DE L'ALLITÉRATION
On a déjà vu (page 23) que l'allitération est le retour de mêmes consonnes à l'intérieur du vers. Il peut se dire, sous une forme plus générale, qu'elle est le retour de la même consonne dans une phrase. La répétition des voyelles a un certain agrément pour l'oreille : témoin l'usage de la rime. Ainsi pour les consonnes; quoique ici la tendance ne soit pas aussi universelle. Il semble, par exemple, que, pour les oreilles germaniques, l'allitération ait plus de séduction que pour les nôtres. Foison de proverbes allemands sont allitérés : « Gleich und gleich gesellt sich. Biegen und brechen. Dick und dùnn. Frank und frei. Herz und Hand. Ganz und gar, Haus und Hof. Tod und Teufel. Ross und Reiter. Wind und ■Wetter 1 , etc., etc. L'anglais a aussi ses proverbes allitérés : Life and Iimb. "Watch und ward. Weal and woe. Friend and foe. Far bïrds hâve fair feathers', etc.
En France, nos proverbes sont de préférence rimes. On en a cité quelques-uns, page 153. Cependant il s'en rencontre, dans les provinces surtout, qui sont allitérés. Chaque pays tire volontiers sur son voisin. Aussi disons-nous des Bressans, en allitérant : « Long, lent, lâche. » Ils nous le rendent en rimant : « Lyonnais, niais. » D'une femme comme il y en a trop peu, nous disons volontiers
1. > Qui je ressembla s'assemble. Courber et briser. Epais et mince. Franc et libre. Gx-ur et main. En taut et totalité. Maîion et court. Mort et diable. Cheval et cavalier. Vent et tempête. »
2. « Vie et membre. Veille et garde. Bonheur et malheur. Ami et ennemi. Les
oïseaui éloignés ont ik W'k* plumes. »
qu'elle est marquée aux trois b : belle, bonne, bête, n Souvent l'allitération s'allie a la rime : o Fumée, méchante femme et feu font fuir l'homme de tout lieu. » — « Gîvordins (gens de Givors), grands, gros et pas fins. » Parfois l'allitération repose sur la répétition même du mot : « Froid avec froide font les enfants gelés. Bon timps, bon bargi, bona iôna, fant lo champ bien [n graina. Grand vent, grande guerre. »
Les Latins primitifs n'étaient pas sans quelque goût pour i'allité ration, car Cicéron en cite plusieurs exemples curieux d'Ennius et d'Accius. Voici un vers d'Accius où elle est évidente :
Major milii malus, ma jusque miscendum est malum... On a signalé quelques exemples de Lucrèce :
Inde ferae pecudes persuhani pabuk lacia...
...Petens plactdam Romanis incluta pacem...
Ad cœlum ferat flammai fulgura rursum;
Et l'on a même voulu voir une allitération cherchée dans
Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi.
La répétition de la lettre ( dans ce dernier vers ne me semble qu'une rencontre fortuite. Les contemporains d'Auguste n'ont pas donné dans l'allitération.
Vrai qu'il existe des vers latins allitérés, mais ce sont affaires de latinistes, non de Latins. Le poème de Waliharius, œuvre allemande du x e siècle, offre de nombreux exemples d'allitération, évidemment sous l'influence de la tradition germanique, quoique l'auteur ou les auteurs n'aient pas pris la peine de suivre exactement les lois de l'allitération primitive. M. Edmond Quatrevaux me signale le début d'une pièce de deux cents vers latins, écrite au xvp siècle sur le type suivant :
Plnudite, porccllî porcorum pigra propago.
Stuilum est difficiles habere nugas. Mais, en toute occurrence, cela n'a rien à voir avec la vraie poésie latine.
VERS LATINS ET VERS ANGLAIS ALLITERt! 367
L'allitération a été recherchée à l'origine de diverses poésies, comme une sorte de nombre. Puis, à mesure que la littérature se développe, elle est abandonnée comme un agrément bon seulement pour les oreilles populaires. Alors elle ne se présente plus à l'état de cadence qui vaut par elle-même. Elle n'est plus amenée que de très loin en très loin, pour obtenir un effet d'harmonie imitative. C'est ainsi qu'elle se dessine dans ces deus vers de Virgile, tantôt pour figurer le bruit du galop d'un cheval, tantôt le sifflement des tempêtes :
Quadrupedante putrem sonitu quatit ungula carapum... Luttantes ventos tempe States que sonoras.
