‹ Modestes observations sur l'art de versifierChapitre 77 sur 101 · RÈGLES DE L' ENJAMBEMENT Î4J · texte numérisé non relu

RÈGLES DE L' ENJAMBEMENT Î4J

quelles avait obéi Chénier, au moins instinctivement, ont usé de l'enjambement à ton et à travers, et n'ont abouti qu'à disloquer leurs alexandrins.

11 ne faut pas faire des enjambements sans choix, pas plus que sans chois distribuer ses rimes. Voici, je crois, les principales règles qu'il est nécessaire de suivre :

i° Le mot rejeté (aussi bien que le mot qui le précède à la rime) doit être important, digne du rejet ; il doit retenir l'attention ;

Le rejet (sauf, bien entendu, dans la poésie-charge) doit permettre non seulement une forte accentuation sur la rime, mais encore une sorte de prolongement de la voix, de telle façon que la fin du vers se sente toujours. Comme le dit excellemment M. Jules Lemaître, il ne faut pas, pour l'amour de l'enjambement, mettre un accent très fort sur des syllabes naturellement inaccentuées et donner, dans la phrase mélodique, une grande importance à des mots qui n'en ont aucune dans la phrase logique. C'est ce qu'a fait M. Verlaine dans les vers suivants :

Se levant blafarde et solennelle, une Nuit mélancolique...

Le genre de rejet qui se prête le mieux à la fois à un effet fort et à l'observance des régies précédentes, c'est le rejet du verbe, soit actif, soit passif, et le rejet du substantif (régime le plus souvent). Le rejet du verbe est quasi le seul dont Chénier se soit octroyé licence. Nous en avons donné des exemples à la page précédente.

i voici un d'Hugo :

le sainte parole,

Rejet du substantif :

...Le cheval lui desserre Un coup; et haut le pied. Voilà mon loup par ter

(la Font.) A côté d'un torrent, qui dans les pierres coule, Un sépulcre.

(Hugo.)

I46 RÈGLES DE l'eSJAMOEMETCT

3» La beauté de ces effets est duc souvent à ce que le mot rejc est séparé de celui qui le gouverne par une proposition incidente qui permet un repos sur la rime. Becq de Fouquiéres, à l'aide de maintes subtilités (il en est coutumier) sur a la période logique » et a la période rythmique » s'efforce vainement de démontrer qu'il n'y a pas d'enjambement dans ce vers de Chénier :

...Et quand sa bouche, ouverte avec effort.

Mais qu'il y en aurait un si l'on modifiait ainsi l'ordre des mots :

...Et quand, ouverte avec effort, sa bouche Crie...

Eh, mon Dieu, la seconde version, moins bonne pour plusieurs raisons, l'est surtout parce qu'après bouche- il n'y a pas de repos. Et si, au lieu de bouche il y avait voix, ce serait tout à fait mauvais, parce que le mot voix ne permet pas le prolongement de la syllabe forte comme dans le mot bouche.

Toutes les citations que nous avons faites donneraient lieu à la même épreuve. Hérédia dit :

Le Parnasse où, le soir, las d'un vol immortel. Se pose, et d'où s'envole à l'aurore, Pégase.

C'est admirable ! Si l'on avait lié directement le verbe au sujet : ...Où Pégase Se pose. . .

L'enjambement serait acceptable encore parce que Pégase est un long mot sonore où la voix s'étale, mais combien le vers aurait perdu de sa merveilleuse harmonie !

Inutile de pousser plus loin. Cependant citons encore cet enjambement charmant de Vigny, où le sujet est séparé du verbe par une incidente :

i, ses genoux, que sa robe décèle,

jeté

Vf Le rejet du substantif précédé immédiatement de l'attribut, ou de l'attribut précédé immédiatement du substantif, est mauvais, parce que ces mots étant trop liés entre eux, il n'y a pas de pra- ;ment possible de la voix sur la rime. J'ai déjà eu occasion de mentionner ce vers, où l'enjambement est aussi impitoyable que Gessler dans Guillaume Tell :

Oii la brume évoquait un grand Fantôme laiteux et désespérant.

