‹ MoehlerChapitre 18 sur 27 · NKJlilllJ'lK · texte numérisé non relu

NKJlilllJ'lK

tout sciuimcnl inor.il, tout(! inc.siirc dct culpahilitf'!, toute justice en Dieu.

Bien des théolog-iens protestants, je le reconnais, ont voulu apporter des modifications à cette doctrine, en établissant certains degrés de culpabilité dans le mal, mais ils n'ont pas abouti à corrig-er le vice radical de l'enseignement cjue nous avons exposé. Si tous sont morts spirituellement, tant justes que pécheurs, vous ne sauriez admettre de différence entre l'offense mortelle et la vénielle (i).

La doctrine catholique

sur les péchés véniels.

1 . Le catholique distingue l'homme en état de grâce du pécheur par des qualités ijitcn'eicres et essentielles, « Quiconque est dans la charité a passé de la mort à la vie. » (P*^ épître de S. Jean, III, 14.)

2. La transgression de la loi dans l'homme en état de grâce est de tout autre nature que dans le pécheur, car sa volonté reste conforme à celle de son Dieu.

3. Le maintien dans l'àme de l'état de grâce ne peut coexister qu'avec un péché qui soit, par sa 7iature, seulement véniel, et qui ne mérite pas la damnation ; dans ce système la distinction entre les fautes légères et les fautes graves est aussi profonde que vraie.

4. Néanmoins le péché véniel ne [cesse pas d'être un véritable péché ; il est donc accompagné de

(i) Neue Untersuchungen, p. 209-213.

LA JUSTIFICATION Kp

faute, car sans faute le péché ne se conçoit pas ; il est aussi suivi de punition.

5. Ce qui caractérise cette punition, c'est qu'elle est temporaire : au contraire, l'homme ([ui n'est pas en état de grâce est exposé à une punition éternelle.

6. L'homme en état de grâce comme te/, ne peut pas pécher directement et ch- ferme propos contre la charité à l'égard de Uieu ou à l'égard du prochain, puistjue cette charité seule le distingue des faux disciples du Christ.

7. Une concupiscence coupable, désavouée par la volonté, ne mérite aucunement la damnation.

8. Le péché véniel ne détruit pas la grâce justifiante, il la retarde seulement, c'est-à-dire, il l'empêche de progresser et la condamne pour un moment à rester à l'état de puissance non active ; la grâce conserve toujours sa nature et continue de rendre rame agréable au Seigneur. De là l'enseignement que, en dernière analyse, l'àme plaTt à Dieu non par la grâce actuelle, mais par la grâce habituelle, d'où il résulte ([ue celle-là est imparfaite, (jue celle-ci ne l'est pas.

9. Dès lors, si Hellarmin aftlrmeque l'homme justifié jouit <Xwwç. perfection absolue, on se trompe en voyant dans ces paroles l'impossibilité pour le chrétien de progresser encore dans le bien. Voici la doctrine littérale, exacte du savant théologien : l'homme régénéré, ayant renoncé à toute conformité de volonté avec Adam, étant rentré dans une union parfaite avec le Sauveur, est renouvelé d'une manière absolue, a atteint à un état (jui de lui-même n'inij^li—

que aucLinr, imperfection ((lu'on réfléchissr au mot teXeudti;, (lui selon Clément d'Alexandrie, dési;^ne le sacrement dubaptème). Le fîlsd'Adani ainsi renouv(!lé a reçu la vraie vie spirituelle, vie d'une élévation incomparable. Néanmoins cette vie nouvelle, vraie, est parfaite si on la compare à une antre vie, mais ne Test pas en elle-même, c'est-à-dire c|u'elle est susceptible d'une infinité de développements. Beaucoup d'imperfections, beaucoup de manquements, effets delafaiblesse humaine, restenttoujours possibles, que dis-je ? continueront d'affliger le chrétien aussi longtemps qu'il habitera cette terre.

lo. D'un autre côté il suffira d'un seul acte pleinement volontaire et attaquant directement et intoitionnelleinent la charité, \iO\ix: atiéantir la justice spirituelle. Aucune habitude pernicieuse n'est requise pour rompre l'union avec le Christ. Un seul acte d'adultère, de faux serment, etc., consomme l'infortune ; ajoutons cependant que presque toujours ce malheur a été préparé de longue main et émane de causes lointaines.

