LA LOI DE LA SUCCESSION DES RIMES
Tu sais ce qu'est une rime masculine : celle qui se termine par une syllabe sonore (beattlé-éte), même si elle est suivie d'une consonne qui se prononce (amour-entour); et ce qu'est une rime féminine : celle qui est constituée par une voyelle suivie immédiatement d'un e muet (annêe-nêé) ou qui en est séparée par une ou plusieurs consonnes (âme-flammé).
Tu sais aussi que, d'après tous les traités de Versificatkm, un vers terminé par une rime masculine ou féminine ne peut Être contigu à un vers terminé par une autre rime de même nature.
Les premières assonances qui parurent dans la poésie française sont masculines. Le son plus fort et non prolongé de la rime masculine arrêtait mieux le vers, et l'on avait l'idée de marquer pardessus tout cette fin de vers.
Les assonances de la cantiléne de sainte Eulalie (ix^ siècle), celles de ia Vie de saint Léger (x c siècle) et celles du Fragment d'Albèrk de Besançon fxn* s.) sont toutes masculines.
Dans la Passion (x e siècle) l'immense majorité des vers est à désinence masculine. Cependant la féminine apparaît à l'état d'exception.
Dans l'Alexis (xi ( s.), sur 125 stances, il y en a 52 à assonances féminines.
Les tirades mono-assonantes du Roland {xi ( s.) dont quelquesines vont jusqu'à une trentaine de vers, sont tantôt masculines, tantôt féminines, sans ordre dans l'alternance. C'est le type des
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épopées telles que le Couronnement de Louis (xii c s.), Amis el Amiks (xn= s.), Aiol et Mirabel (xn= s.}, la Chanson des Saxons (fin du XII e s.), etc. '.
Mais le type de la versification des romans, ce sont les rimes plates. Tels sont Ênèas (xi] ( s.), Êraelcs, le Roman de Roit, le Roman de Brut (xn e s.), etc. Il en est de même des bestiaires, des lais, des ouvrages didactiques. Ainsi du Bestiaire de Philippe de Thaun (xtt's.) Marie de France (xn e s.) écrit les 118 vers du Lais du Cbcvrefoi! sur des rimes plates, toutes masculines, sauf dans six vers. Le Lai du Biselavrel est quasi dans les mêmes conditions. Les rimes masculines dominent aussi dans ses Fables, D'évidence ces rimes étaient plus agréables à l'oreille de nos pères, et je crois qu'il en est ainsi à l'origine de toutes les poésies fondées sur la rime. Dans aucun des ouvrages ci-dessus mentionnés on ne s'inquiète de faire succéder règlement les rimes féminines aux masculines.
Au Mil* siècle, Rutebeuf, dans la Despuhisou de Cbarbl et dit Barbier, emploie, non plus des rimes plates, mais des rimes embrassées très rigoureusement :
L'autrier un jor al oie, Qui ne Hef (ne nu Jkt) pas volentiers main (malîii), Devers l'Auçoirrois Saint-Germain Plus matin que je ne soloie (je n'ai coutume).
Mais voici déjà de lui une versification ingénieuse et compliquée. C'est celle de la pièce où le poète (de premier ordre, s'il vous plaît) nous présente ses lamentations sur son mariage. Le récit débute par trois octosyllabes monorimes ; il continue par un tétrasyllabe rimant avec deux octos suivants ; puis un autre tétra rimant avec les deux octos suivants, et ainsi du reste, de manière qu'il y ait toujours trois vers de suite sur la même rime :
En l'an de llncarnadon, VIII jors après la Nascïon
Jhesu qui soufri passion ;
En l'an soissante, Qu'arbres n'a faille, oisel ne chante, Fis je toute la rien dolante
Qui de cuer m'aime :
Nïs li musarz musart me claimc.
Or puis filer, qu'il me faut traime '.
M. Clédat a montré, avec exemple à l'appui, que ce rythme est celui d'une chanson à refrain dont on a mis strophes et refrain à la queue leu-leu pour lui donner le caractère narratif 2 .
De très bonne heure on voit apparaître dans les chansons non pas notre loi de succession des rimes, mais celle du même ordre de rimes pour chaque strophe. Dans une chanson du comte Jchans de Braine, notre loi actuelle de la succession se trouve par le fait observée à chaque couplet :
Par fksous l'ombre d'un bois,
Trovai pastoure a mon chois,
Contre yver ert bien guarnie >.
La tousete (jeune filk) ot les crins blois (blonds).
Quant la vi sanz compaîgnie,
Mon chemin lais vers !i vois (je prends mon chemin v
Mais ceci n'est qu'une rencontre car voici une strophe d'une pastourelle, où il y a cinq vers masculins de suite sur deux rimes :
Tôt maintenant racolai,
Bien m'en seuc paiier* :
Sachiez que malt la trouvai
i. « En l'an de l'Incarnation, huit jours après la «te de la Nativité de Jésus qui souffrit passion; en l'an soixante, au temps que les arbres n'ont point de feuilles, je Es chagrins tous cens qui m'aiment de eccut. Et les fous eux-mêmes me nomment fou. Maintenant je pub filer, puisqu'il nie faut de la trame, o
x. L'invention de ce rythme n'appartient point à Kutebeuf. Une pièce provençale. antérieure conservée sous le nom de Raimon de Miraval, présente U même disposition qui se retrouve d'ailleurs cliCi d'autres poètes français.
