‹ Modestes observations sur l'art de versifierChapitre 88 sur 101 · I BALLADE, LE CHANT ROYAL · texte numérisé non relu

I BALLADE, LE CHANT ROYAL

J'ai dit que le caractère des poèmes à formes fixes, c'était de n'avoir pas de formes fixes. Ainsi l'on a déterminé « irrévocablement a les types du triolet, du rondel et du rondeau ; mais primitivement toutes ces pièces étaient confondues sous le nom générique de rondeau, et de plus il y avait des rondeaux de toutes lei formes.

u Avant d'être une composition littéraire, dit M. Clédat, le rondeau était, dès le xii e siècle, une composition musicale à plusieurs parties, jouée par autant d'instruments, qui servait à accompagner une danse en rond, et dont il faut chercher l'origine dans le plain chant. Il commençait et finissait par le même refrain mélodique 1 , dont une partie était encore répétée au milieu, le tout correspondant à des mouvements spéciaux de la danse. On adapta des paroles à la musique, avec un refrain poétique, disposé naturellement comme le refrain musical et on chanta le rondeau (le même texte) à trois parties. Au xiv e siècle, le rondeau se dégage de la musique et de la danse et devient un genre purement littéraire, d

Le rondel que, par parenthèse, Ch. d'Orléans, qui l'a tant pratiqué, appelle indifféremment chanson ou rondeau, maïs jamais rondel, le rondel, dis-je, et le triolet, c'est tout un, fors que le rondel a le plus souvent treize vers en trois strophes, et que le triolet n'a qu'une strophe de huit vers. En effet, le trait de ces deux pièces, toujours bâties sur deux rimes, c'est la répétition du ou des vers du début, à l'intérieur d'abord, puis à la fin de la pièce.

Dans le triolet, le premier vers se répète après le troisième, et les deux premiers après !e sixième. Dans le rondel les deux pre-

micrs vers se répètent après le sixième, et le premier après le douzième.

Je ne sais du reste pourquoi, dans ces pièces, les modernes se sont astreints à n'employer que des vers de même longueur. Voici un triolet d'Adam de la Halle (mort avant 1288), où la différence de mètre donne un tour piquant tout particulier :

Hareu, li maus d'amer

M'ochist :

Il me fait désirer ; Hareu, li maus d'amer Par un douch regarder

Me prist.

Hareu, li maus d'amer

M'ochist ■ .

Par où l'on voit que le triolet peut n'être pas constamment ce qu'en ont fait les modernes, à savoir un bilboquet où la rime tient lieu de boule, et qu'il peut, lui aussi, renfermer l'expression vive d'un sentiment, J'avoue que te triolet d'Adam de la Halle fait un peu dédaigner ceux de Banville :

Mademoiselle Michonnet Est une actrice folichonne.

Autrefois chacun bichonnait

Le public qui la bouchonnait Dans ses dents aujourd'hui michonne.

Mademoiselle Michonnet Est une actrice folichonne.

Je ne sais qui cela peut faire rire aujourd'hui, et je me demande si jamais cela put faire rire. Ainsi comme ainsi, puisqu'il s'agit de s'abrutir un peu (quand j'ai visité l'Antiquaille, on m'a montré un aliéné qui passait sa journée à faire des triolets : grand exemple !), je préfère le triolet que le Lyonnais Louis Rambaud, poète et pro-

I. < Seigneur! le niai d'aimer me lue; il me remplit de désirs, Seigneur, le nul

sateur, mais, hélas! depuis longtemps mort aux lettres, avait écrit sur le peintre lyonnais Bellet-Dupoizat, artiste non sans talent, qui, après avoir été sectateur d'Ingres (il était élève d'Auguste Flandrin), avait déserté au camp de Delacroix :

Loin du sentiment allemand, Bellet n'«t point un peintre pingre.

Il peint sentimentalement, Loin du sentiment allemand.

11 a senti mentalement Quel tort c'est d'imiter trop Ingres.

Loin du sentiment allemand, Bellet n'est point un peintre pingre.

Heureux Banville de n'avoir point connu ce triolet. En désespérance d'atteindre à celte richesse de rimes, il se fût infailliblement suicidé!