Car saint Thomas d'Aquin dit très justement que notre justice n'est pas le produit d'un simple effort humain, mais qu'elle est aussi un don de Dieu, un effet de l'opération du Saint-Esprit. Ce don ne peut coexister, dans l'homme, avec une orientation contraire de lavolonté. Le pécheur sans doute sera encore à même, par la contrition, de renouveler son âme, et il la renouvellera d'autant plus aisément que sa faute sera moins enracinée ; mais un seul acte, delà nature de ceux que nous avons mentionnés, suffit pour

porter le coup fatal à la justice : de là la nécessité du sacrement de pénitence. Quelle que soit la difficulté de spécifier dans des cas particuliers ce cjui est faute mortelle ou vénielle, la distinction cjue nous avons établie n'en subsiste pas moins et se vérifiera toujours.

Ainsi la doctrine catholiciue et la doctrine protestante (hffèrent essentiellement en matière de péché véniel : selon nous, ce péché ne mérite pas la damnation, contrairement à ce (ju'af firme la doctrine protestante, (|ui ne fait échapper le péché, (juel cju'il soit, à la damnation, cjue par la foi dans les satisfactions du Christ ( i ).

Comment la doctrine catholique sur la justification aboutit à la doctrine du purgatoire.

De ce que pour nous l'homme vivifié par la jlfràce n'est plus un criminel toujours menacé de l'enfer, il ne résulte pas c|ue nous le déclarons impeccable, mais seulement (|u'il se distingue esscnticllcinoit de l'homme prévaricateur, ce (jue les protestants ne sauraient jamais comprendre. Qui donc, si l'amour divin vit en lui, s'il est entré en relations filiales avec Dieu, pourra se figurer ce même Dieu s'eft'açant comme père et ne se montrant plus que comme un tyran ? Non, ce ne serait pas là le Dieu des chrétiens, pas même le Dieu des juifs, qui au moins est juste. Une pareille conception ne témoigne pas d'une sainte sévérité, mais d'une inconcevable persévérance à envi-

(i) Neue Untersuchungt^n, p. 222-22-; y et 208.

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sa^cr tout à rebours. ICst-il cjiiestion du péché actuel, naissant dans le cœur, ces théoriciens repoussent énerg^iciuement le témoignante de la conscience (|ui proclame le péché un aclc lihrc contre le Créateur ; parle-t-on de justification, ils s'adressent exclusivement à cette même voix de la conscience, ils la forcent de mettre le rég-énéré sous le poids de la damnation, damnation cju'on avait même rendue impossible pour ceux qui sont à proprement parler des pécheurs. \'raiment si la justification s'harmonise avec les crimes décrits par Luther et Quenstedt, avouons qu'elle n'exclut pas la damnation. Mais, d'après l'Evangile, ceux-là seuls chez cjui il n'y a aucun sujet de condamnation (/.aTa/.s'.aa) sont ceux qui obéissent à l'esprit et non à la chair ; ils savent, par le témoignage de l'Esprit-vSaint, qu'ils sont enfants de Dieu, non par imputation, mais intimement et réellement ; et jamais ils ne croiront qu'aussi longtemps qu'ils seront enfants fidèles leur père puisse les condamner. Cependant, de la doctrine d'après laquelle quelques manquements n'attirent pas l'inimitié du Créateur, il n'en résulte pas que ces manquements ne soient pas des péchés, capables de provoquer une vive contrition et laprovoquant journellement dans les âmes très pieuses. De là le dogme catholique du purgatoire, lieu de purification pour ceux qui, avant de mourir, ne sont pas purifiés entièrement de toute tache (i).