. Être bien garnie contre l'hiver, c'est avoir une forte gorge qui défend la poitrine
à que vient la locution de l'argot moderne
JodllC :
n payera
Dow
D'acoler et de baisier
Ne fut pas fierete.
La douce boucete Senti et sa mamelete,
Mais que tout avant Dist à Robin en gabant :
L'ordre des rimes se répète à chaque strophe.
A mesure que l'on s'approche du xvi« siècle, les poètes paraissent avoir deux traitements pour la succession des rimes. S'agit-il de rondels ou autres pièces pouvant se chanter, Charles d'Orléans, le plus souvent, alterne les rimes masculines et féminines par couples ou croisées, A côté, il a des rondels tout masculins. Quant, au rebours, il s'agit de pièces non chantées, comme ce que l'on a appelé le Poème de la Prison, lors même qu'elles sont écrites en strophes, il fait volontiers se succéder des rimes de même sexe.
De même pour Villon. Dans le Testament, quoique composé de strophes, il n'observe point l'ordre de succession de rimes, mais, dans les ballades, ou bien il obsen-e l'assonance (comme dans la Ballade des Dames du temps jadis, et celle des Seigneurs du temps jadis), ou bien il fait une strophe tout entière masculine, alternant avec une strophe tout entière féminine (comme dans sa Belle le-çon aux enfants perdus).
Marot n'observe généralement pas la loi de succession, sauf dans plusieurs de ses chansons et de ses psaumes destinés au chant.
Louise Labé l'observe dans ses sonnets, mais la néglige dans ses élégies.
Tout compté, il me parait qu'à l'origine la loi de succession des
I. « Tout de suite je l'embrassai. Je sus bien m'en satisfaire. Sachci trouvai d'un abord très doux. Elle ne fit pas la fiêre d'embrasser et de baiser, sa douce petite bouche et sa jeune mamelle. Mais tout auparavant, elle cri; en se moquant : » Va par ici, sot qui baguenaudes, » Cette chanson est loin i des plus crues. 11 n'y a rien de moins honnête, dans tous les sens du les pastourelles. La chasteté et la naïveté du moyeu âge sont à mettre 3 avec les superstitions des traités de versification.
rimes a été dictée par la musique, h II y en a, dit J. du Bellay, qui fort superstitieusement entremeslent les vers masculins avec les féminins, comme on peut voir aux Psalmes traduits par Marot : ce qu'il a observé (comme je croy) afin que plus facilement on les peusi chanter sans varier la musique pour la diversité des mesures qui se ireuveraient m la fin des vers. »
La même idée ressort de ce passage de Ronsard : a Si de fortune, tu as composé les deux premiers vers masculins, tu feras les deux autres féminins et parachèveras de mesme mesure,... afin que les musiciens les puissent plus facilement accorder', » II faut se rappelei que, d'après Ronsard, tous les vers devaient être chantés.
Ainsi fut établie peu à peu la loi de succession des rimes, que J. Bouchet, en 1545, avait proposée dans ses Ëpislrcs ftmiiliïres et que Ronsard promulgua définitivement dans son Art poétique. Depuis, personne ne s'en est aifranchi.
Cette loi a été très vivement attaquée de nos jours par des argu mcnts de l'ordre phonétique :
La poésie antique (antique doit s'entendre ici du vieux français), dil Littré, ne s'inquiète pas de la succession alternative des rimes masculines et féminines... Il faut le remarquer, cette règle est complètement illusoire, et, si elle satisfait l'œil, elle trompe complètement l'oreille; or, en fait de rime, c'est là une véritable absurdité.
On appelle rime masculine, par exemple, mer avec enfer, et rime féminine, par exemple, mère avec i7 enferre. Il n'y a qu'à prononcer ces mots pour reconnaître que le son en est identique; que la différence n'est que pour l'œil, et qu'à l'oreille, ia prétendue rime masculine sonne vraiment comme une rime féminine. On appelle rime masculine essor avec or. Si on ne le savait pas par l'orthographe, je demande comment le son pourrait le faire reconnaître?... Ces simples faits rappelés, que devient la distinction de rime qu'admet le système moderne ? L'entrecroisement n'existe pas, ou du moins il est à tout instant interrompu par des anomalies. De vraies rimes masculines sont données pour féminines; mais l'œil est content, et cette puérilité grammaticale l'a emporté sur le jugement de l'oreille.
11 y a dans ces lignes une part de vérité. Les rimes masculines où
la voyelle est suivie d'une consonne qui se prononce sont plus voisines d'une rime féminine qu'elles ne le sont d'une rime masculine non suivie d'une consonne qui se prononce. Faire succéder les rimes enfer et fer à front et fécond, c'est observer bien plus exactement la loi de succession que de les faire succéder à Pomone et anl~ mont.