On a adopté comme forme n invariable « le triolet de huit vers. 11 n'y avait pas de raison. Christine de Pisan a de fréquents exemples du triolet de sept vers :

Amoureux œil, Plaisant otchier.

De toy me dueil, Amoureux œil.

Car ton accueil Me vens trop chier, Amoureux œil I

On a donné plus haut la disposition du rondel choisi comme type par les traités. Voici une chanson moderne qui le reproduit :

Il faut aimer tous les humains, Maïs de les fuir on a licence; Je fuis les sots par répugnance, Et par prudeuce les trop fins.

Quelques livres, petits jardins, Font compagnie à suffisance ; Il faut aimer tous les humains, Mais de les fuir on a licence.

Les rossignols et les jasmins Ne disent pas de médisance.

Dans tous les êtres sans défense Je cherche mes cousins germains.

Il faut aimer tous les humains.

Il n'y a aucun motif de s'astreindre exactement à ce type. Voici une autre chanson sur le même rythme, mais où la répétition des vers i et 2 n'a pas été observée après le sixième :

Je suis le Mistral, roi de l'air; Je chasse mes blanches cavales, Qui galopent sous les rafales Par les chemins bleus de l'éthcr.

Tout vole sous ma main de fer, Arbres, toits, neiges hivernales; En sarabandes infernales Bondit le flot lourd de la mer.

Quand je passe dans le ciel clair, Par les froides nuits sidérales, Au son de mes vois sépulcrales L'homme frissonne dans sa chair.

Je suis le Mistral, roi de l'air.

Il semble bien que si, pour observer les prétendues régies, on remplaçait les vers 7 et 8 par la répétition des deux premiers vers, la pièce y perdrait quelque chose de son expression.

Même observation pour le nombre des vers composant la pièce. On rencontre des rondels de 15, 10, 12, 9 vers au lieu de 13. En voici un, par Ch. d'Orléans, de 10 vers, où la répétition ne porte que sur le vers 1, qui est rappelé après le cinquième et à la fin :

Deux ou trois couples d'Ennuys J'ay tousjours en ma maison.

Desencombrer ne m'en puis :

Quoy qu'a Par le cons

on povoir les fuis,

I de Raison,

s couples d'Ennuys.

Je les chasse d'où je sois, Mais en chascune saison, Hz rentrent par ung autre huis, Deux ou trois couples d'Ennuys.

C'est fort joli, et i! n'y a d'autres raisons de ne pas suivre ce type plutôt que le type officiel, sinon que le traitement en est plus malaisé.

Le rondeau proprement dit, le rondeau redoublé ne sont pas, à parler congrùment, matière de poésie. Ce sont amusettes, jeui d'esprit ou de rimes. Je citerai cependant, pour la curiosité, le rondeau adressé par Gèrôme Coquard, qui était imprimeur à Lyon au xvi' siècle, à l'un de ses compatriotes, dénommé Puitspelu, dont nous possédons aussi la réponse :

Dites-le moi, qui soulève marée, Qjie sont ces feux de la voûte azurée, Pourquoi même arbre a même frondaison, Et quantes fois revient même saison, Pourquoi les jours ont égale durée !

Pourquoi de fleurs campagne est diaprée, Puis engourdie en sa robe givrée ;

Dite

-1er

Ami, buvons à la force sacrée, Qui, plantant bois et muguets à Torée, Cela du tout l'ordre i notre raison?

Si nous avions les clefs de la maison, L'aurions- nous pas bientôt désemparée î Dites-le moi !

Vray, ne sçais rien 1 — Ne sçais qui fit aube et s Et planta les clous d'or à la sphère éthérée ; Ni qui du bourgeon mol fait crever la cloison ; Ni pourquoy le grain lourd succède à floraison ; Ni pourquoy, soubz les cieux, tout meurt et tou

Mais brusler à vingt ans d'une âme énamourée ; Plus meur, gouster les fruits de l'Automne pourprée, Et quand jà tremble Hyver, me chauffer au tison, Vray, le sçais bien.

Ne me maucœurer point de la chose ignorée ; Mettre dans le demain créance tempérée ; Et, fléchissant les dieux par con digne oraison, Attendre que le soir vienne clore l'ouvrée, Vray, le sçais bien !

