Revue du Sikh, année 1883, page
La douleur tient toute chair asservie, Tant qu'à la fin vienne avec ses pavots La douce Mort, qui guérit de la vie.
La bête crie, et l'engeance des hommes Pleure et maudît. Heureux les animaux 1 L'amour fatal vient agiter nos sommes, L'ambition nous cuit à ses fourneaux.
L'or capiteux travaille nos cerveaux :
Et le désir partout nous crucifie.
Qui pansera notre cœur en lambeaux P La douce Mort, qui guérit de la vie.
Nous pouvons bien prodiguer maintes sommet
En opiats, pilules ou sirops ;
Nous pouvons bien marier dans nos baumes
Sucs vénéneux et poisons minéraux :
Mieux que ce tas de remèdes rivaux,
Un élixir, sans plus, nous gratifie
D'un plein sommeil et durable repos :
La douce Mort, qui guérit de la vie.
Hippocratèsl vous ses doctes suppôts!
Votre science est grande, et je l'envie ; Mais saluez, en très humbles vassaux, La douce Mort, qui guérit de la vie.
Le chant royal n'est qu'une ballade plus longue, partant plus difficile, puisque les strophes doivent toujours être sur les mêmes rimes. Il se compose de cinq couplets, plus l'envoi qui en a jusqu'à sept. J'avais toujours cru que ce genre de poésie ne pouvait plus se pratiquer que par manière d'exercice, comme les rétablissements gymnastiques. Mais après avoir lu le Chant royal <k la Mer, de M. George Doncieux, j'ai dû croire qu'il n'y a pas de formes poétiques les plus hérissées de difficultés techniques qui ne se puissent prêter à la manifestation des plus larges pensées et aux nuances les plus délicates de l'expression :
Les coeurs las de la foule épaisse, ou que dévore L'ennui, roi de la ville au* soirs poudreux d'été, Aspireront toujours à la plage sonore Que les flots étemels bordent d'immensité.
Mieux que les monts gravis au travers des nuages, Que le tableau fuyant des prés et des feuillages Où flotte la vapeur du train retentissant, C'est toi que j'aime, 6 mer divine! En l'embrassant, Je sentais au cerveau me monter une ivresse Et mes maux s'assoupir a ton refrain puissant, Onduleuse et farouche et lente charmeresse.
Berceau, tombeau de tout! faut-il que l'homme adore
Pour les profusions de sa fécondité
Cette onde, où, quand dormait la terre vierge encore,
Pour la première fois la vie a fermenté ?
Mais qui dira jamais le trésor des naufrages,
Le dernier craquement des mâts battus d'orages,
La morne épave dans le sable pourrissant
Et des veuves le noir défile gémissant?
Car volontiers, mêlant la mort en sa caresse,
La perfide engloutit ceux qu'elle allait berçant,
Onduleuse et farouche et lente charmeresse.
IU
Sous son cristal obscur, une vivante flore Loin des soleils propage un parterre enchanté, Où buissons de corail, touffes de madrépore Parmi les goémons étalent leur beauté.
Parmi les goémons fleuris de coquillages.
Des monstres cependant nagent vers les sillages, Maint vorace requin, mainte pieuvre enlaçant De ses rubans visqueux le noyé qui descend :
Et la mer a pour eux des vaisseaux en détresse, Qu'elle aveugle de brume et puis jette au brisant, Onduleuse et farouche et lente charmeresse.
Voyez-vous le flot tiède et bleu qui s'évapore
Vers l'azur de midi tout vibrant de dartÉ ;
Le voyez-vous blanchir en nappes de phosphore
Au sein des calmes nuits et de l'éther lacté :
Un sourire sans nombre embellit les rivages.
Soudain des aboiements rauques, des pleurs sauvages,
Et blanc d'écume, au front de l'écueil menaçant,
Le troupeau forcené des vagues bondissant :
Mais la folle déjà, couchée avec paresse,
A posé sur la grève un baiser languissant,
Onduleuse et farouche et lente charmeresse.
Tantôt, verte et nacrée, aux feux blonds de l'aurore Elle brille, et frémît d'un frisson argenté; Tantôt, quand le couchant glorieux la colore, Un manteau d'incendie orne sa majesté.
Immuable miroir aux changeantes imagesl Suivant la nue errante, et les brises volages, Et l'astre au rai vermeil ou le pâle croissant, Elle est toute d'ébène, ou d'opale, ou de sang; Chaque gemme & l'envi la diapré, et sans cesse Teint d'un reflet divers son dos éblouissant, Onduleuse et farouche et lente charmeresse.