Mais l'erreur de Littré, comme celle de M. Psichari, comme celle de plusieurs philologues, consiste à croire que la prononciation de la poésie est la même que celle de la prose. En poésie il y a une différence marquée entre enfer et enferre, encore bien qu'elle soit beaucoup moins grande qu'entre enfer et fait.
Je passe plus outre, et je dis que, même en prose, il existe une différence dans la prononciation de fer et enferre, pour peu qu'il s'agisse d'une prononciation un peu soignée : par exemple, si l'on parle en publie. A mon humble estime, c'est bien à tort que, dans son dictionnaire, Lïttré a écrit la prononciation des mots terminés en e muet en substituant à cet e une virgule en l'air : fiamtn'. Ceci est la prononciation tout a fait familière, celle où l'on dit les howiii'amoureux pour les hommes amoureux, et ils vhf ensemble pour ils vivent ensemble. Ce n'est pas ce qu'on appelle la diction.
Si l'on entrait dans les vues de Littré, il n'y aurait aucun motif valable pour ne pas faire rimer un mot à désinence masculine avec un mot à désinence féminine. Et telle était certainement sa pensée. Nous n'en sommes pas encore là, bien que Banville ait écrit une pièce tout entière dans l'esprit de ces vers :
Tombez dans mon ce
Du haut des branches touffues.
Oh ! parlez-moi d'elle, antres et roch
Retraites à tous cachées.
Il y a, au prononcer honnête, une différence sensible entre fus etfues, chers et chées. Banville le savait aussi bien que nous, mais il lui plaisait de rapprocher le même son, tour à tour sous la forme
explosive, et sous la forme continue, en le faisant mourir dans l'ouate de e muet. Ce rapprochement donne à l'oreille une impression confuse, sans charme. Aussi la tentative n'a-t-elle pas trouvé d'imitateurs.
Les Anglais qui, eux, avalent complètement les atones, au point que leur langue tend de plus en plus à devenir monosyllabique, font carrément rimer la désinence masculine et la féminine :
Oh happiness ! our beiog's end and aim !
Good, plcasure, easc, content ! whate'er thy namt • !
(Pope.) Far as the breeze can bear die billow's foam, Survey our empire, and beliold our liome -,
(Byron.)
Mais notre langue, romane dans les moelles, est tellement différente de ce germanique contracté et réduit, dénommé anglais, qu'il n'y a aucune relation à établir entre les deux. L'allemand, sans comparaison plus musical que l'anglais, ne souffre pas l'alliance d'une rime masculine avec une féminine. Par où l'on peut penser ce qu'il en est de l'italien et de l'espagnol !
En dernière analyse, voici, bien crois-je, les observations que 'on peut faire à propos de la loi sur la succession des rimes :
La rime masculine et la rime féminine sont destinées à des effets différents, et l'on ne doit pas les faire se succéder aveuglément. Ce qui fait la force ou la faiblesse d'un vers, ce n'est pas d'avoir à côté de lui un vers de même nature comme rime, ou de nature différente, c'est d'avoir ou de n'avoir pas lui-même une rime en rapport avec le sentiment qu'il exprime, La rime féminine est d'une grande douceur. De même sont douces les rimes masculines suivies d'une consonne qui se prononce, comme amour, sceur. Tout au contraire, les rimes
i] surveillent
masculines explosives, c'est-à-dire qui ne sont suivies d'à consonne qui se prononce, ont une énergie toute particulière. Il faut user de ces différentes rimes suivant la chose à exprimer et non selon la nature de la rime contiguë. Ecoutes Camille :
Rome, l'unique objet de mon ressentiment !
Le «11 final éclate comme une explosion. Supposez une rime féminine :
Rome, l'unique objet de ma constante haine !
Le vers perd toute son énergie finale, c'est-à-dire toute sa beauté.
11 est donc peu intelligent d'obliger un auteur à se servir d'une rime forte quand il a besoin d'une douce, et réciproquement; ou, s'il ne veut sacrifier son vers, à introduire deux vers en cheville, à seule fin de justifier le sexe de la rime dont il a besoin. Dans son aimable pièce des Violettes, Jean Tisseur avait inséré par mégarde quatre rimes masculines de suite. On le lui fit observer : il ajouta le double chapeau, et malgré tout son art, il affaiblit le passage décisif de la pièce, mettant en quatre vers ce que deux avaient dit à suffisance.
Par ces motifs, plaise au lecteur approuver ces conclusions :
i° Que, dans les pièces en stances, l'ordre des rimes doit toujours être le même pour chaque stance. Ceci nécessaire pour la régularité, la stance étant, de sa nature, une forme musicale ;
2° Que c'est absolument chinoiserie de vouloir faire toujours succéder une rime masculine à une rime féminine. Il n'y a là qu'une habitude contractée par analogie avec certaines pièces chantées.
IMais on continuera de pratiquer la chinoiserie longtemps encore. L'accoutumance est femme; et selon le dire de Montaigne, il ne leur en coûte non plus de passer par-dessus une bonne raison que par-dessus une mauvaise. Elles s'aiment le mieux où elles ont le