‹ Modestes observations sur l'art de versifierChapitre 52 sur 101 · DE LA RIME RICHE · texte numérisé non relu

DE LA RIME RICHE

Est dite rime riche celle où non seulement la voyelle identique dans les deux mots, mais encore où la voyelle est précédée de la même consonne, dite consonne d'appui. Exemple : soliveau-veatt.

Est dite rime léonime celle ou deux voyelles riment. Exemple : Flortn tin-enfaniin.

On sait que les modernes ont donné à la rime une tout autre importance que les classiques. Victor Hugo rime toujours avec une grande richesse. Scmblablement Gautier. Quant à Banville, on a vu que pour lui la consonne d'appui constitue toute la rime, et que la rime constitue toute la poésie, Tous les autres poètes Lamartine et Musset, se sont appliqués à la rime i riche. MM. Leconte de Lisle, Coppée, Sully- Prudhomme n'y ont point failli. La consonne d'appui est devenue l'alpha et l'oméga des romantiques et des parnassiens. On a donné à des recueils le titre de Rimes riches, et je me souviens d'avoir lu dans un article de critique sur un volume de poésies : s M. X. est véritablement un grand poète : pas une de ses rimes qui n'ait la consonne d'appui! a

, sauf

, Ce v

:uf syllabes b!

n commence à sourire de ces extravagances, et l'on en sourira bien davantage un jour. La consonne d'appui faisait déjà fureur il y a trois ou quatre siècles. Cela a passé, cela est revenu, comme les tournures postiches aux dames. Encore certaines personnes prétendent-elles que sous les tournures i! y a toujours peu ou prou, tandis que, sous la rime riche, il n'y a quelquefois rien du tout.

Si la richesse de la rime fait le poète, nos modernes doivent mettre Crétin et Molinet très au-dessus de Racine, de Molière et de Boileau, et la Fontaine ne doit plus être considéré que comme un vi! poètereau.

Déjà Marot était un apôtre de la rime riche ;

Sur son espaule ardante colorée Tu verras pendre une trousse dorée, Et au dedans ces pestiférés traicts, Dont le cruel abuseur plein d'at traicts A bien souvent faict mainte playe amere, Mesmes à moi qui suis sa propre merc.

Ronsard n'est pas moins dévot à la sainte consonne d'appui!

Fais que la mienne, au courroux endurci, En mon endroit ait le cceur adouci, Et qu'en lieu d'être à tort insupportable, S'amollissant devienne plus trai table, Sans croire plus les malheureux propos De ce vieil chien contraire à mon repos.

Avant eux les affinés étaient allés bien au delà, et la rime dite riche ne suffisant plus, ils avaient employé exclusivement la rime léonime; témoin le grand Molinet :

Aigle impérant sur mondaine macYNE, Roy triomphant de prouesse raCYNE, Duc, archiduc, père et chef de îoison, Austrice usant dé fer à grant foison, etc.

Cette belle façon de rimer serait mince chose encore, si, comme le lecteur l'a déjà remarqué, chaque vers ne commençait et ne

finissait par un nom d'oiseau. Quel art, quelle ingéniosité! Voilà de la poésie au moins où la rime est tout!

Mais la rime léonime elle-même devait se voir dépasser, et le poète

Construit, tardant les mois vers un sens gauche et lourd,

Le Janus i deux fronts, l'hébété calembourg.

C'est ainsi que Banville a fait deux vers célèbres de leurs rimes deux fois léonùnes :

Ces clochetons à dents, ces larges escaliers, Que dans l'ombre une n

chesse

t M. Paul Bourget, à côté des

Il appert du cachet que ceti Que ce vin, compagnons, '

Mais combien faible 1 comme dira beautés du poète Crétin :

Pour bien savoir comment cela se mine.

Fille, lundi, commence la semaine,

Pleine d'ennuy et de pénalité;

Coeur dévot doibt, en la peine allîté,

En l'ceil plorant...

En ce sainct temps mémoire de compte ample,

Et en ferveur ardente ne contemple

Le douls Sauveur'...

