‹ Modestes observations sur l'art de versifierChapitre 70 sur 101 · DU MOT A LA RIME DANS LES VERS FUNAMBULESQUES 1CK · texte numérisé non relu

DU MOT A LA RIME DANS LES VERS FUNAMBULESQUES 1CK

Évidemment cette loi ne serait plus de mise s'il s'agissait de vers grotesques, ou funambulesques comme on dit aujourd'hui. L'effet, au contraire, est d'autant plus drôle que l'auteur a mieux pris le contre-pied des régies de la poésie o soutenue », suivant l'expression de nos pères. C'est de la sorte que, dans un vers qui a tout à fait la coupe romantique, Racine a mis spirituellement à la rime le mot car :

Je veux dire la brigue et l'éloquence. Car D'un côté le crédit du défunt m'épouvante...

Pour les effets comiques et baroques, à Banville le panache :

Jadis le bel Oscar, ce rival de Lauzun, Du temps que son habit vert pomme était dans un État difficile à décrire...

Comme les romans

Que fonde

Le joyeux About,

Elle avait pris tout

Le monde

Il y a encore autre chose dans le mot au bout du vers que la caractéristique du sujet, il y a le rapprochement avec l'autre mot formant rime.

Ce rapprochement doit offrir de l'intérêt, mais il est pour cela nécessaire que les mots rapprochés ne soient pas parents, que le second ne vienne pas susciter la même idée que le premier. De là, proscription très justifiée de la rime du simple et du composé : venu-revenu, sacré-consacré, etc. Manifeste que dans les Times suivantes l'idée aussi bien que le son se répètent :

^ Grondait au moindre bruit, et las de le veiller,

Écoutait si son souffle allait le réveiller.

(Lamartoib.)

Le résultat ne serait pas modifié, si, au lieu d'appeler la même idée, le second mot à la rime appelait une idée, à la vérité, coa-

Olitn'itlio'ii mr l'Art de veriifier. 1

traire, mais de même nature, comme serait am! et ennemi, malheureux et heureux.

Il est cependant un cas où le simple et le composé non seulement peuvent mais doivent rimer, c'est lorsque l'association des mots parents est le seul moyen de mettre en relief l'opposition que l'on recherche; lorsqu'ils forment une antithèse que rien ne pourrait remplacer. Ainsi dans les vers suivants :

Vous savez où le Vrai finît ou bien commence!

Ignorez-vous en cor que l'hicr/tlulité

N'est que l'envers moins doux de la Crédulité?

Ici, tout autre mot à la rime eût singulièrement affaibli ou même dénaturé la pensée, et si l'on eut placé ces mots principaux dans le corps du vers, ils n'eussent plus sollicité au même point l'attention.

C'est un sentiment analogue à celui-ci qui, parfois, contre toutes les règles, a autorisé la répétition à la rime du même mot, lorsque cette répétition constitue la pensée même, comme dans les vers de Lebrun, qui courent tous les traités de versification :

Sa voix disait encor Et tout le fleuve au

Toutes les règles d'ailleurs c faut savoir user :

loin répétai

Eurydice !

t leurs exceptions motivées, dont il

I, Les Allemands n'ont pas nos scrupules. Ils répètent le même mot a la rime, mais en le faisant précéder de une ou dent syllabes rimantes : » Wïe das Won so wichtig dort u/ar, « Weil es ein gesprocheu It'orI vmt.

(Puissante ainsi que la Parole, parce qu'elle (la Foi) était une Parole prononcée.) (Goethe.) « Nicht îmmer am besten nfabren ht « Wer am aeltesteo von Jahrta id. . (Le plus espérimenté n'est pas toujours le plus âgé.)

(BODEHStEDr.)

On considère cela comme une rime très riche. D'autres fois la répétition du même mot constitue un effet. Dans un ghasel de doute vers, de Platen, le mot mir (à moi) revient sept fois 1 la rime. Dans un autre, de Goethe, sur vîugt vers, le mot ' it (ivresse) revient neuf fois i la rime. Toutefois, c'est loin d'être agréable.

Dit l'j

...On les fera passtr pour cornes, iraal craintif, et cornes de licornes.

Un critique a biscornu » aurait proscrit ces charmants vers de la Fontaine, où la répétition des mots est un effet voulu et heureux, les aurait proscrits, dis-je, parce que licorne est un composé de corne.

Les parnassiens ont renchéri sur la règle qui exclut la rime du simple et du composé, et le Dictionnaire de N. Landais a, pour la première fois, opéré la division des simples et des composés (l'auteur s'en flatte comme d'une précieuse innovation), à celle fin que le poète fût tout de suite éclairé sur les mots dont le rapprochement lui est interdit. Il y a de bien agréables choses dans ce bréviaire des poètes de la rime riche. Tu y verras, par exemple, que circoncis est un composé de concis, partant qu'ils ne riment pas. Pourtant, à y réfléchir de prés, un auteur concis et un auteur circoncis, il me semble que ce n'est pas exactement la même chose. Tu y liras qu'exquis est un composé i' acquis, que rodotnonl est un composé de mont, qu'une averse de pluie est un composé d'adverse'; qu'abondant est le simple de redondant, etc., etc. Y a-t-il, dans tous les vieux traités de versification, aussi friand morceau que cela?

Les parnassiens, paraît-il, ont trouvé qu'il y avait trop de mots rimant entre eux, et ils se sont efforcés d'en diminuer encore le nombre. De progrès en progrès on arrivera a ne laisser subsister que quelques rimes, qui devront servir à tout le monde. Cela s'appelle protester contre les règles asservissantes de Malherbe et de Boileau 1 .

Bien remarquer que, lors même que les rimes ne seraient pas formées d'un simple et d'un composé ou de deux composés tirés

i. Eal-il nécessaire Je dite que les deux mots n'ont pjs mfmc un rapport d'étymologie?

i. Malherbe, dit Racan, n'admettait pas les rimes temps-printemps, jvnt -séjour, où, comme N. Landais, il voyait le simple et le composé. Mais lorsque le simple et le composé ont pris des sens complètement différents, ils sont en réalité devenus des tnms différents, ci l'on serait fou de se priver de leur usage.

112 ttUCES BANALES. DE LA RIME EN ÉPITHÊTES

d'un même simple, elles n'en seraient pas moins mauvaises si, pour être tirées d'éléments linguistiques différents, elles n'en représentaient pas moins des idées parentes. Ce n'est pas pour avoir fait rimer tyran et différent (une de ses rares bonnes rimes) que Voltaire « rîme aussi mal que possible », c'est pour avoir éternellement associé des mots où la banalité le dispute a la parenté. Le malheureux s'est efforcé de les faire rimer aussi richement que possible. Mais hélas, ce n'est pas toujours la richesse qui fait le bonheur, même des rimes :

Même il était dans Thèbe en ces temps malheureux Que le ciel a marqués d'un parricide affreux... Ce n'était point, Égine, un flot tumultueux, De mes sens enchaînés enfant impétueux...

Peuple qui, dans ce temple apportant vos douleurs, Présentez à nos dieux des offrandes de pleurs. Digne de sa naissance et de qui h fureur Remplira l'univers d'épouvante et d'horreur.

Il y en a comme cela, non par centaines, mais par milliers. C'est de tels vers qui sont pour exciter <t la fureur » et remplir l'âme « d'épouvante et d'horreur ■ ! a

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