‹ MoehlerChapitre 13 sur 27 · I.->4 MOLULIiK · texte numérisé non relu

I.->4 MOLULIiK

revenir sur cette terre i)Our autant (ju'il est en nous.

La douleur d'avoir offensé le Seig"neur, la douleur à lacjuelle nous porte la parole divine, serait ainsi une malédiction de notre existence. La contrition de l'i^van^ile est-elle donc une malédiction ?

La résolution de ne plus pécher, résolution à laquelle nous convie la doctrine du Christ, serait l'eng-ag-ement de procéder autant que possible à notre propre destruction. Car si notre être est inévitablement dépravé, la délivrance de tout péché quelconque, le ciel qui nous est promis par l'Ji^vangile, désigne la destruction de notre existencepersonnelle, l'entraînement et la dissolution dans une espèce d'infini, en un mot le retour dans le néant d'où nous sommes sortis.

Le Sauveur nous retrace sous des images terribles le sort qui attend les damnés ; voici ses paroles bien capables de porter l'épouvante au fond de notre âme : « Allez, maudits, allez au feu éternel, préparé au démon et à ses anges. » Qui pourra concevoir qu'un tel anathème soit possible, si le péché émane seulement du fini même de notre être ? Cette théorie rendrait impossible la douleur d'avoir offensé le Seigneur, et enlèverait à l'homme toute force pour la vie en Dieu ! (i)

2^ Les tâtonnements du luthéranisme.

Dans son commentaire sur l'Épitre aux Romains, édition de 1525, Mélanchthon dit que Dieu opère le

(i) Nette Uniersîich7ingen, p. 127-131.

l/r.TAT PRIMITIF BK l. MDMMIÙ ID5

mal comme le l)icn, non seulement en le permettant, mais en le faisant lui-même, tellement que l'adultère (le David et la trahison de Judas ne sont pas moins son ouvrage cpie la conversion de saint Paul. Comment (pialifier cette doctrine ? Cependant Martin Chemnit/ excuse Mélanchthoii : du coté catholicjue, dit-il, on avait exa<i^éré le do^^me de la liberté ; serait-il donc étonnant que, dans le début, une exposition systématique de ces matières ardues fut impossible à Mélanchthon ? On dirait, à entendre Chemnitz, que l'origine du mal était, juscju'au XVI'' siècle, enveloppée dans d'épaisses ténèbres, que cette c|uestion n'avait pas été résolue dès le deuxième siècle, et (lue ri^criture sainte en laissait incertaine la solution ! Au reste, Mélanchthon ne fait ici (jue suivre Luther en son écrit contre h>asme. Le concile de Trente avait en vue la proposition soutenue par Mélanchthon, (juand il a frappé d'anathème ceux cjui disent que l'homme n'a pas le pouvoir de rendre ses voies mauvaises et que Dieu opère le mal comme le i)ien non seulement en le permettant, mais en le faisant lui-même.

Moehler ajoute que dans la Copifession d' Au i^s bourg, Mi'-lanchlhon s'est amendé, et qu'il ne rejette plus sur Dieu la cause du péché, non plus que les symboles luthériens postérieurs (i).

3° Tm doctrine calvînistc.

Les Retbrmateurs de la Suisse, au contraire, ne se (i) Syntbolik, p. 43-45.

lS6 MOKHLKK

sont jamais rétractes. Dans l'écrit sur la Providence, qu'il adressa au landgrave Pliili|)j)e de Hesse en 1530, Zwingle dit que le Souverain I^Ltre est la cause et le premier auteur du péché, qu'il se sert de ses créatures comme d'un instrument pour commettre le mal, qu'il chang^e le juste en pécheur comme l'artisan chang-e la lime en poignard, enfin (ju'il porte invinciblement le malfaiteur à tuer l'innocent.

