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LE SONNET

Vient d'Italie. Il est vrai qu'on en a attribué l'invention aux Provençaux, nommément à Guiraud de Borneil. Mais Nostredame, en disant, dans ses Vies des poêles provençaux, p. 146, que ce dernier a est le premier qu'a faict des sonnets », n'a sans doute pas remarqué que le mot sonnet, chez ce troubadour comme chez les autres, n'a pas du tout le sens que nous lui attribuons, et que lui donnèrent les Italiens. C'est simplement un diminutif de son, et il désigne en général, comme ce dernier mot, l'air d'une chanson, et, par extension, la chanson elle-même.

Il est vrai que le même Nostredame cite en exemple un sonnet d'un certain Guillaume des Amalrics, lequel serait mort en 1321. C'est avec raison que M. de Gramont suspecte l'authenticité de ce sonnet. C'est une supercherie pure et simple de Nostredame qui a inventé et le sonnet et le troubadour. Il n'y a dans l'ancienne littérature provençale, me dit M. Chabaneau, que trois sonnets authentiques, et tous les trois, postérieurs aux plus anciens sonnets composés en italien, ont pour auteurs des Italiens, savoir les deux premiers, Dante de Maiano, le troisième, Paul Lefranc de Pistoia. Ce dernier se rapporte à des événements de l'an 1285,

On connaît la fortune en France du sonnet, introduit au temps de Marot et de Mellin de Saint-Gelais. Le xvi c siècle en a vu naître des foisons. Cette fortune se continua pendant une grande partie du xvn e siècle. Puis le sonnet s'endormit, et tout le xvni c siècle passa sans le regarder. On pouvait croire cette forme oubliée comme le vïrelay ou le rondeau redoublé. Après cent cinquante ans, à la chaude atmosphère du romantisme, le sonnet se réveilla, et son réveil fut terrible. Sous le second empire et sous la troisième république, on nous a donné la question par le sonnet, à peu prés comme le tortionnaire de jadis donnait la question par l'eau, en entonnant au patient pinte sur pinte. Il faudrait donc être indulgent si ce gavage de l'ime rendait parfois un peu injuste à l'endroit de cette forme ds poème.

■ Un bon sonnet, écrivait dénier, n'a jamais eu un grand charme pour moi : c'est un genre de poésie que je n'aime point, même dans Pétrarque, et je ne sais pourquoi Despréaux l'enrichit d'une beauté suprême. ■

On peut tenir pour l'opinion de dénier, mais je doute qu'il eût écrit ces lignes, s'il avait connu ttls sonnets modernes : certains de Soulary, la plupart de ceux de M. de Hérédia, quelques-uns de M. Su lly-Prud homme. On peut repartir, il est vrai, que, s'ils n'eussent pas fait de sonnets, ces poètes eussent fait, à leur place, des oeuvres dans une autre forme, non moins belles. Possible. Pourtant je ne vois pas d'ici une forme poétique quelconque, remplaçant tels de ces sonnets, par exemple, celui des Danaides, de M. Sully-Prudhomme. Relisez-le, vous constaterez que tout vers changé, ou bien toute rime, affaiblirait ce petit chef-d'œuvre. Mais la rencontre est peu commune.

Après cela il faut bien remarquer que le sonnet (comme toutes les pièces à formes fixes) est le propre d'une poésie plus étudiée qu'abondante et vaste. Les poètes de grande envergure, les voyants, les Homérides, comme aussi les grands élégiaques, ont chez nous dédaigné les sonnets, aussi bien que les ballades et les sextines. Racine, dénier, Lamartine n'ont jamais fait de sonnets; Hugo, qui a témoigné d'une si merveilleuse habileté de main, qui se jouait, c'est le mol, de toutes les difficultés, n'en a jamais écrit un seul, que je sache. On compterait ceux de Musset et probablement ceux de Vigny.

Comme à dénier, le sonnet ne me semble pas en soi une de ces combinaisons poétiques emportant d'emblée l'enthousiasme. Le retour réitéré des rimes, si agréable lorsqu'il couronne un morceau, se produit ici tout au début, pour ne se plus retrouver. On aime en générai à voir dans une pièce une distribution alternée : aman! alterna... Ici, les deux quatrains se touchent et les deux tercets. Je ne sais pourquoi je suis tenté de disposer la pièce symétriquement : un quatrain, un tercet, un quatrain, un tercet. Et de fait, je me demande comment personne ne l'a tenté. De surcroit le

dernier vers, celui qui doit contenir le trait, le grain de sel à mettre sous la queue, gagnerait, semble-t-il, à se détacher sensiblement de la pièce, soit en s'isolant, comme dans la ter\a rima, soit en se tenant dans un autre mètre que les treize précédents.

Si j'osais, je dirais que le sonnet a juste pour grever le poète, et qu'en retour celui-ci n'est pas équitablement payé de ses peines par la symétrie et l'agrément de t'ordonnance et par la disposition intéressante des sonorités. Quatre bonnes strophes de quatre vers peuvent le plus souvent dire les mêmes choses et aussi bien, encore qu'avec moins de géhenne '. Et j'ai quelquefois pensé que tel poète, qui, faute d'être un assez habile jongleur de mots, nous a donné un faible sonnet, aurait vraisemblablement exprimé sa pensée de façon plus forte et mieux venue, s'il s'était modestement contenté de la mettre sous une forme plus courante.

