DE L ÉQUIVALENCE DES CONSONNES FINALES
Tout en exigeant en principe la rime aux yeux, les traités de versification admettent l'équivalence de certaines consonnes finales :
1° c,g, k, q (alambic-brick, blanc-rang");
1° d et / (allemand -amant) ' ;
3° m et n (faim-fin, parfum-commun);
4° i, x et î (paix-épais, lassès-assez) ;
5° / et pb (nef-Joseph).
Rien à dire lorsque les consonnes se prononcent de même (alambic-brick, nef-Joseph).
Mais lorsqu'elles ne se prononcent pas, quoi de plus contre raison que d'accepter l'équivalence de telle consonne, et de proscrire l'équivalence de telle autre ; ou de proscrire l'absence de consonne à la finale dans l'un des mots (ce qui est exactement la même chose qu'une consonne qui ne se prononce pas)?
Pourquoi faire équivaloir ( et d et non pas / et c, ou t et b? Pourquoi ( et d ne blessent-ils pas l'œil par leurs différences de forme, tandis que le / et le c le blessent? Est-ce parce que c a un gros ventre, tandis que t est sec comme un échalas?
Mais cette régie, aujourd'hui inexplicable, a été très juste en son temps. Elle est le témoignage d'une prononciation qui a cessé d'exister. On admettait l'équivalence de t et de d parce que, à la fin d'un mot, d prenait le son de t. Brigand, à la rime, se prononçait brïgantt et non brigandd 2 . De même encore aujourd'hui dit-on un brigand l'odieux et non un brigand d'odieux.
Mais puisqu'on ne dit plus brigantt, mais brigan, pourquoi ne puis-je pas faire rimer brigand avec calogan ? Et puisqu'on ne dit plus
i. Banville a renchéri là-dessus, et il a mini/s la « règle * de l'identité absolue des consonnes terminales : * Un mot terminé pat un T ne psut, Hw fmiU gnsàirt, rimer une un anlre met qui ne ail £•« lirmiui j<,u- m: T ■> (pigo ;;). — Los ombres de Richelel et de Quïtard doivent eu ôire humiliées !
3. Il y eut de bonne heure tendance a ne pas prononcer la finale. Ainsi Ronsard fait rimer : rimg-itt'/.-iitl , goiui-j'ivnr , lilMiJ-trunc, Monil-img.
BIXES FAUSSES QUOIQUE BÉGUIJÉltES. THÉOUIE DE LÀ RIME A L'ŒIL IQJ
blank et tremblant!, mais Won et Iretnblan, pourquoi ne puis-je pas faire rimer tremblant et blanc?
L'habitude de se conformer, sans y regarder, à ce qui a été écrit avant soi, a fait commettre d'assez plaisantes méprises à uos traités de versification. Parmi les consonnes finales équivalentes à c, ils placent g. C'était fort bon du temps que l'on prononçait sank, rank'; cela rimait avec blank, flank. Mais aujourd'hui c et g ne s'équivalent plus que lorsqu'ils sont muets, c'est-à-dire lorsqu'ils sont comme s'ils n'étaient pas. Si j'observe rigoureusement les règles, je ferai rimer brick à Zadig, trafic à un bon %ig, et notre directeur de îa Martinière, M. Latig, qui s'est si brillamment conduit à Belfort, rimera avec rose batik ou avec monsieur Banc. D'évidence, des traités aussi peu exacts sont à remanier 2 .
On admet aujourd'hui l'équivalence de ain et in, et c'est i bon droit, puisqu'il n'y a plus de différence entre la prononciation de vain et celle de vin. Mais cette différence a existé, et vous ne trouverez pas, durant tout le moyen âge, ces deux sons associés à la rime. Au xvn' siècle on disputait encore sur le droit de faire rimer deux sons que les puristes prétendaient ne pas devoir se prononcer de même.
Mais si l'on a conformé la règle à la prononciation dans cette circonstance, pourquoi ne pas la conformer dans les autres?
Pour une pratique déraisonnable, il faut toujours inventer une théorie qui tâche à l'expliquer, sinon qui la justifie. 11 fallait donc inventer quelque chose pour motiver nos belles régies sur la rime à l'œil. Voici comment l'on s'en est tiré :
a Ce n'est pas par la prononciation des mots qui se font entendre dans le débit des vers que l'on doit juger de la cor-
0115-110115 dit, le c tendait A devenir muet après la consonne taire de rimes, Tabourul, a une, renvoie à uni, et autorise la rime de l'un avec l'autre. Pourquoi nos traités modernes n'en font-ils ras autant; A demander au génie profond et subtil de ceux qui ont décrète la rime i l'œil.
2. Le traité de MM. le Goffic et Thieulin (le premier est le très charmant poète qne l'on connaît) ne tombe pas dans ces chinoiseries, mais tout bien fait qu'il est, étant destiné aui écoles, ïl n'a pu moins faire que de reproduire les régies t officielles ». ObiOwtîonl ivr VAii it vtriiprr. 1 J
rectîon de la rime, mais par celle qui aurait lieu dans le cas de la liaison(!)'. »
En effet, si le ciel tombait, il y aurait bien des alouettes de prises, mais voila, il n'est pas tombé jusqu'ici I Si l'on avait a faire la liaison entre deux rimes et les mots suivants, sans doute qu'il faudrait suivre la règle pour rimer à l'oreille, mais si l'on n'a pas à faire cette liaison ?