Calvin répète cent fois que l'homme commet le péché par l'inspiration de Dieu, qu'il tourne son cœur au mal en cédant à l'impulsion de Dieu, qu'il tombe parce que les desseins de Dieu l'ordonnent ainsi. Théodore de Bèze tira de ces principes des conséquences plushorribles encore. Non seulement il enseigna que Dieu pousse les hommes dans la voie mauvaise, mais il ajouta qu'il n'a créé une partie d'entre eux qu'afm de s'en servir pour faire le mal.

Moehler examine sur quels arguments s'appuie cette doctrine. Selon saint Paul, dit Zwingle, « la loi n'a pas été donnée pour le juste ; » donc le juste par excellence, Dieu, n'est pas tenu de l'observer. Lors donc qu'il rend l'ange ou l'homme prévaricateur, qui est-ce qui viole la loi ? Ce n'est pas Dieu, puisqu'elle ne l'oblige point ; mais c'est la créature, puisque la loi pèse sur elle et l'accable.

Moehler explique, lui, la phrase de saint Paul, en rapprochant cet autre passage, que « le juste est à lui-même sa loi vivante»; dès lors le juste n'a pas besoin des menaces des lois positives, extérieures à lui, pour faire le bien ; il porte la loi en lui-même et toujours il l'observe. Cette loi est une manifestation de la sagesse et de la sainteté de Dieu, qui dès lors, à son tour, ne peut pas la violer. Zwingle supprime l'objectivité du mai ; il ne voit pas que si Dieu portait l'homme à violer la loi, il se mettrait en lutte avec

l'état primitif de l'hommi-: iSy

sa propre nature, il se réduirait à lu-aiii. /\vin<(Ic n'a pas idi'e enfin des saintes lt)is cjui régissent le monde moral, et parle comme si la loi n'était ipi'une série de préceptes arbitraires.

Zwintjle s'efforce encore d'étayer plus solidement sa doctrine, en disant que Dieu est toujours conduit par une intention pure et (lu'ainsi la fin justifie les moyens. Va pour mieux faire ressortir sa pensée, il écrit cpie l'adullère de David, en ce qui re<^arde la responsabilité de Dieu, n'est pas plus un péché pour Dieu, que ne l'est le fait d'un taureau cjui féconde tout un troupeau. — L'homme est-il une jjénissc et Dieu un taureau ? réplique Moehler. Pourrait-il se vautrer dans le vice sans attenter à son être moral, et si Dieu le poussait invinriblement, ne commettrait-il pas lui-même le péché? — /win^^le précisait: Lorsque Dieu porta David à commettre son crime, il a<jit seulement sur ses sens, qui entraînèrent l'assentiment de la volonté ; ainsi il ne poussa pas David au [)éché d'une favon immédiate, mais il posa un acte purement extérieur, inditférent de sa nature, (jui en soi ne produit pas le mal, un acte qui est le même dans l'adultère que dans l'union conjui^ale. — Quelle différence y a-i-il, demande Moehler, entre ce «jenre d'activité de Dieu et les tentations de Satan ?

Calvin dit lui aussi, dans le livre aies Institutions, que Dieu se propose toujours ur.e bonne fin ; il avoue que la théorie de Dieu déterminant l'homme à la déchéance et le poussant à la faute ne se peut concilier avec sa volonté telle que nous la connaissons. Il a|)pelle à son secours, ainsi que Luther le t'ait contre lîrasme, une volonté rachée dans lesdécrets éternels, dit-il ; volonté cjui justifie les voies de la Providence, bien que nous ne puissions en découvrir la justice. Donnant plus de développement à sa pensée dans \ Instruction contre Us /ibârtins, il fait

ressoriir cju'il y a une immense différence entre le rôle de Dieu et le rôle des prchcurs dans une seule et m^-me action : Ditni, poursuil-ii, a;^il [jour venger les droits de la justice outragée, mais le m<'-chant pèche pour satisfaire ses passions ; le souverain Juge pousse au meurtre, par exemple, afin de punir un crime qui n'a pas reçu son châtiment, mais le meurtrier tue son ennemi i)ar haine, par envie, par cupidité.