Encore ne faudrait-il pas aggraver puérilement les conditions déjà difficiles faites au poète. Banville, toujours esclave (esclave volontaire, le pire des esclavages) des soi-disant traditions, n'admet que le sonnet « régulier o, celui dont les rimes sont disposées comme suit :

i« quatrain : ABBA

M. de Gramont dit excellemment à ce sujet : « Une opinion accréditée aujourd'hui veut qu'il n'y ait de régulier que le sonnet de la première forme (donnée plus haut)... 11 est impossible de voir sur quelle raison ni sur quelle autorité s'appuie cette décision. En quoi la forme qu'on prétend privilégier est-elle plus régulière que les autres 1 ? A proprement parler elle le serait moins que celles qui ont leurs tercets pareils, »

i. Je crois

Je crois bien plutôt que l'on pourrait, par l'hétèrométrie des vers, par le changement de disposition des strophes, varier les formes, de manière à obtenir des effets nouveaux. Au moins la pensée ne serait pas toujours obligée de se cootoumer pour se prêter à une forme arrêtée d'avance et qui tire son charme bien plus du talent supérieur de quelques-uns de ceux qui l'ont maniée que de sa propre nature.

Et maintenant, lecieur, recueille-toi pour ouir ce sonnet grandiose, immense, intitulé Fuite de centaures :

Ils fuient, ivres de meurtre et de rébellion. Vers le mont escarpé qui garde leur retraite; La peur les précipite, ils sentent la mort prête, Et flairent dans la nuit une odeur de lion.

Ils franchissent, foulant l'hydre et le stellion, Ravins, torrents, halliers, sans que rien les arrête, Et déjà, sur le ciel, se dresse au loin la crête De l'Ossa, de l'Olympe ou du uoir Pélion.

Parfais l'un des fuyards de la farouche harde Se cabre brusquement, se retourne, regarde, Et rejoint d'un seul bond le fraternel bétail;

Car i! a vu la lune, éblouissante et pleine, Allonger derrière eux, suprême épouvantait, La gigantesque horreur de l'ombre herculéenne.

HÉRÉDIÀ.

Le xvi e siècle avait épuisé les recherches relatives au rythme. Gautier, dans son Triomphe de Pétrarque, n'a fait que ressusciter une forme que Salel, Jodelle, Baïf, Desportes, avaient empruntée aux Italiens. Pourquoi le xvir= siècle, qui a tant fait de sonnets et de rondeaux, n'a-t-il jamais fait de ter\e rime? Il y a des destinées. Même de nos jours, lorsque Gautier a repris avec talent le rythme immortalisé par Dante, beaucoup de bons classiques firent grise

mine au ressuscité. M. Pujol écrivait encore en 1858 : « Les ttr\t rime, dépourvues d'harmonie (î), avec leurs tercets et leurs rimes agencées d'une manière bizarre, quoique dans un ordre symétrique, ne sont pas de nature à charmer les oreilles françaises, s

En réalité la terifl rima u'a contre elle que son mécanisme peu commode. On ne le décrira pas ici, puisqu'il est exposé dans tous les traités, et que, d'ailleurs, un exemple rend superflue toute description. Remarquons seulement cette épine, qu'outre la réunion continue de trois rimes, alternées dans une succession rigoureuse, l'enchaînement de ces rimes d'une strophe à l'autre rend impossible soit d'intercaler une strophe, soit d'en supprimer une (prérogative enviable cependant, les vers supprimés n'étant jamais mauvais) : le fil cassé, tout le chapelet se dégraine.

Mais cet enchaînement est ce qui constitue le prix et le charme de ce genre de poème. II en est un autre ; c'est l'isolement du dernier vers, qui permet d'y concentrer la pensée ou d'y mettre le trait. A cet égard, une ter\a rima de treize vers semble encore plus favorable que le sonnet, où le dernier vers doit, selon Boileau, finir toujours par un pétard. On a essayé ce petit poème dans l'exemple suivant :

Novembre. Tout s'éteint. Le grand lac monotone Se perd a l'horizon dans le brouillard. L'Hiver De sa fauve tunique a dépouillé l'Automne.

Du suaire des morts le soleil s'est couvert.

Cris bruyants : — Des corbeaux c'est la troupe chagrine

Qui peuple le sapin géant, seul resté vert.

Le cri fait un lugubre écho dans ma poitrine.

Neige aux monts, neige aux deux et neige dans ie cœur;

L'âme porte le deuil de la clarté divine.

Mais, perçant le nuage opaque, un trait vainqueur Soudain glisse, et frémit sur la nappe engourdie : D'un sourire le ciel tempère sa rigueur.

Celui-là, cette fois, est tout moderne. On sait que le pantoum est un chant malais qui, traduit en prose vers par vers par M. E. Fouinet, a suggéré (à M. Asselineau, je crois) l'idée de faire un pantoum en vers sur le même modèle.

Combien supérieure est cette forme à la sextine ! Ce n'est pas la sempiternelle rime de celle-ci. C'est le retour de deux vers alternés suivant un ordre clair, régulier; et ce retour n'a lieu qu'une fois, de manière à charmer sans lasser, ainsi que Mahomet le prétend des caresses des houris. Chaque strophe est enchaînée à la précédente, comme dans la ter\a rima. Et je ne sais pourquoi il semble que la mélancolie des souvenirs réside tout entière dans ce rythme.

Le plus charmant pantoum que je connaisse est celui de Louisa Siefert. L'émotion de l'âme y dispute a l'harmonie des mots. Il est intitulé : En passant m chemin de fer :

Discrets, furtifs et solitaires, Où menez-vous, petits chemins?

Vous qu'on voit, pleins de frais mystères, Vous cachant aux regards humains.

Où menez-vous, petits chemins, Tapissés de rieurs et de mousse?

Vous cachant aux regards humains, Que votre ombre doit être douce I

Tapisses de fleurs et de mousse, Abrités du froid et du vent, Que votre ombre doit être douce A celui qui s'en va rêvant I

Abrités du froid et du vent, Le voyageur vous voit et passe.

A celui qui s'en va rêvant Peut-être

l'espace ?

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