C'est sous cette forme seulement que nous, modernes, connaissons l'allitération. Avec les habitudes contractées par notre oreille, nous avons quelque peine a nous figurer que l'allitération ait constitué un élément essentiel du rythme dans certaines poésies anciennes. Dans le vers germanique, c'était une chaîne qui en reliait les diverses parties. De même qu'aujourd'hui la rime arrête la fin du vers, de même la fin en était accusée par le changement de consonne allitérante. Mais au rebours, dans la prosodie anglaise du moyen âge, la règle stricte voulait que deux ou trois mots d'un vers et un mot du vers suivant eussent la même lettre initiale '.
Any Science under sonne, The sevene artz and aile, But thei ben lerned | for our Lordes love Lost is ail the ryme'.
(Robert Langland, xiv« siècle).
1. Telle est la rigle donnée par les traités modernes, mais n 'est-il pas a croire que le vers primitif était un frrand vers à deux hémistiches, avec deus Slabrrime dans le premier, ci une dans le second; grand vers dont on a fait deui petits vers, comme du septénaire rythmique latin ? De telle sorte que le type réel est :
« Any science under sonne:, | tlic seven artz and aile... •
2. « Nulle science sous le soleil, ni les sept arts ni le reste, s'ils ne sont étudies pour l'amour du Seigneur, l'on a vainement Jepensé son temps. «
Nous avons vu (page 23) le rôle et les conditions de l'allitération dans le vers germanique. Les Allemands n'ont point perdu le goût de ce genre de cadence, voire qu'au besoin ils en exagèrent le rôle. Voici quatre vers de Rùckert, tous allitérés sur la consonne W, à raison de cinq Strabeime par vers :
Weno die wûstea Winterwinde wûtend wchn, Weisst du, was zur Wehre waehlt ein Weiserï ■Warme Wohnung, weiche Watt und wolnes Warns, Weiter : wûrzgen Wein, und wiU'ge Weiber '.
Dans ce tour de force, l'effet de l'allitération est fort étrange à l'oreille. C'est une sorte de musique qui rappelle celle d'un vent qui n'a point de cesse. Elle nous déroute un peu, nous autres Français qui n'avons jamais connu la poésie allitérée, ayant possédé la rime dés nos plus anciens monuments poétiques, comme nous l'avons vu (page 15) dans !a cantiléne de sainte Eulalîe. L'allitération se rencontre donc chez nos poètes, non plus à l'état suivi et réglé, A la façon de Riickert, mais a l'état sporadique, de loin en loin, le plus souvent sans avoir été cherchée. Et lorsqu'elle a été cherchée, ou paraît l'avoir été, rarement l'effet en est bon. N'étant pas, comme dans les langues germaniques, un fil qui court dans l'étoffepour la lier, elle n'apparaît que pour rendre, au moyen des sonorités, une impression particulière. C'est ce que les classiques appellent l'harmonie imttatîve. Il n'est rien dont il faille se défier davantage.
On cite communément ce vers de Racine (peut-être le seul mauvais qu'il ait fait de sa vie) où la répétition des s serait censée imiter le sifflement des serpents :
Pour qui Sont ces serpents qui sifflent Sur ma tête'?.,. (Ces successions d'j sont, ce semble, sensibles.)
1. » Lorsque soufflent avec rage les sauvages vents d'hiver, sais-tu ce que, pour se défendre, chojsil un s.igt ? Chambre bien chaude, ouate molle et pourpoint rembourré. Quoi plus? Vin généreux et femmes de 1
2. Ce vers a tellement charmé Boileai ses exemples du i sublime »(l) :
i ...Mon Supplice s'apprête.
h Quels horribles serpents leur sifflent sur la tête
hâté d'en faire un pastiche pour
En récompense, dans
; FRANÇAIS ALLITÈRÉ5
e vers de la Fontaine :
Il faisoit sonner sa sonnette,
L'allitération et l'assonance, évidemment voulues, font un effet drôle, a l'unisson de la pièce.
L'allitération se glisse le plus souvent comme un larron. Le poète la laisse passer parce qu'au lieu de se réciter ses vers, comme Flaubert le faisait de sa prose, il se contente de les lire des yeux. Il est peu vraisemblable que Voltaire ait eu l'intention de produire un effet par ce heurt abominable des n dans ce vers de Nanine :
Non, il nV
n que Nanine n'honore '
Je ne suppose pas non plus que l'affluence des q soit préméditée lans ce vers de Corneille :
Quelle que soit sa mère et de qui qu'il si
t fils.