Moehler laisse à juger si l'idée de Dieu justifie l'usage de pareils moyens, et combien il serait nuisible, subversif pour toute moralité humaine, que les hommes à cet égard imitassent Dieu ; mais il est clair que, si Dieu arme le bras d'un assassin pour tirer vengeance d'un crime, puis fait commettre un deuxième meurtre pour punir le premier, puis un troisième pour effacer le deuxième, puis un quatrième, un dixième, un vingtième, il y a eu, au début des temps, un premier crime. Ce crime-là. Dieu a-t-il pu le faire commettre pour punir un crime antérieur ? Non, puisqu'il n'y en a pas qui le précède. Cependant il l'a fait commettre, du moins Calvin nous l'assure ; car il enseigne que le péché originel avait été résolu de toute éternité, et que notre premier père est tombé par un ordre exprès de la Providence.

Bèze donna un nouveau développement à la doctrine de Calvin : voici comment il raisonne. Dieu voulait manifester sa miséricorde et sa justice. Il avait revêtu notre premier père d'innocence et de sainteté, car rien d'impur ne peut sortir de ses mains ; le péché originel était donc nécessaire, il fallait que l'homme fût pécheur pour que Dieu pût exercer sa miséricorde et sa justice. En voulant développer les deux attributs de sa nature, Dieu se proposait un but juste et saint ; il a choisi le seul moyen qui pouvait le conduire à ce but ; qui donc oserait l'accuser de péché ?

L ETAT l'RIMITIK DE l/HOMMK

Ici il n'est plus question d'actr i)Uicnu*iU cxlt rieur, d'inlluence cxerci'e sur les sens de l'homme. Le souverain lùre avait besoin, pour manifester ses adorables perfections, que l'homme eût des dispositions intérieures mauvaises. Il a donc fallu que Dieu, pour ouvrir une voie à la manifestation de ses attributs, a^^îl intérieurement sur l'homme, tournât sa volonté au mal, il a fallu (jue Dieu réduisit à néant sa propre sainteté pour faire éclater sa justice et sa miséricorde. Même, Héze ne nie pas que le premier homme, en tombant dans le mal, a succombé sous le coup d'un ordre irrésistible; distin^^uant avec Luther et Calvin entre la coaction et la nécessité, il dit que, dans le fait du péché, il n'y a pas eu de coaction : Adam a prévariqué avec un attrait intérieur (sponianeo motu, par opposition à libero et voluntario tnaéif), et, quoiqu'il n'ait pas pu se défendre de pécher, il n'a pas voulu non plus s'en défendre ; ce qui fonde sa culpabilité (i) !

(i) Synibo/i/c, p. 4 5-53.

CIIAPITKH III

Le Péché orisfinel

1*^ Les affirmations de TÉglise catholique.

Formulée par le Concile de Trente, cette doctrine est très simple ; on peut la ramener aux points suivants. Kn transg-ressant le commandement du SeijT^neur dans le paradis terrestre, Adam perdit la justice et la sainteté originelle, encourut la colère et l'indit^nation du Très-Haut, fut détérioré dans son corps et dans son àme et soumis à la mort. Or ce péché, (jui se transmet avec ses suites par la génération , est propre à tous les enfants d'Adam ; en sorte (ju'ils ne peuvent faire aucun acte ag"réable à Dieu ni être justifiés à ses yeux cjue par |ésus-Christ, seul médiateur entre Dieu et les hommes. Kntin, (juoitjue affaiblie dans la dégradation primitive, la liberté n'est pas détruite ; et voilà pourcjuoi toutes les actions de l'homme déchu ne sont pas nécessairement péché, bien (ju'elles ne puissent mériter par elles-mêmes l'amitié de Dieu (i).

( i) Sym'jo/ik, p. >\->6.