Les suivants ne sont pas plus exorables :

On repousse le bas conseil de tel horrible Dégoût...

(Verlaine.)

...J'eusse pu me nourrir de miel Nouveau pendant des mois.

(Moréas.)

Déesse, dans les cieux éblouissants, la Voie Lactée est un chemin de triomphe et de joie.

(Banville.)

Sans compter que lactée n'est pas même ici un adjectif, mais seulement la seconde partie d'un nom composé.

Je ne connais, dans Chénier, qu'un exemple d'un rejet de ce genre :

...Et d'une voix encore Tremblante : « Ami, le ciel écoute qui l'implore.

Encore est un mot trop faible à la rime, et surtout trop lié avec tremblante.

J'avoue qu'à mon gré l'enjambement que voici fait une tache désagréable dans un bien beau sonnet de M. Coppée :

Cette splendeur rayonne et fait pâlir des bagués Ëparses où l'onyx a mis ses reflets vagues.

5° Mais, s'il y a une pause à la fin du vers, le rejet de l'attribut n'a absolument rien de troublant pour l'oreille, et peut même donner Heu à des effets exquis, témoin ces vers de Chénier :

RÈGLES DE L ENJAKBEUIK?

Je crois !a voir muette et le regard confus,

Pleurante.

Craint les regards de l'autre : inquiet

Confus de son silence.

6° Par raisons équipollcntes , l'enjambement d'un substantif, régime d'un autre substantif, et à lui relié par la préposition de, à, etc., est à rejeter (si ce n'est dans la poésie-charge, où, au contraire, il peut être un condiment) :

s plus, et je voudrais un peu

De repos.

Tressaillait plus profonde à chaque instant autour

D'Eve, que saluait du haut des deux le jour.

Zimzizîmi, sultan d'Egypte, commandeur

des croyants...

La biche illusion me mangeait dans le creux

Delà main...

(Hcco.)

L'autre répond d vue

Dt pays, et voilà sa statistique sue.

Il disait la prière, enseignant le latin Aux fils.

(Sainte-Beuve.)

Pour écrire ces choses, il fallait ne pas avoir compris le sentiment si délicat qui avait guidé Chénier dans le choix de ses. rejets. Les autres, croyant l'imiter, et bien à tort, ils enjambent d'estoc et de taille, au hasard; plaisir d'enjamber, comme nos petits gones qui sautent les ruisseaux sans nécessité. Les poètes à goût sévère, comme M. Leconte de Lisle, M. de Hérédia, M. Sully -Prudhomme, se sont soigneusement gardés de ces vers qui font le grand écart. Aussi avisez que le goût public ne s'y est pas mépris. Aucun vers de ce genre n'a passé dans ce musée de citations communes où sont parvenus les beaux vers, marchant à pas comptés, ou majestueusement assis sur leur derrière, à la façon d'un dieu indien.

7° Évident encore qu'une phrase commencée à l'hémistiche d'un

vers et poursuivie jusqu'à l'hémistiche du vers suivant est toujours fâcheuse, parce que cela donne l'illusion d'un vers complet, et que l'on est toujours tenté de chercher la rime à l'hémistiche du second vers. Mais on peut dire même qu'en thèse générale (il y a de nombreuses exceptions) il est meilleur de ne pas prolonger un enjambement jusqu'au milieu du vers. Cela souvent le fait traîner et coupe mal le second vers. Exemple, dans les vers de Chénier qu'on a lus tout à l'heure, l'effet serait manqué si, au lieu de

Je crois la voir muette et le regard confus, Pleurante. Sa beauté présomptueuse et vaine...

Je crois la. voir muette et le regard confus, Pleurante et courrouça. En vain sa beauté fiére...