(i) Nette UntersticJmngen, p. 229-231.

LA II STIKICATION' I99

Explication des passages de saint Paul sur la justification.

L'Apotrc, cl.'ins l'I^pitrc aux Romains, parlc-t-il d'une simple justice d'imputation cjui, au sein de l'empire de la foi vivante, laisse encore subsister la transgression de la loi (àaaçTÎx — àvo|xia) ? Au contraire il établit avec une admirable précision que la complicité avec Adam a été réellement brisée par \r. baptême et a été remplacée par la pureté de cœur telle que nous l'avons décrite d'après les notions catholiques. Depuis Adam le péché régnait sur la terre (/z/>. aux Komaiiis, \', 14 et suiv.) ; depuis le Christ, c'est la grâce (\\x\ règne en ceux qui croient en lui et sont justifiés par lui. (A/., V, 18, 19, 21.) Ces deux règnes, on le voit, s'excluent mutuellement dans la pensée de l'Apôtre ; nous sommes donc morts au péché et nous n'y vivons plus. (Id. , VI, 2.) Ceux qui sont baptisés peuvent être comparés au Sauveur ; comme il est mort pour ressusciter à une vie nouvelle et glorieuse, de même nous sommes ensevelis dans les eaux du baptême pour renaître en qualité d'hommes entièrement renouvelés. (A/., VI, 3, 5.)

Le vieil homme est crucifié avec notre .Sauveur ajin que ic corps de pcchc soit détruit, et que nous ne soyons plus désonnais esclaves du péché. (Id., VI, 6). Affranchis du péché, nous devons servir Dieu et la justice : ÈÀEuOsçwOs'vTs; lï i-rio ty;; àjjLXirîx;, ioo-jAtoOr.Tc rr, otzxtoaûvT) — T(T) 0£(T). (A/., VI, 18, 2 1.)

Ce que nous venons d'examiner donne suffisam-

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m(;ni l'iiUflli^rence des versets 12 et 14, ch. \'I, où il est (lit (ju'à la vérité le péché (l'empire d'Adam) a cessé de régner, mais que néanmoins il exerce encore une certaine influence sur le fidèle. Le sens n'est pas (jue l'ancien principe a seulement, par l'avènement du principe nouveau, perdu sa qualité de dominateur, et conserve toujours son être propre ; non, ce principe, si redoutable jadis, a disparu du cercle des vrais croyants. Quand un tyran tombe et qu'un prince clément prend les rênes de l'Etat, on ne dit pas : « le despote est encore là, mais il a perdu sa funeste prépondérance » ; on dit, plutôt, qu'un nouvel ordre de choses s'est établi, que les rapports entre le tyran et les citoyens n'existent plus. Voilà l'idée de Paul. Pour le juste, la tyrannie du péché est anéantie, le juste ne vit plus pour elle ; toutes les premières relations sont radicalement détruites, en un mot la liberté a commencé son règne.

Cette explication se confirme pleinement par les ch. VII et VIII. Arrêtons-nous un instant à la partie saillante du ch. VII. L'Apôtre dépeint d'abord la lutte si inégale entre l'esprit et lachair pour l'homme non régénéré ; il s'écrie (VII, 24-25) : « Qui me délivrera de ce corps de mort ? » (du principe mortel du péché qui se révèle surtout par les désirs de la chair)? Il répond : « Dieu par Jésus-Christ, » Puis VIII, I, il déclare qu'il n'y a plus de condamnation pour ceux qui appartiennent au Christ ; pense-t-il qu'ils soient encore dans cette condamnation par euxmêmes, comme n'étant pas délivrés du principe actif du mal, et que par suite leur justice, au lieu d'être