A V. G., lieutenant de vaisseau.
Prince des Océans! L'onde aux amers breuvages S'appelle femme aussi. Laisse tes grands voyages, Ne rêve pas toujours au beau navire absent; Mais vois l'humide éclair sous les longs cils glissant, Entends chanter, entends la voix douce et traîtresse : C'est elle, c'est la 1
e la pensée plus qu'il
ai, eu donnant a e la découvre.
Oserai-je avouer, à nia honte, que je connais peu de choses plus ennuyeuses que
Elle fut importée d'Italie au xvi e siècle comme le sonnet. Les
Italiens l'avaient eux-mêmes empruntée à Arnaut Daniel, troubadour provençal de la fin du jup siècle. On sait que c'est une pièce composée de six strophes de six vers et une demi-strophe, le tout sur deux rimes, ramenées tour à tour d'après des enlacements entortillés dont les détails sont dans tous les traités '.
i. M. Je Gramonl (p. Jij) donne les règles Je la sextinc d'Arnaut, suivies, dit-il, par ses imitateurs italiens, espagnols el portugais : « 1° Six stances de si* vers, Itiqutll devaient tire Je mine m/iure, et il çranth vtts ghirralentenl .* i* les vers, dan* les six stances, termines par les si» mêmes mots ne rimant pas entre eux et qui fussent exclusivement des substantifs de deux syllabes; }° l'arrange nie ut do ces six mois terminaux variant d'une sunce à l'autre suivant une loi régulière qui consiste, s mots étant donnés par la première stance, i les disposer dans chacune des autres i prenant alternativement dans la stance qui précède un des mots terminaux des ois derniers vers et un Je ceux des trois premiers, mais dans un ordre inverse, est-i-dire en remontant pour les mots des trois derniers vers et en descendant pour :ux des trois premiers; 4" la pièce terminée par une demi-stance de trois vers contenant, rangés dans le même ordre où ils sont offerts par la première stance, les six mois terminaux, un à l'intérieur et nu i la fin de chaque vers. >
Tout ceci n'est pas rigoureusement exact. Il y a bien plus Je liberté dans les sextines provençales et italiennes. Je dois i M. Chabaneau quelques renseignements précieux à cet égard. On ne connait qu'une sexiinc d'Arnaut. M. Bartsch l'a publiée dans sa Chrestoniavie, p. ij8. Il en existe en provençal deux imitations sur les mima rimts, l'une de Guilliem de Saiut-Grcgori, l'autre du Vénitien Zorli. Un autre troubadour, Ponce Fabrc, d'Uzès, en a fait uue également, mais sur d'autres rimes et qui n'offrent un enlacement régulier — c'est-i-dire conformément i la règle qui se déduit de la sextinc d'Arnaut Daniel — que dans les deux premières stances.
Dans la sextine d'Arnaut et dans celle de ses deux imitateurs, le premier vers de chaque stance n'est pas de la même mesure que les suivants ; il n'a que sept syllabes, les autres eu ont dix. Chcx Pons Fabre tous sont uniformément de huit syllabes. Ce ne sont pas, par conséquent, de grands vers.
Dans les sextines provençales chu]. nécessairement ter-
miné par un substantif. Le premier vers chei Arnaut et ses Jeus imitateurs finit par su! fautif (engla) est remplacé par un verbe composé de ce substantif et du préfixe en (aangla). Chez Pons F.ibre, ce sont des adjectifs et des verbes qui terminent les vers. Pas un seul substantif.
L'arrangement des rimes, aux mots rerminaux de la stance, n'est pas, dans IVutoi ou la tornade, celui que M. de Gramont indique. Conformément i la règle générale de la lyrique provençale, les trois vers de cette torwida se terminent exactement
S COMPLIQUÉES tj
Ces formes compliquées ne se produisent jamais dans les grandes littératures au moment de leur plein épanouissement, mais seulement lorsque déjà le procédé sert à remplacer l'inspiration, et lorsque l'on tend à substituer, à la passion sincère et naïve, des sentiments artificiels, tout formulés suivant un code rédigé à tête rassise. Je n'ai jamais pu lire quatre lignes de la poésie courtoise, française ou provençale, sans m' écrier : Rendez-moi donc Homère
Le traitement de la sextine repose sur un thème charmant en poésie, le rappel des rimes, mais il en est de ces rappels comme de la vertu : il en faut, pas trop n'en faut. L'excès de vertu est bien désagréable. De plus il faut que ces rappels se produisent de façon claire, évidente même. A l'audition de la sextine, il est impossible de saisir le processus de ces retours, et a [a lecture même, cela impose beaucoup d'attention.