Mais au rebours, si l'enjambement est de ceux qui rentrent dans la catégorie n° 6, le mauvais effet en sera atténué par le prolongement de l'enjambement. Les enjambements suivants ne sont pas choquants :

...Cette mamelle flasque Qui s'en allait au vent comme s'en va la basque D'un vieil habit râpé...

(Gautter.) Le long du bord serpente un lierre entremêlé D'hélicryse aux fruits d'or.

(L. DE Lisle.)

Néanmoins, je crois que cela eût encore mieux valu, si, au lieu de couper le dernier vers en deux parties égales, l'enjambement eût été prolongé deux syllabes plus loin, ou se fût étendu jusqu'à, la fin du vers.

Évident aussi que l'enjambement est un <t effet » qui, comme tous les autres, doit être ménagé, réservé pour frapper les grands coups. Ces deux enjambements de suite dans la Fontaine ne sont pas agréables :

REGLES DE L ENJAMBEMENT. DE L IStVEHSli™

En disant ces mots il se jette Sur l'art, qui se détend, et fait de la sagette Va nouveau mort,

On a cité plus haut, de Belleau et de la Fontaine, des enjambements successifs qu'on eût aimés à voir éloignés l'un de l'autre.

Manifeste encore cjue l'enjambement peut être plus fréquent et plus libre lorsque le sujet est plus familier. Ces enjambements charmants de la Fontaine seraient médiocrement à leur place dans la poésie lyrique :

...Est-il juste qu'on meure Aupied levé? Attendez quelque peu...

Enfin me voila vieille ; il me laisse en un coin Sans her'bt...

Et les enjambements des Plaideurs ne seraient pas à leur juste endroit dans Atbalk.

Pour le choix des enjambements, l'oreille d'abord, le tact ensuite, donueront l'exact tempérament. Le difficile est moins de sentir ce qui n'est pas bon que de trouver ce qui est meilleur.

de l'inversion

La langue française est une langue analytique. Quand on énonce une proposition, on met d'abord le sujet, puis le verbe, puis le régime : k Daphnis aime Chloé ; o car n'ayant pas de désinence particulière pour le cas-régime et le cas-sujet, si l'on déplaçait les mots, l'on ne saurait plus quel aime et quel est aimé.

Cependant, si la phrase est plus compliquée, l'ordre des mots peut n'être pas aussi rigoureusement invariable. Et ce qui peut montrer à M. Psichari qu'il y a une langue pour la prose et une langue pour la poésie, c'est qu'on a toujours admis en poésie de certaines inversions que ne supporterait pas la prose, et que nos jeunes poètes en font plus que jamais, et quelquefois plus que de

BANVILLE tr FBATIQUÉE PAR LUI 1JI

Quoi qu'il en soit, on comprendra que j'aie voulu m' éclairer sur l'emploi de l'inversion en poésie. J'ai recouru à mon oracle habituel, le Traité de Banville, et voici ce que j'y ai lu :

Quant a la construction des phrases, elle mérite que je lui consacre un chapitre spécial, pour faire pendant i celui où j'ai traité des licences.

Il n'en faut jamais.

Là se clôt le chapitre, Et en tête du suivant, Banville reprend :

Et puis? Voilà tout. Rien ne vous autorise à mettre la charrue avant les bœufs, à marcher sur la tête, et à empoigner l'épée par la pointe, parce que vous écrivez en vers...

Bon, me dïs-je, voila qui est net. Si jamais l'on me prend à faire ; inversion, je veux bien tomber de six pouces de haut sur la

pointe d'un oreiller!

Or, voici qu'ouvrant les poésies du môme Banville, j'achoppe sur

ce vers (bien mauvais, mais pas à cause de l'inversion) :

Ainsi du temps passé relevant l'hyperbole...