LA jrsTFFlCATION 20I

intérieure, soit uni(iiiem('nt iniputative ? Xullement : car l'Apotre se sert d'une multitude d'expressions très claires et très fortes, il emprunte des imagées très vives ])our célébrer l'avènement d'une délivrance entière, il'une destruction complète, d'une mort décisive du principe mauvais. Ces dernières paroles répondent (lu sens de celles (jui précèdent. Du reste, saint Paul, ajirès avoir ensei<rné tpi'il n'y a point de conclamnation pour ceux qui vivent en Jésus-Christ, ajoute : « puisqu'ils ne marchent pas selon la chair, mais selon l'esprit». lùifin dans les versets suivants il revient encore à son idée privilégiée, à la disparition de l'élément primitif et à son remplacement j);ir un élément nouveau ; la même pensée se répète sous des formes différentes. Comment, après cela, veut-on (jue l'Apôtre ait pu son<i^er à une justice imputative ? Le do(i;"me protestant de la justice imputative croit trouver sa raison d'être surtout au ch. \'II, v. 15 et suiv. ; on s'y représente l'Apotre parlant au nom de l'homme converti au christianisme, et affirmant que l'état d'où l'on sort par l'union de volonté avec le Christ, est en réalité de même nature que celui aucjuel nous conduit cette union. Saint Paul dit, v. ig : «Je ne fais pas le bien que je veux ; au contraire, je fais le mal (jue je ne veux pas ; — v. 22-23 : Selon l'homme intérieur je trouve du plaisir dans la loi de Dieu ; mais je vois dans les membres de mon corps une loi qui s'oppose à la loi de mon esprit, et qui m'asservit à la loi du péché, s'exerçant dans les membres de mon corps. » \'oilà, disent les réformateurs, la description du baptisé dont la vie relic;"ieuse et

monilc se révèle ici dans toute sa clarté ; il est bien évident cjue parle sacrement de la régénération il ne cesse pas d'être par lui-même sous le coupdel'anathème. C'est encore là le motif pour lequel ni réformateurs, ni livres symboli(jues, n'osent avancer qu'un péché mortel ne saurait pas coexister avec la justice acquise par la foi ; tout au plus accordent-ils que si l'esprit n'oppose au mal aucune résistance, c'est-àdire, si la foi même se perd, la prévarication, en ce seul cas, revêt son caractère formel et n'obtient pas le pardon de Dieu.

On doit admettre que l'union avec le Christ apporte à la vie morale un véritable progrès ; ce progrès, nos adversairesle circonscrivent en ce que, à côtédu principe mauvais, s'assied un principe opposé (le 7r^£uaa ) ; ces deux principes se font une guerre acharnée, sans qu'aucun d'eux puisse remporter une victoire décisive. Que conclure de là, sinon qu'avant l'union avec le Christ, l'homme était privé de tout élément supérieur, capable de le conduire à la connaissance de Dieu, en un mot que l'image divine était entièrement effacée en lui ? Ainsi le protestantisme identifie à peu près la disposition morale du chrétien avec celle que le catholicisme accorde au païen ; car, d'après la conception catholique, s'appuyant sur l'Epîtreaux Romains, II, 14-15, il y a déjà lutte dans l'âme du païen. Si donc la régénération conduit le chrétien au progrès moral, nous devons, avec l'Apôtre, découvrir ce progrès dans la victoire du bien sur celui du mal ; une simple lutte est le partage de l'infidèle. Le fondement que s'est posé le

LA JUSTII-ICAIION 20.>

protestantisme le force à refuser au chrétien toute vraie perfection intérieure, et la Formule de Concorde s'en exprime clairement ; le r-^euaa, seul, a quelque activité pour les choses d'en haut ; l'homme, en soi, doit être considéré comme mort et péchant pour la mort, non comme, en soi, a^^réable à Dieu et ne péchant dés lors que véniellement.