J'irai plus outre : je ne crois pas que ce soit de propos délibéré que V. Hugo ait amené l'allitération dans les deux vers suivants, qui sont au nombre des plus beaux de la langue :
Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle, Les souffles de la nuit flottaient sur Galgalla.
La répétition des^ (je ne trouve pas que le premier vers tire son charme de la répétition des /) donne au second vers un flou délicieux 1 . Mais le poète ne s'est point dit : « Je vais répéter les Jl pour imiter la brise. » Ces sortes de choses, ça ne se veut pas ; cela se rencontre; ça ne s'apprend pas, cela s'attrape : Spirilus fiai ubi vull.
Un fait détruit d'ailleurs la théorie de l'allitération en vue d'un
i. It s'est cfiorcé d'attenuer la répétition dans les éditions 10 vertu (ce qui a peu de sens) à Nanine. Le concours des ciacerbant.
i. L'harmonie, dans ce vers, repose plutôt Galgallii ajoutent beaucoup à la douceur.
les I que sur les /. Les d<
J7" L'ALLITÉRATION DE LA tSÎKE CONS. FEDT DONNER DES EF
effet, ou du moius interdit d'en poser les régies. C'est que l'allitération de la même consonne peut, à tour de rôle, exprimer les sentiments les plus opposés.
o On s'accorde à reconnaître, disent MM. le Goffic et Thieulin, que certaines consonnes, les r par exemple, à cause de la sonorité qu'elles donnent aux syllabes, se prêtent mieux que d'autres à l'expression de sentiments violents, o Or est-il rien de plus absolument suave que ces vers de Lamartine, où les r reviennent constamment :
Sur la plage sonore où la mer Je Sorrente Déroule ses flots bleus au pied de l'oranger, Il est près du sentier, sous la haie odorante, Une pierre petite, étroite, indifférente Aux pas distraits de l'étranger?
Et, à l'inverse, est-il rien de plus rauque, de plus désagréablement guttural que le concours des r dans ce vers de M. Verlaine, combien que l'auteur ne l'ait vraisemblablement pas prémédité dans cette intention :
Ton cher corps rare, harmonieux...
La môme r qui caractérise le doux ronron du petit minet lorsqu'il est content, caractérise le rauque croassement du corbeau. <t Le même feu fait reluire l'or et fumer la paille, n disait Bossuet.
Nous avons vu tout à l'heure la lettre allemande (F répétée vingt fois dans cinq vers pour exprimer les violences continues de l'ouragan hivernal. Nous allons voir la même labiale répétée dix fois pour exprimer les caresses des plus douces haleines printaniêres. Et de fait, rien de plus doux, de plus caressant que ces vers ;
Wonne weht von Thaï und Hugel, Weht von Flur und Wiesenplan, Weht von glatten Wasserspiegel,
L'ALLTrtHATION SELON BECO. DE EOUQU1ÉRE5 J7I
"Won ne weht mit weichen FI û gel Des Pilotea Wangen an •.
Becq de Fouquîéres a un long chapitre sur l'allitération, qui ne se compose que de rêveries et de subtilités 1 . Les allitérations qu'il cite sont le plus souvent des rencontres dues au hasard. Quel rapport psychologique peut-il bien exister entre la consonne /, et ce qu'exprime ce vers d'Hugo :
satyre habitaii l' Olympe retiré ?
»Le vers s'est présenté tel quel à l'esprit d'Hugo, qui avait besoin d'une riine à sacré. S'il eût eu besoin d'une rime en impe, il aurait écrit, sans en avoir cure davantage :
Un satyre vivait dans un coin de l'Olympe;
»Et, pour être moins riche en t, le vers n'eût pas présenté un caractère sensiblement différent.
Pour l'emploi de l'allitération, il n'y a qu'une régie, une seule :
Fuyez de mauvais sons le concours odieux.
»La bonne madame Oreille vous renseignera. Elle vous dira que la. même consonne répétée sans une voyelle intermédiaire (corps rare) fait un concours odieux; qu'une consonne trop souvent répétée dans un vers est désagréable, surtout lorsqu'une des répétitions affecte deux syllabes de suite. Si Victor Hugo eût mis tilaii au lieu de salyre :
Un titan habitait...
Il y eût eu, à l'audition, de quoi faire avorter une femme grosse.