Puis sur cet autre où vraiment l'inversion n'est pas heureuse, car elle fait équivoque :

Sa colère amoureuse e Puis sur

Et de vos ennemis exterminant Je reste,, . Puis sur

Et de ses dents de lys fit briller la blancheur...

ougru

Et du bassin d'azur son petit soulier bleu Effleurait les porphyres...

Puis sur cette inversion féroce, où une bonne lieue sépare le substantif de son verbe :

...De Cidalise, Ayant rimé trop tôt, je pense il n'en eût point.

Or quoi! me dis-je, Banville, lui aussi, met la charrue devant les bœufs, marche sur la tête, prend l'épéc par la pointe ! Ce n'était pas la peine de tant prêcher l'horreur du crime pour s'y livrer sans vergogne.

La vérité est que Banville, trop imbu de l'aimable légèreté du boulevard, s'est laissé aller au plaisir de faire une pointe, sans penser plus loin, sans chercher à se rendre compte de rien. II est difficile d'unir plus de tranchant à moins de raison.

La vérité encore, c'est que l'inversion, comme les autres procédés littéraires, est un moyen (volontaire souvent, quelquefois involontaire) de produire un o effet ». Comme de tous les procédés littéraires, il n'en faut user qu'avec la plus extrême réserve, et en se référant moins à des règles qu'au goût. Si Banville y avait apporté la moindre réflexion, il aurait compris que l'inversion parfois donne précisément le moyen de mettre à la rime le mot important, qui, s'il eût été à sa place dans l'ordre logique, aurait perdu toute sa valeur ; c'est le moyen de faire saillir l'image, de frapper i'esprit du lecteur! Dites, est-ce que tout le prix de ce superbe vers de Molière n'est pas dans l'inversion qui a placé à la rime le mot châtiments :

Tombent s

ii du ciel les plus grands châtiments!

Que serait-il ce vers, sans inversion, qu'une platitude :

Que tous les châtiments du ciel tombent sur moi?

Des inversions en vers, s'il en faut ! mais il en faut en prose ! Lorsque Bossu et s'écria :

O nuit désastreuse 1 ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt; Madame est morte I

« L'auditoire éclata en sanglots, dit Voltaire, et la voix de l'orateur fut interrompue par ses soupirs et par ses pleurs, o

Eh bien, supposons Bossuet se pliant aux règles (je ne dis pas aux exemples) de Banville, il eût dû dire :

O nuit effroyable où cette étonnante nouvelle : Madame se meurt, Madame est morte, retentit tout â coup comme un éclat de tonnerre 1

11 est probable, fait remarquer Condillac, si peu poète cependant, que cette phrase n'eût fait verser de larmes à personne.

Les anciens traités, pour l'emploi de l'inversion, donnent des règles fort compliquées, fondées tout entières sur les relations grammaticales. Je me fie beaucoup plus aux règles fondées sur les impressions de l'oreille. — L'œil, s'il s'agit d'orthographe ; l'oreille, s'il s'agit de vers; l'aile, s'il s'agit de perdreau. Et la preuve, pour l'orthographe, c'est que, encore bien que je ne l'aie point apprise, je m'y entends aussi bien que petit compagnon; et si ne fais-je jamais de faute que sans le savoir. Suis-je incertain de l'orthographe d'un mot, je l'écris des diverses manières entre lesquelles j'hésite; puis, me plaçant à quelque distance, je compare. Je penche la tête à droite, à gauche, je digue des yeux, et je vois ce qui e fait le mieux a, comme les peintres pour un tableau. Riez, si vous voulez, mais dix-neuf fois sur vingt, j'attrape l'orthographe juste. De même pour le vers. Je l'écoute bien, et l'oreille a la bonté de me dire s'il est mauvais ; mais voilà l'épine r elle ne pousse pas la complaisance jusqu'à me dire où prendre le bon.

