on a dit le plus souvent draine. Drame était
l'/du pluriel Juifs. Et déjà je connais moult gens qui disent des ofs, des bafs. L'influence de la lecture du mot écrit a dû y contribuer 1 . Egalement dans Régnier :
Qu'il désire roi I vùhn tiers Lasclicment me réduire au tiers.
t parfaitement rimé. On
Ces mots ne riment plus, ma prononçait vohntierrs.
Règle générale, aucun de nos poètes n'a rimé pour les yeux. Il ne faut jamais accepter ce que disent les critiques modernes à cet égard. Ils ont parlé par ignorance. Les poètes mêmes qui avaient, comme Malherbe, la prétention de rimer aux yeux, n'entendaient jamais rimer pour les yeux contre l'oreille, mais pour les yeux en même temps que pour l'oreille.
Même observation pour les rimes dites rimes normandes, que l'on a attribuée chez Corneille à une prononciation dialectale. Mais Racine, qui n'était pas Normand, a dit :
Malgré tout son orgueil, ce monarque si fier A son trône, à son lit daigna Tassocier...
Hé bien I brave Acomat, si je leur suis si cher, Que des mains Je Roxane ils viennent m'arraclxr.
Voltaire a écrit que « l'exemple de Racine et de Boileau, les deux meilleurs versificateurs français, prouve qu'il était de principe qu'une rime exacte pour les yeux était suffisante », C'est une absurdité. Racine, Boileau, Corneille n'ont jamais été assez sots de rimer pour les yeux. Si Racine faisait rimer fier et associer, c'est que l'on prononçait associirr, comme encore aujourd'hui devant une voyelle : aimèrr une femme. Vaugelas, en reprochant o à la pluspart de ceux
à Lyon „
quuique dmûtr soit la ptonouc
ation régulière et andeun
. Et comme
n place volon-
tiers une voyelle d'appui dar
s un groupe de deui cor
. De même, in lieu de
nflueiKe de la
-p-ttr ; d'où le plus sauve
H iaulprtn,
t mime parfois
stculiptltr. Ausii en vers suis
e toujours tenté de faire
ulplrr de qu
tre syllabes, au
qui parlent en public « » de prononcer IV dans prier, pleurer, etc. », et de plus de prononcer « cet e fort ouvert «, ne fait que constater l'usage reçu alors. L'usage s'était perdu dès le temps de Voltaire, voilà tout.
Mais ce qui dépasse véritablement, c'est que, de nos jours, Baudelaire ait pu faire des rimes normandes :
Oreiller de chair fraîche où l'on ne peut aimtr. Mais où la vie afflue et s'agite sans cesse Comme l'air dans le ciel et la mer dans la mer.
Évidemment Baudelaire ne prononçait pas aimirr. Cette étrange rime pour l'œil n'est pas excusable.
Ce n'est pas qu'on ne puisse, qu'on ne doive encore accoupler des infinitifs en er (ê) avec des mots en èrr, mais c'est seulement lorsque le vers suivant l'infinitif eu er a une voyelle à l'initiale, et qu'il n'y a aucun repos entre la deux vers. Il faut alors faire la liaison entre l'infinitif et le mot suivant. C'est donc avec une grande raison que M. Guimberteau, dans son beau poème, intitulé Brahma, a fait rimer chair et arracher :
Senti les buissons k? arracher Un lambeau vivant de ma chair A chaque détour de la route.
La prononciation arraché serait fausse ici, car la liaison est exigée.
De ce qui a été dit à propos des rimes chair et arracher, on en peut déjà conclure qu'il est tel cas où deux infinitifs en er ne rimeront pas. C'est lorsque l'un des deux doit se lier, et l'autre non.
qu'il y a plusieurs styles, il y a plusieurs prononciations, tïossuet, dans ses Oraismi [untbrts, ne prononçait pas les roots de la même manière que lorsqu'il parlait à son laquais. A fortiori s'il s'agit de vers. L'abbé Tallemanl, secrétaire d'un bureau établi par l'Académie • pour traiter des Doutes de la langue Françoise », écrit dans te, Remarqua et dichhitf J? !'.h;iJt»ii.' Françoise : ■ C'est une cliose biiarte
et particulière surtout à la langue Franc rentes prononciations, i'aae pour la prou
;, que la plus part des me
V liiiivun l'iJi'jjiuVr, et l'ai
tt deux diffé-
Dans ce fragment d'un drame romantique dont j'ai oublié le nom de l'auteur, diffamer et aimer ne riment pas :
Dona Clarinetta, à mi-voix, avec une indignation sourde : Le Félon! Diffamer Une femme 1
Don Bombardino, avec effarement :
Dona Clarinetta, poursuivant sa- pensée :
Assez lâche encore pour Taimer.
C'est que l'on doit ici prononcer diffamèrr et aimé. De même que Racine ne faisait point de fautes en employant des rimes normandes, de même je ne dirai point que Voltaire a été fautif lorsqu'il écrivait :
— Ma fille ! ah, monsieur !