D'abondant le poète doit renoncer à tout développement de sa pensée. Tournant dans son manège, soufflant, geignant comme un âne trop sanglé, il doit paraphraser éternellement la première strophe dans les suivantes. Comme le dit très bien Banville, o une fois la première strophe trouvée, il faut écrire six fois de suite, disposés suivant les combinaisons dans lesquelles ils doivent reparaître, les
naux des trois premiers vers de celle-ci figurent, dans le même
rdre, a l'intérieur des
trois vers de la larnada.
La règle donnée par M. de Gramont es! celle que Pétrarque a
observée dans
. Alla dolce ombra délia belle frondi...
« Là ver l'auto» che si dolce l'aura... »
Et encore dans la sextine redoublée :
• Mîa benigna fortuna, el vivet lieto... ■
Mais dans les autres compositions du même genre, ce poète
lispose plus librement
dans la tvrnada les mots terminaux de la statice.
Dante, qui passe pour avoir introduit la sextine en Italie, r
f connaît pas la règle
rimes, et les six mots terminaux de la première stance se prése
lent à la tornada dans
En somme, là comme ailleurs, les anciens poètes ne se so
tit pas tenus dans les
cadres qu'on veut leur forger aujourd'hui.
( mots qui terminent les vers de la première strophe. » Puis on cheville tant que dure dure pour attraper chaque rime. Si jamais fut exercice de bouts-rimés, c'est celui-là I Et Banville d'ajouter naïvement : a Comme cet arrangement est prévu, voulu et inévitable, on peut l'avoir sous les yeux sans qu'il enlève rien à Vinspiralian(\), et il la facilite plutôtfj !). s Je le crois bien puisque c'est lut qui inspire tout!
Voici une sextine de Soulary dextrement traitée, et où l'idée, quoique ressassée inévitablement dans chaque strophe, apparaît moins vague que dans la plupart des pièces modernes de ce genre. Mais que ce perpétuel cliquetis des mêmes sons est donc agaçant!
Voici qu'à mon réveil l'oiseau noir a chanté, Par un matin brumeux, cette chanson chagrine : a Poète qui vieillis, rappelle ta fierté I h Vois! les ntiges d'hiver ont fait fuir la beauté « Qui jouait dans tes bras, et dont la main divine « Téveutait d'une rose et t'en laissait l'épine, a
Il faut donc vous guérir, blessures de l'épine. Doux mal qu'Anacréon mon père a tant chanté ; Toi qui fais que, la nuit, pris de fièvre divine, En attestant l'étoile et la lune chagrine, On court humilier, aux pieds d'une beauté, Les élans de son cceur et ceux de sa fierté.
S'il est vrai que l'amour ignore la fierté, C'est qu'il veut l'ignorer; car toujours une épine Lui fait sentir les nœuds où le tient la beauté; Et dans chaque refrain que le cœur a chanté, Détonne sourdement une note chagrine.
Qu'y jette, à notre insu, l'autorité divine.
J'ai connu ces avis de l'alerte divine, Et dans tous mes écarts j'ai gardé ma fierté, Aimant, pour oublier que la vie est chagrine; Chantant, comme l'oiseau sur le bord de l'épine; Mais libre ainsi que lui, par ma foi, j'ai chanté Mon caprice, bien plus que ceux de la beauté.
Le poète en lui tient son type de beauté,
Chimère insaisissable et fiction divine;
Il peut, ce qu'au printemps sa folie a chanté,
Le chanter en hiver sans perdre sa fierté,
Et le grave censeur qui s'arme d'une épine
Pour l'en punir, n'est rien qu'un sot d'humeur chagrine.
C'est assez pour ta gloire, 6 vieillesse chagrine, De ranger au Salut ces démons de beauté, Fleurs où l'hiver des sens n'a laissé qu'une épine, En qui la grâce tourne a l'âpreté divine, Et dont le front, déchu de sa jeune fierté, Reste l'épouvantail des fous qui l'ont chanté.
Heureux qui n'a chanté dans ce sentier d'épine, Qu'un cantique au Très-Haut, la Divine Beauté I Il n'a pas les rancœurs de la fierté chagrine '.
Passerat a-t-il inventé