Enfin, vaille que vaille, voici quelques observations, je n'ose dire quelques règles.

i° Éviter rigoureusement toute inversion tant soit peu forcée, et surtout toute inversion qui peut, au premier abord, faire équivoque dans l'esprit. Tu ne te régleras donc pas sur l'effrayante inversion d'Hugo, que nous avons déjà eu occasion de citer ;

La montagne

S'associe aux fureurs que la guerre combine Et devient des forfaits de l'homme concubine

s'agit pas ici de l'homme concubine, comme ailleurs de la fumée Êrostraie, de la flamme Néron, de la chenille Campé, du vaincu rayon, de la géante nuit, de la vie éclair, du cheval aurore, de la biche

2U hEgles

illusion et de tant d'autres, mais c'est la montagne qui est la c

cubine des forfaits, etc. Cette observation n'était pas inutile.

N'use pas davantage de cette autre inversion, plus terrifiante encore :

Une pierre servait a ce voleur de banc; (Hugo.)

Car, à ouïr ce vers, je suis convaincu qu'il s'agit d'un homme qui avait pris la fâcheuse habitude de voler les bancs. Et cela me rappelle ce beau vers où il est question d'une mère tellement affamée qu'elle en a mangé une porte ;

Ma mère, en mon cachot, seule à manger m'apporte.

Ne dis pas non plus avec le sévère Malherbe r

Quel astre malheureux ma fortune a bâtie I

Car on serait persuadé que c'est la fortune qui a bâti l'astre, tandis que Malherbe a voulu dire que c'est l'astre qui a bâti sa fortune, encore bien que j'aie vu rarement des astres faire l'office de maçons.

2° Proscris l'inversion immédiate de deux substantifs dépendant l'un de l'autre, surtout lorsque la phrase s'arrête après le second :

Donc, ne pas dire ' comme Ronsard :

Celuy fut ennemy des Déliez puissantes, Et, cruel, viola de nature les lois ;

Ni comme Baïf :

Avait no\v Jii ht::tp !■: labourage;

Et ne point imiter cette inversion horrifique de Voltaire :

Quand de Marseille il quitta les pénates, Pour attaquer de Maroc les pirates ;

, qui n'est pas plus alléchante :

De mon neveu le jockey vous amuse;

J'ai cm d'abord que c'est le jockey qui est mon neveu. La suivante, de V. Hugo, peut se mettre honorablement dans un musée tératologique :

Vos préjuges qui font vos yeux de brouillards ivres ;

J'ignorais qu'on put avoir des yeux de brouillards : en vieillissant quelque chose.

u'on put on apprend toujours

Et pourtant cette

ivait une pause après yeux

phénomène serait admissible si l'on

Tels sont vos yeux, de brouillards ivres;

(En supposant cependant que les yeux puissent s'enivrer de brouillards, ce qui est une autre question.)

î° Si le second substantif est suivi d'une épithète qui allonge la période, l'inversion (sans être merveilleuse) est moins pénible. Victor Hugo dit :

k vii.'l.i: ■■■;„■;,■.

C'est infiniment plus supportable à l'ouïr que s'il y avait, transformant l'alexandrin en 5-(-5-

Moi, je violai du vers le cadavre.

Ce n'est pas à dire que, tel qu'il est, le vers soit aimable. Il fallait n'avoir aucune idée du goût (le goût, c'est la morale de la littérature) pour présenter une image aussi absolument ignominieuse; mais ceci n'est pas la faute de l'inversion.

4° Si le second substantif est suivi d'un verbe dont il est le sujet, le contact des deux substantifs n'a plus rien de choquant. Témoins ces jolis vers de M. Armand Silvestrc :

OÙ de mes premiers jours la gaîti s'envola... Des blancheurs de ton corps des lys s'élèveront.

illusion et de tant d'autres, mais c'est la montagne qui est la concubine des forfaits, etc. Cette observation n'était pas inutile.

N'use pas davantage de cette autre inversion, plus terrifiante encore :

Une pierre servait â ce voleur de banc; (HUGO.)