MOEIILEK 11

,f,2 MOF.HI.I'.R

L'Kjrlise est app<--léc a conserver intacte la doctrine <lu Christ et des apôtres, et non à décider des questions libres et abandonnées aux controverses de l'école. Ici trouvera une place convenable une anecdote racontée par saint Au^mstin dans une de ses lettres à saint Jérôme. gucl<iu'un eut le malh.air d. tomber dans un puits ; un autre s'approcha en demandant : Comment ètes-vous ainsi tombe .' Il reçut pour réponse : « Mon ami, au lieu deme<iuest.onner de la sorte, hâtez-vous de me tirer d'ici. » De même le Concile de Trente se contenta d'admettre comme irréfragable le dogme de la chute et de rendre au Seigneur des actions de grâces pour le bienfait de ia rédemption, sans s'arrêter à se former des notions sur la manière dont la chute s'est faite (i).

Moehler cite un passage du théologien portugais Pavya d'Andrada, expliquant que c'est à dessein que le Concile n'a pas voulu entrer dans des définitions plus précises, et un passage de Pallavicini, expliquant que le Concile a été surtout préoccupé de définir ce que le peclu ongtnel n'est pas, c'est-à-dire de nier que le péché originel supprime le libre arbitre, et de nier que toutes 'es actions de l'homme déchu soient nécessairement des pèches. \ oila la foi • l'école de saint Anselme et celle de saint Bonaventure l'enrichissent et l'interprètent avec des opinions théologiques diverses (2).

(i) Neue UiUeysuchungen, p. ii9' (2) Symbolik, p. 5;.

LE PÉCHK ORKilNEL l63

2 ' La doctrine luthérienne.

Voici ce que dit la Confcssiofi (i'.htj^sfjoiux ^^'^^ ^^' péché ori«^inel : « Les protestants enseignent que, après la chute crAdaiu, tous les hommes eng^endrés ^elon la chair naissent avec le péché, c'est-à-dire sans la crainte de Dieu, sans la confiance en Dieu et avec la concupiscence. » D'après ces paroles, non seulement le péché orig"inel a dépouillé l'homme du bien (ju'il possédait, mais il a fait naître le mal dans son être. 11 a donc un double caractère, l'un négatif et l'autre positif ; nous devons l'envisaq^er sous ces deux j)()ints de vue. Ainsi (ju'est-ce cpie le péché nous a enlevé en nous dépouillant de la crainte de Dieu ? (ju'est-ce qu'il a mis dans notre àme en nous soumettant à la concupiscence ?

. /. /.(• hicN (jiic h' piihc a ravi à l'hoiiiiiic.

« Les hommes, disent d'abord les protestants, naissent sans la crainte de Dieu, sans l'espérance en Dieu. » Cette définition, car on prétend cpie c'en est une, mancpie de justesse et de vérité. C'est ce cjue firent judicieusement observer les théolotriens catholi(|ues (lui assistaient à la diète d'Auo^sbourt^-, I^ck, W'impina, Cochlaeus et d'autres. Le péché ori<rinel, dirent-ils, existe dans l'homme avant (jue l'homme ait conscience de lui-même ; l'homme naît avec lui. Or, de même que la crainte de Dieu et la confiance en lui n'existent pas comme vertus dans l'enfant (jui n'a pas l'.ii^e de raison, ainsi les péchés contraires n'existent pas non plus chez un être i\\x\ n'a pas encore

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conscience de lui-même, de ses devoirs, de sa liberté ;

ils ne jxuvcMit donc former l'essence du péché originel.

Cette observation contrai;>^nit les protestants de s'exprimer avec plus d'exactitude et plus de vérité ; et dans r Apoloi^ie de la Confession d'Aii^shoiirj^ ( i ), ils expliquèrent ainsi les paroles qui avaient été désapprouvées par les représentants catholiques : « Nous enlevons à l'homme né selon la chair, non seulement la crainte de Dieu et la confiance en Dieu, mais encore le pouvoir de produire ces vertus. » Le dog"me luthérien sur le péché originel fut dès lors placé dans son véritable jour ; mais, pour le bien comprendre, il faut le considérer dans ses rapports avec d'autres points de doctrine également enseignés par la Réforme.

