‹ Modestes observations sur l'art de versifierChapitre 65 sur 101 · GRAMMATICALES AMENÉES · texte numérisé non relu

GRAMMATICALES AMENÉES

Il me paraît que la poésie française y gagnerait beaucoup si l'on voulait secouer le joug de cet usage déraisonnable et tyrannique. Donner aux auteurs de nouvelles rimes, ce serai! leur donner de nouvelles pensées, car Vasstijtltisamait à la rime/ail que Souvent On ne trouve d.;u; la Luig:;: qu'un seul mot qui puisse finir un vers : an ne dit presque jamais ce qu'on voulait dire; on ne peut se servir du mot propre, et l'on est oWgé de chercher une pensée pour la rime, parce qu'on ne peut trouver de rime pour exprimer ce qu'on pense.

C'est à cet esclavage qu'il faut imputer plusieurs impropriétés qu'on est choqué de rencontrer dans nos poètes les plus exacts. Les auteurs sentent encore mieux que les lecteurs la dureté de cette contrainte, et ils n'osent s'en affrandnr.

Et dire que pas un poète, même de ceux qui se sont qualifiés de révolutionnaires, n'a tenté de se délivrer de ces taies intellectuel] es ; que Victor Hugo, qui a trouvé bonnes des rimes telles que déchus et Jean Huss' (voyez page 167), c'est-â-dire des assonances dont ne se contentait plus le xn e siècle, n'a pas osé faire rimer marbre et arbres, qui sonnent rigoureusement de même; et qu'il a préféré donner des entorses au bon sens plutôt que de ne pas rimer pour les yeux :

J'étais froid comme les marbres...

Je parlais des fleurs, des arbres;

Que dis-je, au bon sens, voire à la grammaire :

O vieux pots égueulés des soifs qu'on ne dit pas I Le pluriel met une S à leurs meas culpas.

Eh non, ce n'est pas le pluriel, c'est la rime pour les yeux, qui met une s!

Une foule de vers modernes ont l'empreinte désagréable de cette préoccupation. Qui ne se rappelle ces jolis vers des Chants du Crépuscule :

Soyez comme l'oiseau posé pour un instant

Sur les rameaux trop frêles, Qui sent plier la branche et chante cependant, Sachant qu'il a des ailes.

Je les ai rencontres inexactement cites par un auteur :

Soyez comme l'oiseau posa pour un instant Sur h rosier trop frite.

L'avait-U fait par inadvertance ? C'est probable. Mais comme les oiseaux ne se posent pas généralement sur un très grand nombre de rameaux à la fois, je crois que îa faute était heureuse.

Il est évident aussi que ce n'est que comme contraint et forcé que M. Leconte de Lisle a mis sables au pluriel dans ces vers superbes :

Et le monde illusoire aux formes innombrables S'écroulera sous toi comme

Cependant de tout temps les poètes ont supporté assez impatiemment le joug de la rime à l'œil, et si aucun n'a jamais poussé la témérité jusqu'à mettre à une rime une s de plus qu'à l'autre (il paraît que pour cette consonne c'est plus grave), on les voit de temps en temps s'émanciper, qui à mettre un /, qui un p, qui un g. Régnier écrivait :

J'en fais autant d'itat du long comme du court', Et mets en la Vertu ma faveur et ma cour.

Si selon l'intérêt tout le monde discourt, Et si la vérité n'est plus femme de cour.

Les naïfs éditeurs de l'édition de Londres, 1730, ont préféré faire une monstrueuse faute d'orthographe, et orner partout d'un I le substantif cour, ma co»ri(!!), à seule fin de ne pas sortir des . régie, ,.

Molière et Racine ont fait rimer seing et main, et la Fontaine s'est souvent écarté de la rime à l'œil :

Il lui fait signe; elle accourt...

Elle retira l'os, puis pour un si bon tour, Elle demanda son salaire...

La seconde, par droit, me doit échoir enear.

Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus/orf.., A l'œuvre on connaît l'artisan...

Des abeilles supposant.

Chacun porte un regard comme un cœur différent ; L'un croit voir un héros, l'autre voir un tyran.

Et M. de Banville, qui aurait dû embrasser ici Voltaire pour l'amour de la « consonne d'appui a, a la férocité de lui dire « qu'il rime aussi mal que possible a !

Baudelaire a fait rimer malin et teint, Boucher et débouché :

Ma pauvre muse, hélas, qu'as-tu donc ce malin? Tes yens creus sont peuplés de visions nocturnes, Et je vois tour à tour, réfléchis sur ton teint... Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher Hument le vieux parfum d'un flacon débouché'...

De toutes les vieilles régies de la rime, il n'en est qu'une seule que Victor Hugo et après lui ses élèves aient jeté par-dessus bord;

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