Car, à ouïr ce vers, je suis convaincu qu'il s'agit d'un homme qui avait pris la fâcheuse habitude de voler les bancs. Et cela me rappelle ce beau vers où il est question d'une mère tellement affamée qu'elle en a mangé une porte :

Ma mère, en mon cachot, seule à manger m'apporte.

Ne dis pas non plus avec le sévère Malherbe :

Quel*

a fortune a bâtie!

Car on serait persuadé que c'est la fortune qui a bâti l'astre, tandis que Malherbe a voulu dire que c'est l'astre qui a bâti sa fortune, encore bien que j'aie vu rarement des astres faire l'office de maçons.

2° Proscris l'inversion immédiate de deux substantifs dépendant l'un de l'autre, surtout lorsque la phrase s'arrête après le second :

Donc, ne pas dire ' comme Ronsard :

Celuy fut ennemy des Déliez puissantes, Et, cruel, viola ik tu/me ks lois;

Ni comme Baïf :

Avait noyé Jcs krufi k h, iter cette inversion borrifique de Voltaire :

Quand Je Marseille il quitta les pénates, Pour attaquer île Maroc les pirates;

«se; lie

er, les

aura

aux

;ques

as disons i le moyen

, S 6 Kta.ES

(N'aimez- vous pas mieux cette image que le o cadavre fumant e violé » de Victor Hugo f)

5" L'inversion d'un adjectif et d'un substantif esl bonne. Quoi de plus charmant que l'inversion dans ce vers de Chéoîer :

Je n'a,

s point en vers, de délices trenipis.

6° Règle générale : il est bon de séparer par une épithéte, un verbe, un membre de phrase, les deux substantifs en relation. Si V. Hugo eût dit :

Du vers je violai le caàawe fumant,

L'inversion eût été meilleure, toute question d'image mise à part. C'est ainsi que l'inversion suivante de Chénier est excellente :

Des JxMimis et des dieux implorant le secours.

Malherbe eût dit :

Des hommes et des dkux le secours implorant.

C'eût été d'autant plus détestable qu'à la première inversion fût venue s'ajouter celle de secours implorant.

Très belle inversion de M. Leconte de Lisle, l'homme de notre temps qui a fait les plus beaux vers (je ne dis pas les plus sympathiques) :

Des larges nymph'iis contemplant les calices.

Et quel beau renversement de la construction dans ce vers de Laprade :

C'est du soleil de mai qu'Hermia nous est nie.

Laprade, au reste, emploie toujours l'inversion avec beaucoup de goût :

Pour les bois, de ses saurs elle fuyait les rondes.

Essayez, comme voudrait M. de Banville, d'oter l'inversion des vers suivants :

Vous avez recueilli l'esprit Je toute chose, Et des lires divers traversés jusqu'à nous, Gardé ce qu'en chacun Dieu sema de plus doux... Les oiseaux ses amis et les forets ses sœurs Ont tous de sa puissance éprouvé Us douceurs.

6° Inutile d'ajouter que toute inversion qui sépare les mots dans des locutions, des phrases toutes faites, consacrées par l'usage, ou qui sépare une préposition d'avec son complément ne peut être admise. Sont témoins ce vers de Corneille :

Malgré de nos destins la rigueur importune,

Et le célèbre vers qu'un mauvais plaisant, j'imagine, a attribué a M. Camille Doucet :

Va, mon (ils, <!e chemin suis ton petit botrfiotnme.

On pourrait présenter mille autres exemples d'inversions à proscrire, en les classant en catégories nombreuses, sinon sans nombre; mais à quoi bon? Si vous avez le tact un peu affiné et l'oreille de même, vous sentirez la chose d'abondant, sans vous évertuer, comme nous disons à Lyon, un peu crûment, « à chercher les poux parmi la paille. »

de l'ëlision

Le présent livre n'est pas un traité de versification. On n'aura donc que peu de chose à dire de l'élision, s'en rapportant aux règles admises, sauf sur quelques points, où il y a des remarques a faire.

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