EXEMPLE DE STANCES HÉTÉROXETRIQUES
Par le vent, Telles souvent, As-tu vu les hirondelles Au blanc rocher S'accrocher, Contre lui collant leurs ailes.
Il fait froid :
Le bout du doigt Devient gourd et se crevasse ; Comme un miroir, Au lavoir S'étend la nappe de glace.
Aux rameaux Mille cristaux Scintillaient en girandoles :
Sous ce brutal De mistral, Patatras, tout dégringole !
Le linot, Pauvre mignot, Pique l'olive gelée.
Au sol durci, Tout transi Son pied fluet prend l'onglée.
Mais bientôt Sur le coteau, En son char de fleurs, Zéphyre Apparaîtra ; Il fondra Les neiges dans un sourire.
Aux aguets, Les blancs muguets Percent la glèbe morose ; Plus marinier, Le gaînier A déjà sa robe rose.
Les pauvres vieux Trouvent que toujours il gèle.
Œil terni, A les voir fuit la pucelle.
Peu à peu, dans l'esprit de régie qui marqua la fin du xvi= et le début du xvii e siècle, il se forma des types de stances consacrés, classiques, qu'on a réduits en articles de foi. Ils sont amplement exposés dans les anciens traités de versification, auxquels on ne peut refuser d'être beaucoup plus complets que les nouveaux 1 . On y pourra recourir, si le cœur en dit.
Mentionnons seulement, pour la curiosité du fait, certaines règles qui ont persisté jusqu'à nos jours. Ce sont les régies des repos intérieurs.
Dans la dernière édition de Qui tard, qui date de quelques années à peine, on lit que, a dans les stances, il faut observer, outre le grand repos final, les petits repos assignés à plusieurs d'entre elles... n et que « l'on marquera par des tirets, dans les exemples, les repos intérieurs qu'elles doivent avoir pour l'appui de la voix et Vagrétnent de Vomlle. » Par où l'on voit qu'il faut :
Dans les stances de cinq vers un repos après !e second vers;
Dans celles de six, un repos après le troisième ;
Dans celles de sept, un repos après le quatrième ;
Dans celles de huit, un repos après le quatrième ;
Dans celles de neuf, deux repos : le premier après le quatrième vers ; le second après le septième ;
Dans celles de dix, mêmes repos;
Dans celles de douze, deux repos, 1 après le huitième vers.
L'absurdité de plusieurs de ces i
i. Il est certain que, en dépit des règles niunte, le jeune poète qui aura lu le traité du respectable Qui tard saura beaucoup plus de choses utiles que celui qui aura lu le traité du sémillant Banville.
n après le quatrième, l'autre jles, pour une poésie non
chantée, saute aux yeux. Ainsi, le repos partageant en deux parties égales la stance de six vers, on demande la différence entre deux strophes de trois vers et une de six ?
De même, le repos partageant la stance de huit vers, on demande la différence entre deux strophes de quatre vers et une de huit ?
Je ne crois pas qu'il y ait aujourd'hui aucun poète qui se conforme à ces préceptes, scrupuleusement observés par les classiques. Mais pour surannés qu'ils nous apparaissent, quelques-uns au moins ont eu leur raison d'être :
que M. de Malherbe vint a la cour (écrit Racan), qui fut en 1605, comme nous avons déjà dit, il n'observoit pas encore de faire une pause au troisième vers des stances de six, comme il peut se voir en la Prière qu'il fil pour le Roi allant en Limousin, où il y a deux ou trois stances où le sens est emporté, et au psaume Domine, Dnminum twsler, en cette stance et peut-être quelques autres dont je ne me souviens pas i
Jne secrète loi de se faire la guerre
^ qui de plus de mets fournira ses repas 1 ?
I! demeura toujours
négligence pendant la vie de Henri le Grand, pièce qui commence :
Que n'êtes-vDus lassées,
Qu'il fit pour Madame la princesse, et je ne sais s'il n'a point encore continué cette même négligence jusques en 1612, aux vers qa'il fit pour la place Royale : tant y a que le premier qui s'aperçut que cette observation ètoït nécessaire pour la perfection des stances de six fut Maynard, et c'est
pas besoin de faire remarquer que cette stance est détestable (comme :s dans Malherbe) non à cause du manque de repos au troisième vers, de l'embarrassé de la phrase, du cmtttto puéril dans la pensée et de la platitude des vers, notamment du dernier. Ajoutons : 1 cause de la mauvaise distribution des mètres, le vers court étant a l'intérieur de la strophe, tt celle-ci se terminant
;ut-être la raison pour laquelle ï France qui savoit le mieux faire des vers, du luth et aimait la musique, se rendit, voient faire leur reprise aux stances de six.
inégale 19s
de Malherbe l'estimoit l'homme de
D'abord Racan, qui jouoit un peu
arrêt au troisième
vers. Mais quand M. de Malherbe et Maynard voulurent qu'au* stances de dix, outre. l'arrêt au quatrième vers, on en fit encore un an septième, Racan s'y opposa et ne l'a presque jamais observé. Sa raison étoit que les stances de dix ne se chantent presque jamais, et quand on les chanterait, on ne les chanterait pas en trois reprises ; c'est pourquoi il suffirait d'en faire une au quatrième. Voilà la plus grande contestation qu'il a eue contre M. de Malherbe et ses écoliers, et pourquoi on a été près de le déclarer liêrftitjue
On voit que la règle des repos avait son origine dans l'habitude primitive de chanter les stances, et que Malherbe, qui remplaçait par l'amour de la réglementation puérile le génie un peu court, enchanté d'être poussé dans cette voie par son élève Maynard, renchérissait encore sur la règle, alors même que la musique n'y était plus pour rien. Par où l'on voit que ce qui déjà n'avait plus de raison d'être au temps de Racan a persisté pendant près de trois siècles ! C'est bien plus beau que la défense de s'asseoir sur le banc fraîchement peint en vert, car celle-ci n'avait duré que cinq ans.