Voici à ce sujet la pensée de Moehler : Les catholiques reconnaissent, dans l'homme primitif, et des facultés naturelles et des dons surnaturels ; ils peuvent donc faire tomber les effets du péché originel sur les dons de la grâce, sans détruire les puissances qui tiennent à la nature humaine. Les protestants n'ont pas le même avantage : comme ils refusent à l'homme encore innocent tout privilège surnaturel (voir ci-dessus, p. iSo), il en résulte qu'à moins de réduire à néant les effets du mal primordial, ils sont forcés de conclure que ce mal atteint les facultés mêmes qui constituent le fond de notre être. Il est impossible à l'homme déchu de concevoir les mêmes sentiments de crainte et de confiance envers Dieu qu'il

(i) L' Apologie de la Confession d'Augsbottrgy rédigée par Mélanchthon, et publiée en i53i, fut considérée comme le deuxième symbole luthérien .

LE PÉCHÉ ()RI<iIN!:l> l65

concevait au temps où il était j)lii, ci cela parce qu'il a [jcrclu certaines taculiés naturelles.

Le Livre de la Concorde (^i ) remarque, à la véritr, c]ue Kdescendant du premier père n'a pas cessé d'être une créaturc raisonnable ; mais il ne lui accorde (jue le monde fini pour cercle d'activité, lui déniant, au delà de ces limites, toutes dispositions spirituelles pour Dieu et son ri<^ne.

Mcjehler rappelle que 1' « ima*^e de Dieu, » selon la Réforme, c'est la faculk'- de connaître l'Ktre infiniment parfait, de craindre sa justice et d'espérer en sa miséricorde, c'est le plus noble apanai^e de l'homme, c'est la raison. Or, les symboles luthériens disent à chacpie pai^e, incessamment, queTima^^ede Dieu n'a pas évité les coups du péché orij^inel, qu'elle a été mise à néant. Les partisans de l'évant^élisme n'en veulent pas moins aux facultés morales, qui tiennent immédiatement à la volonté. Ils accorderont bien, si l'on veut, que l'homme possède encore, après sa chute, une certaine liberté dans les choses de ce monde ; mais ils disent iju'à l'éjrard de Dieu, relativement aux choses du ciel, il est comme un tronc, comme une pierre, c<^mme une motte de terre : expressions fréquemment employées dans les symboles luthériens. vSelon le Livre de la Concorde j il ne peut, dans les choses divines, ni penser, ni croire, ni vouloir, il est complètement mort pour le bien, il n'a plus aucune étincelle de forces. Ces derniers xwoX'^^ forces spirituelles, sont employés comme synonyme de libre arbitre. Ainsi, d'après l'enseii^nement protestant, le péché ori^jinel a détruit la plus haute et la plus fine partie de notre être spirituel, rf)rt^ane <pie

(i) Cet ont N\ inboli(|uc, au(|ucl collaborèrent Andrcac, chancelier de l'université dr rubin-;ue, Chcmnitz et Sellnecker, fut public en 15;; pour essayer de mettre un terme aux divisions ihcolos:i- <iues du luthéranisme.

1')') MfJlJIIJJ:

possédait cet rire jjour la Cfjnnaissance de Dieu et des choses divines; l'iiominc est d('chu à nV-tre qu'une force terrestre, avec des or<^anes pour le monde fini.

Mais {)eut-on, de l'ort^anisme de l'esprit humain, su[ipriincr et abolir un membre ? I.es facultrs d'un être simple, indivisible, f(jrmcnt toutes ensemble une unité étroite, enchaînée par des liens indissolubles ; la science seule les divise, i)ar abstraction, en les considérant sous différents points de vue ; toutes sont dans une et une est dans toutes.