Ajoutons cjue c'est pour le même motif (lue les protestants rangent dans une même catégorie les bonnes œuvres ( ip^a à^aOîé) et les œuvres de la loi (ss^a toîÎ vd;xou), c'est-à-dire ces œuvres (lue Thoinme laissé à luimême produit par sa propre impulsion ou par le précepte extérieur de la loi. Les catholiques, au contraire, trouvent ces deux sortesd'opérations d'essence

entièrement distincte (i).

Dans la doctrine protestante, le péché quitte rhomme avant que Thomme quitte le péché.

Moclîler cxpliciue que, pour le luthéranisme, il sutfil d'obtenir le pardon de ses péchés par la foi : sitôt que l'homme est [)arvenu à ce dej^rc de vie spirituelle, les œuvres les plus saintes n'ajouteraient rien à sa justice. Calvin lui-même, s'il dit que la justification doit ^tre suivie de la sanctification, laisse à Dieu seul le soin d'accumplir ce dernier ouvrage dans les âmes. Les catholicpies sont moins faciles et moins accommodants : pour eux, K- péché ne quitte l'homme que lorsque l'homme quitte lui-même le péché, bien résolu de réparer ses injustices et de satisfaire pour ses offenses (2).

(i) Neu^ L'ntersuchuturen, p. 23;-J4^.

(2) Sytnbolik, p. 1 40-1 41.

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Comment la doctrine protestante

aboutit à cette conséquence

de diminuer la portée de la Rédemption.

Moehlcr explique que les réformateurs, après avoir exat^c'ré la déchéance ori<^inelle au delà de toute limite, amoindrissent d'autant la réhabilitation. Ils disent : La détérioration de l'homme est profonde, donc la réparation ne doit point le toucher ; la maladie a fait tant de ravages, que nous ne pouvons être l'objet d'une vraie régénération. Donc, le Christ est notre justice —en dehors de nous ; il y a, en nous, l'injustice dans le vieil Adam, et quant à la justice dans l'homme nouveau, elle est extérieure à nous (i).

Comment la doctrine protestante conçoit le mal comme une substance.

Mochler poursuit dans ses dernières conséquences la doctrine des novateurs sur la concupiscence dans l'homme régénéré. Ils enseignent que le penchant au mal souille de lui-même la conscience. Si malgré le combat il reste quelque chose de condamnable dans le fidèle, si ce quelque chose est encore mauvais sans le consentement de la volonté, d'où vient le mal ? Du libre arbitre ? non, puisqu'on l'a réduit en poudre ; le péché n'a donc pas sa cause dans l'homme moral ; il existe donc par lui-même ; il est une entité positive, une substance. Quand on lit dans le Livre de la Concorde que nous ne sommes délivrés du mal qu'en déposant ce corps mortel, on en doit conclure que la Réforme conçoit le mal comme une substance (2).

(2) Symbolik, p. 143-145.

Comment la doctrine protestante arrive à la négation du mal moral.

Mochlcr observe cjue les rcforim'-s disaient tout à l'heure que Dieu re^^^arde coininc juste le pécheur perverti dans tout son être, et (ju'il se caciu- a lui-mùme ses iniquités. Dieu ne voit donc pas rhornrac tel qu'il est ! l'injustice se dérobe à ses re*jards I Alors, de deux choses l'une: ou Dieu se trompe lui-même ou il est trompé par l'homme, point de milieu. Si donc nous voulons sauver son infaillibilité suprême, il nous reste un moyen mais un seul, c'est de dire que ce qui est mal selon nos faibles lumières ne l'est point dans son ju^^ement, parce (jue le péché fait nécessairement partie de la nature humaine comme limitation de l'être. Les protestants disent aussi que Dieu seul opère la justification, (jue l'homme n'v a pas la moindre part. Or dans ces principes, la <^r;\ce peut déployer souverainement tous ses efforts : j^oint de consentement à obtenir, point de libre arbitre h respecter. Si néanmoins l'homme pèche, c'est (|ue le péché est nécessité par la condition même de l'homme, lu M(jehler oppose cette concepti(^n fataliste à la conception catholique cpii met la liberté de l'homme à la source du péché (i).

