‹ Modestes observations sur l'art de versifierChapitre 55 sur 101 · DD CHOIX DES RIMES · texte numérisé non relu

DD CHOIX DES RIMES

De tout ce qui précède on peut, je crois, tirer les règles suivantes relativement au chois des rimes :

i° Entre deux rimes pouvant exprimer votre pensée, il faut, si le sens n'en souffre pas, choisir la rime riche. L'identité des articulations aide à caractériser le mot rimant et ajoute au charme de la sonorité, du moins pour les oreilles d'aujourd'hui;

2° Si la rime riche vous oblige au gauchissement de la pensée, n'hésitez pas à la sacrifier et à la remplacer par une rime moins riche, mais plus juste.

Cherchez la rime sonore, qui n'est pas toujours la rime riche, et qui vaut mieux encore. Ces vers vraiment royaux :

Depuis que sur ces bords les dieux ont envoyé La fille de Mïnos et de Pasiphaé,

Riment bien moins richement que ces débiles vers d'Hugo (il ne les eût pas écrits au temps au temps de sa maturité) :

S'enîvrant des accords de la flûte vantk

Des fleurs, des lustres d'or de la fête emlmntée.

Et cependant, sans parler de la splendeur du rythme, combien les rimes de Racine sont plus magnifiquement sonores que les chevilles d'Hugo, toutes léonimes qu'elles sont!

Si le vers est d'un beau rythme, d'un grand jet, d'une forte pensée, la rime a le droit d'être pauvre. S'il n'a rien de ces qualités, la rime riche ne les lui donnera pas, mais alors c'est elle qu'on pourra remarquer avec plaisir. Régie générale, plus un vers est

faible, plus il a besoin d'une forte rime pour le relever. Le plu; charmant de nos poètes, la Fontaine, s'est-il jamais maucœuré de la consonne d'appui ? Et, au contraire, les vers de tel de nos poètes modernes, si vous leur enleviez la consonne d'appui, qu'y resterait-il ?

Dans les pièces funambulesques, à l'inverse, l'extrême richesse de la rime est un élément essentiel, et même le principal élément comique. Changez les merveilleuses rimes du quatrain suivant, il perdra tout :

Tournant de ce côté mes yeux en diligence.

Je vis 3 l'horizon ce point essentiel :

C'était monsieur Courbet montant en diligence Et sa barbe pointue escaladant le ciel.

(Banville.)

3° Il est inutile de chercher l'identité de la consonne d'appui dans les rimes accentuées sur la pénultième, parce qu'alors l'articulation post-tonique donne déjà à la rime un caractère de richesse. Ante, (met, àtre, onge, ure, aine, etc., sont des sonorités dont la plénitude se suffit à elle-même. Éloquence rime aussi bien avec confidence qu'avec fréquence, ou du moins la différence ne vaut pas un bouton;

4° Parmi les sons masculins, il n'en est réellement qu'un petit nombre dont l'acuité ait besoin d'être adoucie par une consonne d'appui identique dans les deux rimes. Tels sont i, i, u. Maïs i, ê, a, o, même on, ant ont le caractère de sons sur lesquels la voix s'allonge et rend la rime naturellement assez sonore pour que la consonne d'appui puisse y être un ornement parfois, une nécessité non. A plus forte raison, s'il s'agit de sons suivis d'une consonne qui se prononce, tels que eut, our, oir, etc. ;

5° Parmi les régies des traités de versification, une des plus naïves est celle qui autorise l'absence de consonne d'appui lorsqu'un des mots rimants est un monosyllabe, absolument comme si le monosyllabe avait en soi une vertu propre qui le douât à l'oreille d'une homophonic dont ne jouissent pas les polysyllabes. Ainsi infinie peut rimer avec vie, parce que ce dernier est monosyllabe,

mais il ne peu! pas rimer avec envie, parce que ce dernier est dissyllabe ' !

II me semble difficile de contredire que ce qui est bon pour vie doit être bon pour envie, ou ne doit Être bon ni pour l'un ni pour l'autre ;

6° Une autre régie qui n'est guère plus logique veut que ce soit le nombre des rimes au dictionnaire qui accroisse les exigences en matière de consonne d'appui. Ainsi, quoique an!, on, surtout eur, soient des sons assez pleins par eux-mêmes, on exige qu'ils soient précédés de la consonne d'appui, parce que les rimes sont nombreuses, mais on ne les exige point pour les noms eu il, en ui, en ni, parce que les rimes sont rares. Cependant l'oreille ne fait point de différence entre les sons où les rimes sont nombreuses et ceux où elles sont rares. Elle ne fait de différence qu'entre ce qui sonne bien et ce qui sonne mal. Il ne s'agit donc ici que d'accroître les difficultés pour le poète, afin qu'il ait plus de mérite a les vaincre : o le beau, c'est le difficile ! » Mais la difficulté vaincue n'entre en réalité pour rien dans la beauté, et il ne me chault qu'un tableau ait été peint avec la main ou avec le pied, voire avec autre chose ; je ne m'enquête que de savoir s'il est bon;

Somme, tout se résume en ceci :

Faites de beaux vers d'abord. Si la rime y est riche, tant mieux; si elle n'y est pas riche, ne vous en travaillez mie, et songez que e qui a suffi à Racine et à Chénier peut bien suffire à un honnête

QUE TOUT LE MONDE t

r DE LA RIME RICHE

k La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues, » disait Pascal. Nous autres Français, nous croyons en la consonne

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