‹ Modestes observations sur l'art de versifierChapitre 84 sur 101 · FRANÇAISE · texte numérisé non relu

FRANÇAISE

Avec le Roland apparaît la laisse ou tirade mono- as semante, d'un nombre irrégulier de vers. Ces laisses étaient chantées, mais sans doute sur une mélopée très différente de la musique à formes régulières. Elles étaient accompagnées de la viole. On suppose que tous les vers impairs se chantaient comme le premier; tous les vers pairs comme le second. Le dernier vers de la laisse devait avoir une mélopée particulière, car nous avons vu que souvent il est plus court que les autres et ne rime pas avec eux.

Cette forme poétique est-elle la transformation d'une poésie antérieure, de caractère lyrko-épique, en laquelle, au lieu d'une laisse irrégulière, on aurait eu une laisse régulière (c'est-à-dire en réalité une strophe) probablement sans refrain? Par exemple, n'aurait-on pu, de même qu'on chantait la vie de saint Alexis en vingt-huit couplets, chanter les exploits de Roland en huit cents couplets? Ne pas oublier que notre plus ancien monument épique ne date que du xi c siècle, et que l'épopée française a eu pour point de départ le baptême de Clovis !

Je ne puis répondre que par la confession de mon entière ignorance, sur ce point comme sur tant d'autres. Et je ne sais si de beaucoup plus savants que moi en pourraient dire moult davantage.

J'ai quelque peine à croire, cependant, que la laisse, avec son nombre irrégulier de vers, soit une conception primesautiére. Mais elle a pu ne pas éclore de la strophe. Je ne sais trop pourquoi je m'imagine que, l'évolution rythmique se produisant a peu près de la même façon chez tous les peuples, nos premières épopées ont dû être en vers suivis, comme les épopées grecques et germaniques, le rythme narratif, quoique chanté, étant ainsi distinct du rythme lyrique. Les besoins de la rime auraient amené naturellement une division en laisses, car, lorsqu'on avait épuisé une assonance, il fallait passer à une autre. Par ainsi la laisse se trouva toute formée d'après le plus ou moins grand nombre d'assonances possibles au même son. Tout ceci, conjectures. Qui voudra mordre y morde. Sinon, autant en emporte le vent.

Quoi qu'il en soit, deux espèces de versification bien caractéri-

sées, suivant la nature de la poésie : i° le rythme épique ou narratif 2" le rythme lyrique. Dans ce qui nous est parvenu du moyen âge les pièces primitives en strophes, à vers inégaux, sont toute: lyriques. On ne saurait entrer ici dans les détails. Il y faudrait toui un volume, joint que besoin y serait d'un plus grand clerc que moi. chètif, qui vais ramassant, sans y penser davantage, les fleurettes que le hasard fait rencontrer sous mon pied.

Seulement je m'étonne que nos jeunes poètes, lassés des formes classiques, un peu figées, n'aient pas cherché de nouvelles dispositions de strophes dans les poésies du moyen âge. Ils en auraient trouvé à revendre.

A l'origine, la strophe se composait d'un certain nombre de vers mono-assonants (3,4, 5 ou 6); puis viennent un vers ou deux formant refrain. Quelquefois le vers ne revient qu'à la fin de la chanson. Dans la chanson suivante, qui doit être du xn c siècle, le vers E Raynaul amis revient à la fin de chaque couplet :

a Sire Raynaut, je m'en escoadirai :

A cent puceles sor sainz vos jurerai, A trente dames qi Conques nul nom fors vostre corps

s nul hom fors y Prennez l'emmende et je E Raynaut ar

•s baiserai ! ;

Dans la Belle Aiglriitirie, qui doit être du xn e siècle, les strophes, au nombre de huit, sont mono -assenante s et d'un nombre irrégulier de vers :

Belle Aiglenline, en roîal chamberine,

Devant sa dame, cou soit une chemise.

Aine n'en sot mot quant bone amor l'alise.

Oro

zp

Comment la belle Aiglentine esploi

r. t Sire Raynaut, je iu L - jusiiliL-mi reliques; avec trente dames qu'avec homme que vous. Prend l'excuse, et je voui 1. >Ii belle Aiglentine, dans une chambi hemise. Elle lie s'aperçut pas que la loyale ai ant comment agit la belle Aiglentine. ■

je mènerai, que je n'aimai jai us baiserai 1 — Eh, ami Raynau

y.ilc, devant sa dame coi l'excitût. Ot vous saurei

A la dernière strophe, les paroles du refrain changent en conservant les mêmes rimes :

Grant joie en a Li quens {comte) Henri quant belle Aigleniine a.

Les poètes affectionnent de n'employer que deux rimes dans une

Après les strophes mono- a550nant.es, on arriva bientôt à des strophes en rimes plates, puis croisées, le plus souvent avec refrain. Les mètres sont mêlés ou non :

Avant hier en un vert pré,

Deux dames de grani biauté

Desouï une vert coudrete "...

Un type fréquent est celui de la strophe dite eouie (caudalà), dont les rimes sont disposées en aabaab ou en aabccb, les vers aa et ce étant plus longs ou plus courts que b :

Volez vos que je vos chant Un son d'amors avenant ?