Comment le péché aurait-il pu détruire telle ou telle faculté de l'esprit humain, les autres subsistant ? (i)

B . Le mal que le péché a mis dans l7io;nme.

Luther dit : « Comme la justice primitive appartenait à l'essence de l'homme, ainsi le péché qui l'a remplacée y appartient également. » 11 ne suffisait donc pas que le mal originel eût détruit une partie intégrante de notre âme ; l'apôtre de \\'ittenberg ajouta que, pour combler cette lacune, une essence mauvaise était venue se loger dans Thomme ; et ce point lui semblait tellement incontestable, qu'il en imposait les conséquences comme autant d'articles de foi. Mais si l'on ne peut concevoir que l'image de Dieu ait été arrachée du fond de notre être, il est cent fois plus inconcevable encore qu'une entité, produite hors de nous par le péché, soit venue s'identifier à notre nature, si bien qu'elle forme une partie essentielle de nous-mêmes. D'ailleurs Luther fait du mal quelque chose de positif, une substance ! Cette erreur avait

(i) Syinboliky p. 66-72.

LE l'KCHÉ ORIGINEL 167

disparu du monde avec les ^^nostiiiues et les manichéens ; il appartenait à Luther de la ressusciter.

Le sièj^e de la substance (jui forme le mal originel réside, d'après Luther, dans l'esprit et dans le corps tout à la fois.Sesexpressionssont : pécher est la nature de l'homme ; le péché est l'essence de l'homme ; la nature de l'homme est devenue autre après la chute ; la faute originelle est précisément ce (jui est né du père et de la mère ; le fœtus au sein de la mère est péché, etc.Mélanchthon appelle le péché originel une Jorcc iiatiLrcllCy et le contexte fait voir assez (lu'il le concevait comme une entité positive, existant par elle-même. Knfm voici .\Latthias Flacius, qui soutient formellement cpi'il constitue la su!)stance de l'homme déclui. Par cet enseignement, l'erreur luthérienne avait atteint ses dernières limites.-elle devait prendre, dès lors, une marche rétrograde. La Réforme, de nouveau, conçut le caractère négatif du mal et se rapprocha de la doctrine catholitjue ; toutefois elle continua cil- (h'rc (ju'une force positivement mauvaise se transmettait des pères aux enfants.

Ainsi, tandis que, d'après la doctrine catholique, la concupiscence est ce penchant qui tourne l'homme vers le mal, celte inclination qui n'est pas péché par elle-même, mais (jui jxjrte au péché, les Réformateurs entendent, sous le nom de concupiscence, toutes les paroles, toutes les pensées, tous les désirs, tous les actes et toutes les inclinatitms de l'enfant d'Adam ; la concupiscence, pour eux, c'est la substance mauvaise cpii a remplacé l'image de Dieu, c'est la nature humaine.

Mais, si la concupiscence a infecté tout notre être, on

l68 MOIilILIiK

concevra ce nouveau (lo;^nn(! avanct' par les symboles lulli('!ricns, que l'hoinine délrriort'- dans la chute ori^jinclle ne possrde pas le moindre bien, (juelcjue mince et quehjue petit qu'on veuille le supposer ; f|u'il ne peut de iui-mcme, quand il n'est point fortifié par la ^râce, que pécher devant Dieu ; enfin qu'il est tout mal, et dans son corps et dans son âme. Renf(jrçant ces principes, les Réformateurs ajoutèrent que tous les péchés délibérés, c'est-à-dire, tous les péchés actuels, ne sont autres que les manifestations successives, les formes particulières du péché originel, que les branches, les Heurs et les fruits de cet arbre mauvais. L'l{glise, elle, ensei<^ne que la liberté, quoique blessée dans le premier homme, bien qu'elle soit incapable de faire jjar elle-même aucun acte agréable à Dieu, peut encore résister efficacement aux incitations de la concupiscence et paralyser les efforts du mal primitif (i).