La foi.

La doctrine catholique.

Saint l*aul dit : « L'homme n'est point justiiie par les cruvres, mais parla foi. » D'après les commentaires donnés par les Pères du concile de Trente, saint Paul refuse le pouvoir de justitier aux actes pure-

( I ) Symbol ik, p . 1 4 1 - 1 4 3 .

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ment extérieurs, mais il l'accorde aux actes (jui ont leur source dans la sainteté du cœur ; il oppose, comme le texte l'indique clairement, les œuvres de la loi mosaïciue à la foi de Jésus-Christ. Mais pourquoi cette foi justifie-t-elle ? « Elle justifie, dit un Père du concile de Trente, parce qu'elle est le fondement et la racine de tous les actes cjui obtiennent la faveur du ciel ; elle justifie non d'elle-même, immédiatement, par sa propre vertu, mais par les œuvres qu'elle produit. » A cela, Claude le Jay ajouta avec non moins de justesse que de précision : « La foi nous procure la grâce, non pas d'être déjà agréables à Dieu, mais de pouvoir le devenir. » En effet, poursuivit Rertanus, saint Paul ne dit pas : « La foi justifie l'homme ; » mais il dit : « l'homme est justifié par /e moyen de la foi ; » car cette vertu n'est pas la justice, mais seulement la faculté d'y parvenir. C'est ce que Bernard de Diaz expliqua dans ces termes : « On dit que la foi justifie, parce qu'elle relève de notre faiblesse naturelle en nous imprimant des mouvements qui nous transportentdans une sphère de la vie spirituelle élevée au-dessus de notre état naturel, et qu'ainsi Dieu nous regarde comme étant déjà dans le chemin de la justice. »

Toutes ces interprétations, quoique conçues dans des termes différents, expriment la même doctrine, et le concile les confirma par ces paroles : « La foi est le commencement du salut de l'homme, le fondement et la racine de toute justification ; sans elle, il est impossible de plaire à Dieu, ni de parvenir à l'association de ses enfants. »

Moellîcr cm pi unie au Calt'chisme du concile de Frente cette drlmition de la foi : « C'est un assentiment inébranlable, par lequel l'esprit croit fermement à Dieu nous révélant ses mystères. »

Il remanjue que, comme lajustification, d'après la doctrine catholique, pénètre l'homme tout entier, la foi seule n'est donc pas la justification, mais qu'elle est la première condition subjective pour y parvenir, la racine sur la- (luellc est entée la sainteté, le sol où se féconde l'alliance avec Dieu : ([uand elle passe de l'intelliu^ence dans la volonté, de l'esprit dans le ciKur ; quand, pour parler avec un Père du concile de Trente, elle allume la charité dans les âmes, comme l'étincelle embrase de proche en proche un vaste foyer, alors elle rétablit l'harmonie dans les facultés spirituelles et justifie l'homme. Il est donc une sorte de foi <iui délivre du mal, guérit la volonté, restaure le cœur, fait une nouvelle créature, et met au nombre des enfants de Dieu : c'est la foi que les scolasliques appellent, par opposition à la foi morte ou informe, foi vive (>w foi formée ; c'est la foi jointe à la charité 1 .

Le sens du mot foi dans saint Paul.

Le sens littéral du mot -kz-:-^ rcnferme-t-il ridée de la charité, ou celle-ci, dans la pensée de l'Apotre, n'en est-elle que la conséquence ? Dans ce dernier cas, saint Paul se serait exprimé par une tig-ure de rhétoritiue en vertu de latiuelle un mot indicjuant le simple commencement d'une chose, en dénoterait aussi le progrès et le perfectionnement. Parcourons (juehiues endroits des écrits du grand Docteur. hpîtrcaux Roniaîns, W i , il dit : « làant donc justitlés

( I ) Symbolik, p . 1 46- 1 5 2 .