Il peut aussi y avoir plusieurs espèces de rondeaux. Dans les poésies attribuées a Villon, il en est de dix-sept vers, où le premier hémistiche du début n'est répété qu'a la fin.

De même pour la ballade. On a pris pour patron l'admirable ballade des Dames du temps jadis, de Villon. Mais il existe maint autre type dans Charles d'Orléans. De vrai, la ballade n'exige que deux conditions : r° user des mêmes rimes dans chaque couplet; 2° répéter à la fin de chaque strophe le dernier vers de la précédente. Le couplet est généralement composé de 8, 10 ou II vers. Le refrain rime avec un seul vers, et le restant du couplet est sur deux rimes. La rareté de la rime du refrain met celui-ci en relief. Il n'y a d'ailleurs aucune raison pour suivre rigoureusement ces dispositions, et le poète qui les saurait varier n'en aurait que plus d'excellence.

Tout le charme de ce genre de pièces est dans le refrain. Aussi, le plus souvent, n'ont-elles que cela.

La ballade est communément suivie d'une demi-strophe en forme d'envoi, où le refrain est encore ramené. Cela est assez gracieux, et il me semble que l'on pourrait également accompagner d'autres pièces de tels envois. Banville expose gravement que o TEnvoi, classiquement, doit commencer par le mot Prince, et il peut aussi commencer par les mots : Princesse, Soi, Reine, Sirs », encore bien que l'on ait aujourd'hui plus d'occasions d'adresser sa ballade à un besacier qu'à un prince. O poètes, grands enfants!

On peut ne pas être toujours d'accord avec M. Jules Lemaitre

dans ses jugements moraux, mais il faut toujours admirer son sentiment exquis de l'art littéraire et son bon sens suprême et affine. I! a posé l'index sur le point faible de tous les poèmes du genre de la ballade :

Dans la plupart des ballades il n'y a de vers a nécessaires », de vers dictés, imposés par une idée ou un sentiment initial, que celui du refrain, et un vers, au plus, pour chacune des autres rimes, en tout trois ou quatre vers... Les autres vers, étant commandés par la rime sont ce qu'ils peuvent, se rattachent tant bien que mal à l'idée principale. Et ainsi la tâche, à force d'être difficile, redevient facile. Ces cadres bizarres sont tellement malaisés a remplir qu'on permet au rimeur d'y mettre n'importe quoi ; et dés lors c'est la cheville légitimée, glorifiée, triomphante '.

Ce qui fait l'exquise beauté de la ballade des Dames du Temps jadis, c'est qu'elle échappe à ce reproche, d'abord par la mélancolie si pénétrante de son refrain, par tous les souvenirs éveillés, puis parce que la nature du sujet appelait une énumèration de noms propres où la rime se présentait sans l'apparence d'être forcée. La plupart des autres ballades connues, notamment celles de Banville, sont des badinages. Le poète n'y est qu'un homme qui souffle dextrement des pois dans une sarbacane. La Ballade du grand remède, de M. George Doncieux 1 , par son sentiment profond, mélancolique, se rapproche de celle de Villon :

Ce corps dolent et mourant que nous sommes Est une auberge où gîtent tant de maux Qu'à les nombrer l'on empila des tomes, Grec et latin ont épuisé leurs mots.

De l'épi derme & la moelle des os

i. . La ballade, dit le délitai poète M. de Gramont, est nue de ces formes d'une beauté entière sans surabondance, qui, semblables à ces fleurs dont les terres incultes gardent la propriété, ne s'épanouisse ni qu'aui époque* de poésie primitive. • Quelle splcnJidc ericurl La ballade appartient au xrv' siècle, c'est-à-dire i une époque de décadence, comme toutes cd pièces, d'ailleurs, dont le mérite consiste dans la difficulté vaincue. Dès rjoé, Guillaume Guiard fait un poème de 12.500 vers, la Branche des royaux lignages, tout en rimes léonimes! Nos poètes équilibristes n'ont fait que chausser les souliers étroits de leurs ancêtres du ïiv-xv* siècle.

Page 1