L'amour d'une insipide régularité avait fait Malherbe pousser encore plus outre les prétendues règles. Personne, même parmi les plus étrangers à l'art des vers, n'ignore que la première condition de la bonne facture d'une pièce, c'est, pour les phrases rythmiques, l'inégalité de longueur. Il faut surtout que la phrase ne marche pas de deux vers en deux, vers, dont le second semble ainsi traîné par le premier pour atteindre la rime. La phrase doit comprendre tantôt un vers, tantôt deux, tantôt trois ou quatre, tantôt une portion de vers, tantôt finir à l'intérieur du vers, comme Chénier, Hugo en offrent tant d'exemples. Or vous plaît-il savoir ce qu'exigeait Malherbe ?
M. de Malherbe vouloit aussi que les élégies eussent un sens parfait de quatre vers en quatre vers, même de deus en deux, s'il se pouvoit Racan (qui avait bien plus que son oncle le génie poétique) accordé.
s parfait de 'oit ; a quoi s'est jamais
Les longues strophes lyriques sont aujourd'hui à peu près abandonnées, et je crois bien qu'il en faut chercher les derniers exemples dans Victor Hugo, œuvres de jeunesse principalement, et dans Lamartine '. On ne supporterait guère les stances de dix-neuf vers, comme en a fait Chénicr. La plupart des poètes modernes oat des stances très courtes. La stance de quatre vers est la dominante. On trouve des stances de cinq et de six vers, mais celles de huit sont déjà rares.
Au rebours on est arrivé à faire des stances de trois vers. Tels sont les ternaires monorimes de Brizeux, poète de cœur très noble et de forme pure, auquel, ce me semble, on n'a pas donné sa vraie place :
Sur la roche escarpée oii ta fleur est éclose, Homme heureux, ne soit pas tel que l'aloès rose, Fleur amère où jamais l'abeille ne se pose.
Brizeux et M. Gabriel Vicaire ont même écrit des stances de deux vers. Ce dernier n'a pas toujours terminé le sens avec la stance", et cela n'ôte rien à la grâce exquise ni à la cadence :
Comme un pâtre assemble, à l'aube fleurie, Son troupeau qui sort Je la bergerie,
Ainsi l'ineffable et divin berger
Mène ses agneaux paitre en son verger.
Ces formes courtes se prêtent très bien à l'expression des sentiments simples, simplement exprimés. Les longues strophes prêtent à la rhétorique, et c'est peut-être pour cela que nous les goûtons
Les stances peuvent se varier de toutes les façons ; on y peut introduire des vers de différentes mesures. Tout cela est affaire d'oreille et de goût. Pas de règles à donner. Disons toutefois que le
t. (Voir page 4L ™>ie.)
croisement des rimes est nécessaire. Évident qu'une strophe de six vers en rimes plates serait fort défectueuse, car il n'y aurait pas plus de raison pour qu'elle fût de six vers plutôt que de quatre ou de huit ou de dix. Item lorsqu'une stance, comme il arrive souvent, se termine par un vers plus court que les autres, il est essentiel que ce vers n'ait pas la même rime que le long vers qui précède. Cela m sent naturellement, n'est-ce pas?
De même encore le sens doit finir avec la stance. Eh bien, on ne peut faire de loi absolue de rien du toutl Dans son Jeu de paume en stances de dix-neuf vers, numérotées, Chénier a enjambé d'une stance & l'autre :
Et de ces grands tombeaux, la belle Liberté Altière, étincelante, armée,
Sort. Comme un triple foudre éclate au haut des deux,
Flottent en long drapeau,..
Et cet enjambement si étrange, si anormal, si heurtant, fait un effet terrible.
Je lisais dans la Revue du Siècle, de mars 1892, une pièce, de tournure un peu archaïque, intitulée le Tournoi, de M. A. Sabatier. Elle est en stances de quatre vers croisés, deux décasyllabes coupés l cinq, et deux octosyllabes. En principe, ces deux métrés ne semblent pas pour être ensemble. De plus, chaque vers court, contre toutes les règles, rime avec le long vers qui le précède. Et c'est tout de même fort piquant et fort joli :
Ont tendu les gens des taffetas lourds
Crespelés d'argent sur velours, Du haut des balcons des lisses de soie
Lionnoise dont l'or flamboie...
Et après les péripéties du tournoi, 1 minthal, la pièce se termine :
i est navré Monsieur d'Her-
Pleurez, jolis yeux : les taffetas lourds
Portent deuil d'argent sur velours.
Et l'on a tissé du sang sur la soie e dont l'or flamboie.
Il en est un peu des lois de la versification comme de celles de l'harmonie des couleurs. En principe, on ne doit pas mettre du vert à côté du jaune, ni du rouge à côté du violet. Eh bien, les coloristes, et avant eux la nature, savent au besoin les employer ensemble sans choquer l'œil.