Contradiction qu'il y a entre la théorie de Luther et son désir d'éveiller en l'homme le sentiment du péché.

Moehler admet que, vivement frappé de la misère de la nature humaine et de notre besoin de rédemption, Luther voulait éveiller dans les autres la conscience du mal et fonder le christianisme sur le sentiment du péché. Mais, objecte-t-il en substance, si vous dites qu'une substance mauvaise a détruit dans notre premier père les facultés religieuses et morales ; si, par un procédé violent et mécanique, vous anéantissez la raison et le libre arbitre, vous ne pouvez plus parler de péché depuis Adam jusqu'à Jésus-Christ, car vous transformez le mal moral en mal purement physique. Quoi î vous dépouillez l'homme

(i) Symbol ik^ p. y 2)- y y.

LE PKCm> ORIC.INKL , l6<)

(le toute intclli;^fncc et de toute volonté, vous le nictiez clans riinpossihilitr de connaître la loi divine et de choisir le bien ; et v(jus taites retomber sur lui les (i-uvres de ses mains, et vous le chargez de la responsabilité du vice, et vous l'accusez du péché (i; !

Réaction postérieure : la Réforme finit par nier la déchéance de rhomme.

Moehler explique (jue, sitôt que les successeurs de Luther se virent contraints d'abandonner les exa<^éralions tlu protestantisme |)rimitir, ils tombèrent dans l'excès rontraire. Luther avait dit que l'homme a perdu dans sa chute, non seulement la sainteté et la justice, mais encore toutes ses facultés spirituelles : on en vint bientôt à dire, pir une réaction nécessaire, qu'il n'a perdu aucune de ses préroi^atives, et à nier dans la Réforme la déchéance de la nature humaine fj).

La doctrine luthérienne était en effet un acte d'accusation contre la Providence.

Moehler rappelle c|ue, dans les premiers siècles de l'Kg^lise, lorsque les païens demandaient pourquoi Dieu a si loui^temps différé l'envoi du Sauveur promis, les I\'res, entre autres saint Irénée et l'auteur de la Lettre à J^iojrnète, répondaient que Dieu, par une lonj^ue et dure expérience, avait voulu montrer à l'homme ce que pouvait l'homme livré à lui-même ; qu'il avait eu l'intention de l'élever à la c(mnaissance de lui-môme, à la conscience de sa faute et de sa dette, au vif sentiment de sa maladie, et à l'humilité, pour qu'ensuite il conçût un vif

(i) Symboiik, p. 7;-7H.

(2) Svmbolik, p. 7«*<-79.

l'ji) .moi:mli«:k

désir fin secours surnaturel et qu'il reçût le bienfait de la rédeinplion clans un juste sentiment de reconnaissance. Voilà ce que répondaient aussi les docteurs du moyen Age. Mais (]u'auraient pu dire, en se jjlaçant ii ce point de vue, les luthériens ? Que l'homme, du moment qu'il n'a plus la faculté de connaître et de vouloir le divin, doive rester loin de Dieu et de son règne, cela va de soi : quiconque n'a pas de pieds ne peut pas marcher. Pourquoi donc ce coup d'iùat, pourquoi cette destruction des dispositions relig-ieuses de l'homme? Cette doctrine rend Dieu indéfendable f i).

La doctrine luthérienne réfutée par l'exemple des peuples païens.

Moehler, par de nombreux exemples empruntés aux autres religions que le christianisme, établit que partout, dans les plus profondes ténèbres du paganisme, au milieu des plus coupables égarements de l'idolâtrie, l'enfant d'Adam réprouve le mal, condamne le vice, déplore le péché, s'efforce de recouvrer la justice, reconnaît le souverain domaine d'un Etre supérieur, bâtit des temples à la divinité, l'honore dans des fêtes religieuses. Il est donc faux que le péché originel ait détruit l'image de Dieu, l'intelligence et la volonté pour les choses du ciel ; que l'homme ait perdu toute force spirituelle, qu'il ne puisse que pécher, que tous ses actes et tous ses efforts soient condamnables ; que le mal forme le fond de son être, sa substance même (2).