1. ■ De voluptueuses délices soufflent de la vallée et de la colline; soufflent des champs et des prairies de la plaine ; soufflent du miroir poli des eaux; de voluptueuses délices, d'une aile amollie, effleurent la joue du pilote. »
1. Je ne me refuse pas au désir d'une citation : » Quel que soit le moment, dans l'espace et dans le temps, oit cette combinaison se reformera sur la bouche des hommes, elle réimégreia dans leur cerveau la même combinaison idéale, ■ Je pense que maintenant vous êtes éclaire! de tout.
»71 l-ACNEUX EXEMPLES DALUrtlillON
La répétition des gutturales est particulièrement pénible :
Quand donc au corps qu'académique on nomme, De roc en roc grimperas-tu, rare homme'?
Quelques poètes de notre jeune école ont cependant recherché des effets d'allitération, mais combien rares, dirait M. Paul Bourget, combien rares ceux qui ont réussi ! Évident que, dans le second des deux vers suivants, les trois / qui se suivent, sans seulement crier gare, sont préméditées :
C'est ainsi que les choses vont, Et que les raillards fieffés* fon
(Verlaine.)
Tout concourt au choc odieux. Dans le premier vers du Salyrc, cité plus haut, on a vu qu'Hugo a pris soin de disséminer dans le vers les/ répétées, Pour les consonnes al! itérantes, c'est comme pour les lèves, il fout éviter le contact immédiat : il faut glisser des tampons entre toutes les parties saillantes. Or, chez M. Verlaine, les trois coups de piston se succèdent sans miséricorde. De plus, le dernier mot du vers est monosyllabe, ce qui augmente la force du heurt et l'on se brise le nez contre ce font si dur.
Et puis, je demande, que signifie cette répétition de sons? qu'ajoute-t-elle au vers ? Je conçois une suite de vers tous allitérés, comme en allemand. Je conçois un seul vers allitèré en vue d'un effet imitatlf, comme les vers de Virgile et de Racine, cités plus haut, mais lorsque la répétition des consonnes n'appelle aucune idée, ne suscite aucune image?
i. Rare homme,
cela ressemble b
en au corbt rare
de M. Verlaine.
2. Exemple de la sottise coutumiére des règles : conformément aux de rimes, le poète a mis /<j?i: en deux syllabes. Combien, pourtant, leir plus doux eu trois : fi-'cf-fhi C'est que cette diérèse augmente la distan
dicrio
les/.
. C'ralJ.u,
" Moins de
> Cescéléra
ou 11- gigantesque, x pouç' ayant six pieds, fi-èf-fé
• Et même
ans politesse...
A Lyon, nous
vous renchéri et
ous disons - u
scélérat jï et fait.
'ai du
arriver
jusqu'à l'âge mùr
avant de comprendre que fi et fat
représentait fitgi
De même que l'allitération est le retour de la même consonne à l'intérieur d'un vers, de même
l'assonance a l'intérieur dd vers
Est le retour de la même voyelle. Tout ce que l'on a dit de l'une peut s'appliquer à l'autre.
Une différence cependant : je ne crois pas qu'il existe aucune littérature où l'assonance soit une condition essentielle du vers comme l'allitération dans la poésie germanique. L'assonance est une fantaisie du poète.
Dans un certain nombre de pièces lyriques du moyen âge on rencontre des rimes ou assonances à l'hémistiche, pour une partie des vers seulement. Voici huit vers tirés d'une romance fort ancienne :
An un florit J vergier jolit
L'autre jor m'en entroie :
Dame choisi | leis sou mari
Ki forment la chaistoie.
Se li ai dit : | « Vilains lloris, »
La dame simple et coie, « J'ai bel amin | coente et joli,
Il y en a même où l'assonance est double :
EUe dist en riant :
« Robin, Deus te saut, | eyaut, | plorers que vaut ?
« J'en vois esbanoier el gaut, ii Por mon délit, | eyit, | un soûl petit '. »
A savoir si ces membres de vers ne doivent pas se séparer :
Robin, Deus te saut,
Eyaut I Plorers que vaut ? etc.
I. ■ L'autre jour, j'entrai dans un joli verger tout en fleurs.
e vis une i
ame près
de son mari, qui se disputaient. La dame, simple et paisible, lu
dit : i Gr
j'ai un bel amï, gracieu* et joli, à qui mon cceur se donne. ■