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p.'ir l.'i foi, conservons la paix av^ec Dieu par Jésus- Christ Notre-Seig-neur. .> Il n'y a pas de doute (jue dans ces paroles il se figure la charité accompagnant la foi. Cependant si l'expression -iVi; embrasse par elle-même la charité (i'fx-r.r,) , il ne sera pas facile d'explif^uer le sens du verset suivant : « car en Jésus- Christ ce qui sert, ce n'est ni d'être circoncis ni de ne l'être pas, mais la foi (jui agit par la charité. » Ephre aux Galates, V, 6. Si la foi (rX'zzi:,) contient de sa nature la charité (ava-rj, ou si celle-ci se trouve en germe dans celle-là, comment peut-on dire que la première agit par la seconde, comment peut-on distinguer d'une manière si précise? Puis, /'"'^ Jipitre aux Corùithieiis, XIII, 2, on lit : « Si j'avais tout ce qu'on peut avoir de foi (-a^av Tr,v -icrtiv), jusqu'à faire changer de place les montagnes, et que la charité me manquât, je ne serais r/<?;/. » Quelle distinction substantielle entre les deux termes ! A la fin du chapitre cité l'apôtre ajoute : « Ce qu'il y a maintenant de permanent, ce sont ces trois choses-ci : la foi, l'espérance, la charité : et la plus excellente est la charité. » Ainsi, puisque la foi, prise dans sa signification la plus exacte, est réellement distinguée de la charité, puisqu'elle n'est rien sans cette dernière, elle n'implique pas de sa nature la participation à l'amitié divine, la charité l'emporte de beaucoup sur elle. Il y a là de quoi nous engager à ne pas confondre les deux mots -TTicr-riç et àyaTT'/), et à ne pas comprendre le second dans le premier. C'est d'après cela que les théologiens catholiques séparent les notions de foi et charité, et affirment que la foi sans la charité n'a pas de vie, ne

LA IliSTIl-lCATION J09

justifie pas ; en d'autres mots, (jue la justification est seulement l'cjeuvre de ce qu'on appelle Jidvs Jormafa...

Saint Paul d'ailleurs ne ju)^e pas à propos de conserver partout cette première terminologie. Ainsi, r*" lif)itn' aitx Coniif/iicns, \'I1, k;, il enseigne la même vérité que dans son épitrc aux: (jalates, \\ 6, mais il s'exprime de la façon suivante : « Il ne sert de rien d'être circoncis, et il ne sert de rien de ne l'être pas : cecjui sert c'est de garder les commandements de Dieu. »l!)ncetendroit la justiceà laciuelleconduit la foi <ist d'une manière bien remanjuable opposée à la justice extérieure que garantissaient les œuvres de la loi mosaïtjue, et les paroles dont use ici l'apôtre coniirmcnt merveilleusement la doctrine et les expressions catholiciues sur la justification. — Saint Jean, X\'II, 3, dit : « C'est là la vie éternelle, vous connaître et Celui que vous avez envoyé. » Il serait aussi permis de préférer cette façon de parler, et de poser cette formule : « la connaissance de Dieu etclu Christ donne seule la béatitude. » Kn d'autres endroits, l'apckre, affirmant la même doctrine, l'énonce en d'autres termes ; on peut consulter sa première épitre, II, 3-5, III, 6 et 7. Le principe (jui forme l'union avec le Sauveur, est habituellement désigné par saint Jean sous le nom de foi, fréquemment encore sous celui de charité ; ailleurs, de même que saint Paul, il nomme à côté l'une de l'autre les deux vertus ; ainsi dans la première épTtre, III, 22^ y il dit : « C'est là son commandement, (jue nous crovions au nom de jésus-Christ, et ijue nous nous entr'ai-