La doctrine calviniste.

Calvin ne tient pas toujours le même langage sur le

(i) Symbolik, p. 79-80.

(2) Symbolik, p. 81-88.

Li-: l'ixm-: oku.inel 171

j)cch(' orij^inel. Dans une foule* d'endroits, il dit i|uc l'iinaj^e de Dieu a été driruite radicalement ; (jue l'enfant d'Adam est tellement banni du céleste royaume, que tout ce qui se rapporte à la vie reli<jieuse est éteint dans son àme ; (lue la nouvelle création en Jésus-Christ lui donne seule (les or^^anes spirituels. Dans d'autres passa«(es au contraire, il enseigne que l'ima^^e de Dieu n'a pas été réduite au néant, mais souillée, défigurée, horriblement mutilée ; à son jugement, l'homme ne pouvait perdre ni l'intellii^ence ni la volonté, car ces deux facultés constituent la différence caractéristique (jui le distingue de la brute.

Que peut donc faire le malheureux descendant du premier [jère ? quelles sont ses forces relii^ieuses et morales ? Calvin reconnaît (juc, dans les arts libéraux et mécaniques, dans la lo;^icpu', latlialcctique,les mathématiques, la raison a déployé une activité glorieuse, même chez les païens ; il fait môme une sortie vigoureuse contre le mépris qu'affectaient les luthériens pour les connaissances Innnaines: « Les païens, dit-il, confessaient que la philosophie, les lois et les beaux-arts leur avaient été enseignés par la Divinité ; les chrétiens devraient rougir de recevoir les dons du Ciel avec autant d'ingratitude. » Mais le docteur devient très indécis et très vague, dès qu'il aborde le domaine des choses spirituelles. Il admet que l'homme a rencontré de loin en loin, même dans le mc^nde déchu, quclcjucs vérités divinc*s, et l'on se prend à espérer que Calvin ne détruira point si)n intelligence supérieure ; mais il ajoute que, si Dieu a fait briller quelques rayons de la céleste lumière au milieu de la nuit profonde, il voulait enlever aux enfants de l'erreur toute excuse d'ignorance, aûn de pouvoir les condamner par leur propre aveu.

lui conséquence il attribue ces faibles lueurs, non pas

, MORIILBR

aux forces de l'esprit humain, mais a une aclir.n extraorlaire cle Dieu sur ..uolques h..,nmes... Le I<.-:formaleur t"r;:L pas mieux L facultés morales. Les ca. .^.1enseignent, comme on le sait, <,n. le pa.en u e .t , a invinciblement courW sous le jou- du mal , qu .1 a U. fortifié, dans plusieurs circonstances, par des tjraces accorde; vue de Jésus-Christ, et qu'il s'est élevé souven u "u'à la hauteur de la vertu. Calvin reconnaît b.en, dans ce malheureux infidèle, un principe moral, mais ,1 explique nue la -race a quelquefois des effets purement compres- :,c.:r.-dirl qu'elle empêche le mal de se produire au dehors tout en le laissant subsister, sans le détruire

'^SUr^u'il 'ait porté les ravages du mal primordial Cat-inne's'cstparautant égaré que les luthériens- En effet quand il dit que l'intelligence et la volonté n ont pas S'd'^atteintes mortelles, il les -sidéré comme r>u,s sauces de croire et de vouloir ; mais quand U dit qu elks ont été détruites, il n'entend plus parler que de leurs effets,

nue du bon vouloir réel.

^ Sur la concupiscence, il parle à peu P-^ ^^^ '^^ luthériens ; seulement il se sert moins volontiers de ce terme théologique, répugnance qui est partagée par les symboles calvinistes (i).

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