DES RIMES BIZARRES
De ce qu'il faut éviter les rimes qui réveillent la même idée, il ne s'ensuit point qu'il faille constamment, comme Hugo, rechercher le contraste, en opposant l'extrême diversité des sens A l'extrême identité des sons. Ainsi que le disait M. Brunetière, c'est proprement la définition du calembour. En parlant de la rime riche, nous avons déjà vu quelque chose de ces recherches baroques.
Et parce qu'il est bon d'éviter les rimes éculées où tout le monde a mis le pied (ceci est relatif, car les rimes des romantiques s'éculeront à leur tour, et il en est déjà plus d'une qu'on peut jeter aux équevilles), ce n'est point une raison pour chercher, sous prétexte de nouveauté, des rimes biscornues. Encore moins si ce sont des termes abstraits. Tu n'imiteras donc pas Banville quand il écrit :
A présent que tu fuis ver Pure t'enivrera du ryihm
l'astre oii la musique hyperphysiqiu.
Garde-toi de suivre le conseil de Gautier et de Banville, de puiser dans les dictionnaires des mots nouveaux; d'abord parce que personne ne les comprend (les vers sont faits pour être compris), puis parce qu'ils sont essentiellement procréateurs de chevilles. Pour amener à la rime le mot girel, que personne ne connaît, Hugo a été obligé de pousser l'énorme cheville « surnaturel » :
D'un coup prodigieux qui fendii en deux l'homme
Et tua le cheval, et si surnalurtl
Qu'il creva le chanfrein et troua le girel.
Fuyons les mots bizarres, incompréhensibles, et qui, par cela même, prêtent à rire. C'est payer trop cher le plaisir d'une rime nouvelle. N'est-ce pas une fumisterie que d'écrire comme Hugo :
Harizetta, Wermond, Barbo, l'homme égrégore, Juan, prince de Héas, Guy, comte de Bigorreî
Que diable est-ce que cela peut bien être, un homme égrégore? J'ai vainement retourné toute la terre du jardin des racines grecques, sans pouvoir en retirer l'oignon dont j'avais besoin, et je me demande quelquefois avec effroi si je ne serais point un homme égrégore sans le savoir. Ce qui me console, c'est que je serai sans doute le seul à ne pas comprendre'.
vers d'Hugo (ce
lulorïlé), qu'u
Aussi, malgré mon immense admiration pour ]e poète qui a écrit le vers suivant, je ne puis me faire à ce mot de hetisterne, arraché du latin avec le tronc et les racines, pour rimer richissimement avec consterne :
En vain le Grand Pontife a fait un lectùterne...
Au rebours, l'a plus tre étant une partie du vaisseau antique, sans correspondant en français, je trouve naturel que le même poète ait emprunté ici au latin le mot dont il avait besoin. Joint que la forme est moins bizarre que dans leclislertie. Et puis, comment traduire? Une périphrase eût été ridicule. Cette rime neuve me parait donc fort bonne :
Et la flotte captive et le rostre et Taplustre.
Sauf cas d'extrême besoin et pour des substantifs techniques, i! est bon de ne pas introduire de mots latins dans notre brave français. Il n'a que trop gardé de ceux que lui ont infligés les lettrés du xvi e siècle. A cherchera renouveler un peu la langue, il est préférable d'emprunter à nos sources nationales. Ce n'est pas, grands dieux! que je goûte le jargon précieux, incompréhensible, tiré par quelques jeunes poètes de vieux monuments du moyen âge :
Et votre regarder De mon
Chapelets de fine iraeraude, ophite, Ambre coscoté...
Il convient, lorsqu'on veut se servir d'archaïsmes, de ne le faire qu'avec un goût très sûr, une extrême discrétion. Il faut choisir de ces mots qui ne sont plus dans la littérature courante, mais que tout le monde comprend encore, et que l'on est à même de rencontrer dans Corneille, dans la Fontaine, dans Molière, dans Pascal, dans Bossuet. On peut aller — rarement — jusqu'à Montaigne, et bien plus rarement au delà. Mais i! est de nos vieux mots qu'il ne faudrait pas laisser périr, de ces mots savoureux, pleins de moelle, et conformes au véritable génie de la langue. Et, bien plus que
Jl6 TOOI MOTS Oo'n. NE FAUT PAS LAISSE» PÉXIK
dans les vocables, il y a Je quoi prendre dans les tournures, dans les locutions, dans les acceptions, Comme, par exemple, dans le vers suivant de Régnier, veiller, pris substantivement, est heureux :
En vain par le veiller.
Et le mot chaloir dans les
n acquiert du &
J'aime une amour facile et de peu de défense. Si je voy qu'on me rit, c'est là que je m'avance. Et ne me veux chaloir du lieu, grand ou petit. La viande ne plaît que selon l'appétit.
Et le mot appèlii dans ceux-ci :
Pâlis dessus un livre, à l'appétit d'un bruit,
Qui nous honore après que nous sommes sous terre.
Et le verbe ahiilir dans ce distique de Théophile :
Je pensoîs au repos, et le céleste feu
Qiti me fournit des vers s'alentissoit un peu.
Et que le mot visage f;iit bien image dans ce vers de Corneille :
Un moment donne au sort des visages divers.
Pourquoi ne pas ressusciter aussi certains mots utiles si sottement proscrit par les grammairiens? Pourquoi ne pas reprendre l'usage de la préposition dessus au sens de sur, devant que- au sens d'avant que, avant de :
Si devant qi
des
aurir, la triste Bérénice
i trépas laisser quelque vengeur...
On aurait ainsi des doublets précieux aux poètes. Plus d'un vers a été manqué, faute d'un mot sous la main. Pour une syllabe Martin perdit son âne, je veux dire abîma son vers.
L'étude du mot à la rime conduit naturellement à l'étude