Vous réparez quarante ans de malheur < !
Pour certain qu'il n'entendait pas rimer pour les yeux. Toujours, au contraire, il a prêché la rime pour l'oreille. C'est qu'alors on prononçait monsieur (comme aujourd'hui on prononce siettrr), au moins quand on chaussait le cothurne. Présentement t rime plus avec malheur, mais mossieu rime magnifiquement avec
puyant sur le monsieur-malheur de Voltaire pour prouver que M. Bouchor a rimé inexactement.
De nos poètes il n'en est guère qui ne fasse rimer des mots où la consonne suivant la tonique est insonore, avec des mots où elle est sonore. Et Hugo, le beau fin premier :
Le %inith
Qui, formidable, brille et flamboie et bénith "...
Richelet s'obscurcit!' !
Il faut J toute chose un magister dixit...
Nous allions au verger cueillir îles bîgarrmuss', Avec ses beaux bras blancs en marbre de Paras'...
Gautier ne demeure pas en reste ;
Prennent l'air d'éléphants et de rhinocéros... Dansent entre eux des boleross'
Ni M, Verlaine :
Sur la kithare, sur ia harpe ou sur le luth.
Il honorait parfois le passant d'un saluth '.
Mais * je connais mieux que ça », comme disait constamment le comique Reynard dans je ne sais quelle pièce :
Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil? ; Progrès dont on demande : k Où va-t-il? Que ■
Au bas, sur une meule assi Is
e enfant, dont l'œil, voilé sous de longs cils'... (Gautieb.)
t-il? (Hugo.)
II. Sans compter que j'ai quelque peine j me figurer un zénith bénisseut; mais cela ne bit rien à la rime.
i. Un bon point à Banville pour avoir proscrit ce- prétendues rimes. J. C'est instinctivement que, faisant sonnet la consonne finale au premier vers, je l'ai fait sonner au second. Et je comprends maintenant Mcry, rencontrant un de ses ;ompatriotes sur le boulevard, qui lui demanda : — « Eli bien, fais-tu toujours des versa'? o — « Eh ouï, répondit Méry instinctivement, se croyant i Marseille, j'en Eaîss'. . — ■ Adieu, El le Phocéen, toujours instinctivement, je m'en vaiss'. > 4. On peut défendre la rime par assonance : seulement l'intention de toute cette
J'ai gardé le s
t pour la bonne bouche :
Car ils ne sont complets qu'après qu'ils sont Akhus, De l'exil d'Aristide au tombeau de Jean Huss... T (!)
Ainsi Romantiques et Parnassiens font à l'envi rimer obscurcii-dixU, oulil-il, cils-assis, luth-salul, dêclms-Jean Huss, etc., mais ils n'osent pas faire rimer rose avec choses, que pourtant l'on ne prononce pas chosess.
Les modernes, pour les rimes de cet acabit, ont été devancés par les classiques 1 , lesquels, dans leurs tragédies, ayant souvent a la fin du vers des noms latins en us, ne voulaient pas les faire rimer toujours avec Un autre nom latin (ce qui n'eût pas été délectable). Il peut y avoir des circonstances atténuantes, voire des excuses admissibles, comme (ce dit-on) aux femmes pour tromper leurs maris : et je n'aurais pas le courage de blâmer Sainte-Beuve de ses jolis vers :
Agrafe autour des seins nus De Vénus...
Mais ce ne sera jamais, non plus pour les poètes que pour les femmes, une conduite bien correcte.
Ce qui est positivement extravagant, c'est de faire, comme Marot, rimer une atone et une tonique :
O Roi François, tant qu'il te plaira, pers-le. Mais si tu le perds, tu perdras une perle.
Bel exemple de rime pour les yeuxl Si Marot avait seulement prononcé ces vers à haute voix, il aurait vu que le premier est un vers masculin de onze syllabes.
M. Verlaine n'a rien voulu devoir à Marot et il a écrit :
i. Fausse rime pour fausse rime, j'aurais préféré faire rimer Jean Huss avec /'m eusse. Ça se ressemble davantage.
i. Le sévère Boileau est fort négligent à tendrait de ces fausses rimes. Il fait rimer Iravaux-btrudicat vos, sunt-icpt, Guirets-Cirii, scurds-citri, ours-ivutottrs (au ïvif siècle, comme presque tout le monde encore aujourd'hui, on prononçait cnrss). Il fait aussi rimer des brèves avec des longues : prime-Prlniur, jiigria imunti. Seul, le moyen âge t eu le sens de ta dm: exacte, parce qu'il faisait surtout les vers pour l'audition.
Prince et princesses, allei, élus, En triomphe, par la route où je ' Trime d'ornières en talus.
Mais moi, je vois la vie en rouge.
Il n'y a pas la moindre rime là-dedans. M. Verlaine aura peut-ètrt cru s'autoriser de ces beaux vers (de qui sont-ils? de M. Richepin probablement) :
Touranien altier, d'o Où s'en va
:tl'éi
s-je? Où suis-je? Où cours-jc?
rce de courge !