Vilain nel fist mie, Ain/ le fist un chevalier Soz l'onbre d'un olivier,

Entre les braz s'amie '.

Lorsque les vers aa ce sont plus courts que b, l'effet, pour nos oreilles modernes, du moins, est moins heureux.

On suppose que ce type de strophe peut provenir du tétramétre trochaïque rythmique', dont le premier hémistiche aurait été redoublé.

i. « Avant-hier dans un pre vert, i la tombée du jour, je trouvai, la main dans la main, deux dames de grande beauté souî un bosquet de coudriers vert!. ■

2. • Voulez-vous que je vous chante un chaut d'amour gracieux ? Ce n'est point un vilain qui !e fit, niais un chevalier sous l'ombre d'un olivier, eutre les bras de son

ion d'une hymne dans ce mètre : Ad fnemih vitae... (voir

strophe couée a fait fortune. Très employée à la Renaissance, elle l'est encore par les modernes. C'est sur ce rythme que M. Richepin, dans une belle et curieuse pièce, chante la Colère du bateau :

Ainsi triste et mécontent, Le bateau crie en partant.

Mais le mousse Chante sa chanson. Sa vois Enfantine est & la fois Rauque et douce.

Une règle assez singulière pour nous, qui, de Provence, je crois, 'introduisit dans les strophes de nos chansons courtoises, ce fut d'être tripartites, c'est-à-dire de se composer de deux parties semblables comme ordre des rîmes et mesure, puis d'une troisième partie dissemblable. Si l'on divise ces parties, on obtient les dispositions suivantes :

Je di que c'est grans folie

D'essaier ne d'esprover

Ne sa femme ne s'amie,

Tant com on la vuelt amer.

D'enquerre par jalousie

Ce qu'on n'i vodroit trouver'.

Je ne sens pas trop la beauté de cette division, qui fait partie des régies formulées par Dante, car lorsque les trois parties sont réunies dans la strophe, et que le mètre est, comme ici, le même dans tous les vers, l'effet n'est sensible (si tant est qu'il puisse l'être) que pour ceux qui sont prévenus qu'a cet endroit l'on doit admirer ».

:. J'emprunte l'exemple à l'excellent recueil i evri f'nmoii du moyen âge. Ce Gace Brûlé, au vivait au xm B siècle, est la sagesse même. 11 i. On appliquait à la chanson la mémo divisio chanson de trois couplets, les strophes i et a étaii

! M. Cledat, Morceaux choisis des ;ur de la chanson, bon chevalier

tripartite. Par exemple, dans une

n rythme différent. Dans une chanson de s couplets , les ri rtspoudaicnt aux numéros r et i, et le i n était B*ym£tri^UOi E\ nin-r derniers partie pouvait d'ailleurs comprendre plusieurs couplets. Cette d aujourd'hui peut trouver son application. Sï elle est bien apparente, e: pièce de l'ordonnance et de la symétrie.

Obmrnliopi mr l'An de wriijîff

JQfl LES STANCES DICTÉES FAB LA MUSIQUE

L'Allemagne a observé très rigoureusement cette loi dans ses Lieder, dont la strophe est toujours composée : i° de deux StoUtH semblables qui forment VAufgesatig; 2° d'un Abgcsang, différent par le rythme et la place des rimes. On retrouve encore cette disposition dans Bùrger :

Lenore fuhr am Morgenroth

Eropor aus schweren Trâumen :

« Bist untreu, Wilhelm, oder todtï a Wie lange wirst du sàumen? »

Er war mit Koenig Friedrichs Machi Gezogen in die Prager Schlacht,

Und hatte nicht geschrieben,

Ob er gesund geblieben '.

Une versification aussi subtile ne pouvait être vraiment populaire. Aussi, quand la chevalerie élégante, courtoise, raffinée, disparaît; que les bourgeois fournissent les poètes, on oublie toutes ces belles régies, aussi bien en France qu'en Allemagne.

Tous les genres de stances possibles dictés par la musique, ou à elle associés, furent donc mis en œuvre dès le moyen âge. Puis, par analogie, on fit des stances non destinées au chant. Je crois m'assurer que ni le Bréviaire des Nobles, d'Alain Chartier, en stances de huit décasyllabes, ni son Livre des Dames, en stances de douze octosyllabes, ui le Poème de la Prison, de Charles d'Orléans, en strophes de dix décas, ni le Testament de Villon, en strophes de huit octos, n'étaient pour être chantés. J'imagine toutefois que la récitation du vers dut recevoir souvent un accompagnement musical. J'ai lu, je ne sais plus où, que Ronsard entendait que les vers fussent accompagnés du luth; et nous verrons tout à l'heure que, encore au temps de Racan, on chantait sinon toute espèce de stances, au moins certaines d'entre elles.

1. » Léuore, dans la rougeur du matin, « Wilhelm, ou mon î Combien de temps 1 de Prague, avec l'armée du roi Frédéric, e Dana l'original, naturellement, les huit vi

pcHnts:. Es-tu infidèle, I» 1! était allé à b bataille s'il était demeuré sauf. > is une seule strophe.

Page 1