Le tour de force devenu l'objet de la poésie, c'est la marque de toutes les époques de la décadence :

Ille per extentum funem mihi posse videtur Ire poeta...

La poésie provençale la première, puis la poésie allemande au xiv-xv" siècle, la poésie française au xv e -xvi% étaient tombées dans le dernier discrédit pour ce qu'elles avaient fini par prendre pour

:. J'smpru

impies à M. l'abbé Bdlanger.

devise : le beau, c'est le difficile : ti yalnik xaXi. Voltaire luimême, qui n'était pourtant pas un grand virtuose en matière de rîmes, a écrit : « C'est l'extrême difficulté surmontée qui charme les connaisseurs. » C'est exactement comme si l'on disait que la suprême beauté plastique, c'est de se promener, comme les clowns, sur les mains, la tête entre les cuisses.

Je crois bien que notre époque n'a point échappé à l'abus du tour de force en poésie. Schérer écrivait avec son admirable justesse d'esprit :

On n'a pas l'air de s'en douter, mais c'est toute une révolution que l'école de la rime riche a faite dans l'école française. Honorée comme elle

t aujourd'hui, la ri plus conduite par l'idée, ma; la consonance. L'écrivain se non pas même la fantaisie,

Jongler dan; i C'est cela même, la joni

de devenir un tyran. La phrase n'est par la nécessité d'amener le mot, de trouver tisse aller où le conduisent, non pas la pensée, îais des besoins d'effets. Zanetio a décrit son

c l'art du galerie

u des noisettes

« Le bibelot, voilà le fléau ; le bibelot, c'est-à-dire l'objet qui ne vaut que par la recherche de la matière ou par l'adresse de la main, et qui, ne répondant à aucun besoin, ne servant à aucun usage, n'a qu'un intérêt de curiosité. »

C'est bien là, en effet, le caractère de certaine poésie dans ces dernières années. Sans doute, on ne saurait dire de M. Sully-Prudhomme, par exemple, qu'il soit précisément le poète de la difficulté vaincue. C'est au contraire un des poètes de notre temps qui ont le plus parlé pour dire quelque chose, et c'est sa supériorité. Eh bien , lui-même a attaché à cette difficulté un assez grand prix pour qu'il ait pris la peine d'écrire toute une philosophie en sonnets à rimes riches, avec des répons en quatrains jetés dans un moule inflexible, toutes choses qui ont dû parfois singulièrement gêner la liberté de sa pensée,

Quoi qu'il en soit, il est certain que l'abus de la rime riche a influé de façon fâcheuse sur la poésie moderne et que le procédé y a souvent pris la place de l'inspiration.

Banville nous a renseigné lui-môme sur la manière de préparer la cuisine du vers, car il paraît qu'il y a des recettes, comme dans la Cuisinière bourgeoise :

Vous choisissez des cailles bien grasses, bien dodues (la langue m'a fourché, je voulais dire des rimes) que vous tirez de votre volière, c'est-à-dire de votre mémoire, ou que vous prenez au marché, c'est-à-dire dans un dictionnaire de rimes. Vous plumez, flambez et alignez dans la casserole, je me trompe, je voulais dire sur le papier. Puis vous liez avec la sauce ordinaire, bien convenablement préparée, comptant le nombre de syllabes pour atteindre à chaque rime-terminus. Vous faites cuire rapidement à un feu vif, et vous servez chaud '.

Telle est la mission du poète : Déjà dénier disait de lui :

II attache u

: tête ;

x bouts -ri mes

En effet, et c'est ce bout qui mène la pensée par celui du nez. Banville l'a senti, et riposte triomphalement (loc. cit., p. 86) : Oui, mais ce n'est pas une aimable dame qui les a choisis dans une aimable société, c'est l'auteur lui-même. Voyez la différence! — En effet, le monsieur qui fait des bouts-rimés sur des rimes choisies par les autres a encore bien plus de difficultés à vaincre : partant il a plus de mérite : ta /«Xsîm xaAà*.

