DES SONORITÉS DANS LE VERS
:s (et c'est là ce qui le différencie de la prose) peut avoir en lui-même un charme indépendant de la pensée, et qui est dû à l'agrément des sons. La pensée doit s'y ajouter sans doute, mais sur le premier moment l'oreille est charmée sans comprendre. C'est, à un degré moindre pour le vers, ce qui se passe en musique, où les sons ont en eux-mêmes une valeur d'harmonie différente de l'expression, à ce point qu'il est de certains morceaux auxquels on peut prêter des expressions contradictoires, si seulement l'on change le mouvement.
C'est pour cela que Gautier, lisant sur une affiche : Racabout des Arabes, s'écriait, ravi en admiration : « Quel bel hémistiche final! »
Pour mon compte, je n'ai jamais fait qu'un beau vers dans toute ma vie, mais pour être beau, il est beau :
Le fils de Khrysaor et de Kallirohé '.
Et si, comme pensée, il ne signifie pas grand'chose. Je sais bien que tu vas te moquer de moi, et me dire que ce vers n'est pas beau. C'est qu'alors tu ne t'y entends que peu. Je m'en rapporte aux plus malins d'entre les faiseurs de vers, et qui doivent le mieux s'y connaître, à M. de Hérédia, à M. Leconte de Lisle, à ce pauvre Banville, s'il vivait encore. S'ils disent que ce vers est mauvais, surtout Banville, je consens à perdre tout ce que je n'ai pas.
On sait que Victor Hugo a des vers qui ne sont qu'une série de noms propres. Au gré de Gautier, c'étaient les plus beaux qu'eût jamais écrits le grand poète :
Soit qu'à Vitavaubin Vitaconlud réponde...
Ponce, qui tient la mer d'Irun à Biscarosse, Rostabat le Géant, Ma ter ne- le -Féroce, Blas, Ramon, Jorge, et Ruy-le-Subtil leur aîné...
C'est Pancho que la crainte accompagne,
Genialis, Sforon qu'Urge! a pour fardeau, Gildebrand, Egina, Pervehan, Bermudo, Juan, Blas- le-Capti e u x , S an c he- le-F ra tricide. . .
Je n'ai pas l'enthousiasme si féroce que Gautier, et je préfère ces vers qui ont peu de noms propres :
Ariane, ma sceur, de quel atn< Mourûtes -vous aux bords où v
s fûtes laissée?
Mais on ne peut nier que le chois des sonorités ne tienne une place énorme dans le vers, et que la beauté de la forme n'y soit, dans une certaine mesure, indépendante de la beauté de la pensée.
« Rien de plus beau, dit M. Bmnetière, que quelques pièces d'Hugo dont une critique exacte ne laisserait pourtant pas subsister un seul vers, si même on ne prouvait avec la plus grande facilité qu'au fond elles ne signifient rien, d Ceci est un des paradoxes coutumîers à M. Bmnedére, mais le paradoxe est a la vérité ce que la puce du microscope est à la puce du sein de M llc Desroches, qui était tout de même une puce, quoique plus petite que l'autre.
Un soir, chez Laprade, M ra = Amélie Ernst lisait des vers. Elle débita — très bien, avec un accent profond — le sonnet de Belléropbon, alors dans sa primeur :
La Chimère a brisé son front contre l'Azur; Elle fouettait les deux de ses ailes meurtries Et le fer de ses pieds rayait le cristal dur... Le cavalier tomba. — Des gens, dans les prairies,
Virent cet homme étrange, en son rouge pourpoint, Se traîner et gémir longtemps sur l'herbe verte. Pareil au sang nouveau d'une blessure ouverte, Une lueur captive étincelle â son poing...
Il cria : o Les Dieux ont le ciel, l'ivresse est mienne! A sa ceinture il prit une coupe ancienne, Dans le chêne taillée, avec de rudes nœuds,
Et, riant du poison qui dévorait s<
Il regardait fumer sur ses do ;
Le vin mystique et douit fait du sang des étoiles '.
Quand M me Ernst eut fini, un murmure flatteur indiqua l'impression profonde, remuante, qu'avait faite ce morceau. Ces belles sonorités avaient jeté dans le ravissement. On n'avait pas précisément compris, mais cela n'en était que plus beau! Le mystérieux est une force. Notez que les présents étaient tous gens intelligents et suffisamment lettrés. Je ne crois pas qu'un seul se soit douté qu'il venait d'entendre un sonnet-parodie, absolument incohérent.
Ceci peut donner une idée de la puissance des mots, indépendamment du sens qu'ils représentent. Ce n'est pas en vain qu'Hugo l'a dît :
Oui, vous tous comprenez que les mots sont des choses;
Et c'est peut-être pour cela que, si souvent, dans sa poésie, les choses ne sont que des mots.