Lis-tu quelquefois Nicole, ami lecteur? Si oui, tant mieux; si non, il le faut lire :

Je me souviens, dit-il, qu'un jour on montra à une personne de grande qualité et de grand esprit un ouvrage d'yvoire d'une extraordinaire délicatesse. C'étoit un petit homme monté sur une colonne si déliée, que le

: . "c, page 74 et survîntes.

Banville, écrivait M. Guideras, il n'y lots ; il n'y i pis de nouvelles pensées :

il n'y a que de nouvelles

moindre vent étoit capable de briser tout cet ouvrage, et l'on ne pouvoit iscz admirer l'adresse avec laquelle l'ouvrier avait su le tailler. Cependant, u lieu d'en être surprise comme les autres, elle témoigna qu'elle étoit tellement frappée de l'inutilité de cet ouvrage et de la perte du temps de celui qui s'y étoit occupé, qu'elle ne pouvait appliquer son esprit à cette industrie que les autres y admiraient.

J'ai souvent éprouvé cette impression en lisant Gautier, Banville et les parnassiens en général ; en contemplant leurs petits hommes d'ivoire.

Je crois bien que beaucoup de poètes n'emploient pas les recettes lie Banville, et je ne suis même pas bien sûr que, sauf dans ses Odes funambulesques (un chef d'œuvre dans un genre très inférieur), il les ait souvent appliquées. Est-ce même bien certain qu'il n'ait voulu se gausser du lecteur? Mais alors il l'a fait à sou propre dam.

Chose singulière !e a bout-rimé n est beaucoup moins sensible chez Banville que chez nombre de ses confrères, soit parce que son goût l'empêchait de mettre des mots baroques à la rime, soit qu'il fût plus adroit que les autres. Je crois bien cependant que l'on n'a jamais vu des jours coulant d'émeraude et de moire que lorsque l'on avait besoin d'une rime à noire.

Je revoyais mes jours d'enfant Couler d'émeraude et de moire, Puis engouffrer leurs tristes flots Au fond d'une mer sombre et noire.'.

Je crois bien aussi qu'un rythme « essentiel » est créé surtout pour rimer avec n ciel » et « providentiel »; et que le « tendre cristal » ne prend guère de « reflets métalliques a que dans le voisinage des o basiliques » :

Dans un tendre cristal aux reflets métalliques. Montent, ressuscitant le rythme essentiel, Les clochetons A jour des sveltes basiliques.

Enfin, comme les décors de paysages sont généralement verts et bleus, j'imagine que si, dans les vers, ils sont quelquefois vermeils, ils doivent avoir pour cela des raisons particulières ;

Les décors, malini et vermeils Etaient de Puvis de Chavannes.

L'homme qui me parait avoir fait le plus de vers en vue de la rime, comme aussi celui qui, avec le plus d'art, trouve un sens susceptible d'amener la rime choisie par avance, c'est Hugo. Mais malgré son habileté incomparable, prestigieuse, on ne laisse pas de sentir quelquefois la suture. C'est impossible autrement, lorsque l'on s'est donné comme une gageure de choisir les mots les plus extraordinaires, de rapprocher les idées les plus opposées. Il est certain que ni a grappe o ni u hasardeux » ne se présentent naturellement dans :

Je ne me laisse point oublier des satrapes ; La nuit, lascifs, leurs mains touchent toutes les grappes Du plaisir hasardeux;

Et que, lorsque le poète dit du ver :

Vil, infect, chassieux,

Ce n'est pas parce que l'idée d'uu ver chassieux s'est présentée naturellement à la pensée, mais c'est parce que o chassieux n rime richement avec « deux o.

Il est dans le ciel noir des mondes plus malades Que la barque au radoub sur un quai des Cydades.

Certes, la nouveauté de l'image est pour susciter l'admiration, mais une question me hante : pourquoi un quai des Cyclades plutôt qu'un quai de Marseille ? — Et pour quelle raison a Isaïe, habitant d'un sépulcre », avait-il <■ l'esprit fa uve »? — Je vais vous le dire ; parce que le vers suivant se termine par chauve.

Je sens parfois, la nuit, un rêve q

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