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niions. » Mais Viipnint bicn-ainié connaît aussi une foi (jui est insuffisante pour le salut ; consultez son évangile, II, 23, en comi)arant ce verset à saint Matthieu, XIII, 3-23. — Saint Jacjjucs, chaj). II, parle aussi si explicitement delà différence essentielle (jui existe entre la foi vivante et la foi morte, que l'M^lise catholique a très bien fait de dire que la foi, qui est vivante par la charité, /id^cs chan'tate formata, justifie. Delà sorte tout malentendu devient impossible, les différentes manières d'expliquer un terme n'entravent plus la discussion. Un théologien n'est pas en particulier oblii^é de suivre dans sa terminolog^ie ou saint Paul, ou saint Jean, ou saint Jacques, pourvu qu'il ne s'écarte pas du sens du texte sacré ; l'Eglise cependant s'efforcera d'éviter les variantes dans sa façon de s'exprimer ; c'est ainsi que ce qui est particulier à chacun des écrivains inspirés s'efface dans l'unité de la vSainte Écriture (i).

Les doctrines des réformés sur la foi.

Moehler établit que la distinction faite par les catholiques entre la foi morte, simple assentiment de l'esprit, qui ne justifie pas, et la foi vive, conviction de l'intelligence et détermination de la volonté, qui justifie, est niée par les réformés ; ils les enveloppent l'une et l'autre dans la même sentence de proscription.

D'abord ils étaient contraints de rejeter la foi morte. Comme les catholiques reconnaissent des facultés spirituelles dans l'enfant d'Adam, comme ils admettent la

(i) Neue UntersîicliiiJigeît, p. 274-277,

LA JUSTII-'ICATIOM 21 I

coopération de rhoinme à la ^n\cc, ils enseit^ncnt que la foi est un ouvrage divin cl humain tout ensemble et peuvent en explifpier l'inefficacitc par le mauvais usa^^e et la résistance di? la liberté; mais les réformés niant les facultés spirituelles, soutinrent cjuc la première vertu théoh^i^ale est rt)uvras^e de Dieu seul ; et que la foi put éire ineftîcace, cela leur parut dès lors absurde.

La foi vive ne pouvait non plus trouver «^rAce devant eux. Dans la conférence de Ratisbonne, en 1S41, les catholiques et les protestants étaient tombés d'accord sur ce point, que l'homme parvient à la justification parla foi vive et active, mais Lutlier rejeta celte propusiiicjn, la qualifiant de « note misérable et rapetassée ».

I{n termes très violents, Luther accuse les pa[)istes de professer des théories d'après les(|uclles, en fait, on est justifié par la charité beaucoup plus que par la foi.

Pour lui, la foi qui justifie y c' est la foi qui saisit Jésus- Christ par la parole , l<^ foi qui est parée, ornée defésus- Christ. Pour Mélanchtlion, la foi est la confiance absolue dans la miséricorde divine, sans aucun égard à nos bonnes ni à nos mauvaises actions. Mais qu'est-ce qui donne à cette ferme croyance, à cette confiance inébranlable la vertu de justifier ? \J Apolo^^ie répond en termes négatifs : « Ce n'est ni par la charité, ni à cause de la charité ou des rtîuvres, que nous obtenons la rémissi(jn de nos péchés » ; et le Livre de la Concorde dit en termes positifs : « La foi justifie parce qu'elle saisit et embrasse, comme un moyen et un instrument, la miséricorde de Dieu et les mérites de Jésus-Christ. » Le prédicateur Osiander, à Nuremberg, avant soutenu dci> théories qui se rapprochaient du catholicisme, Calvin l'invectiva : « Moi aussi, j'admets, dit-il, que la foi ne justifie point par son efficacité intrinsèque ; car s'il en était autrement, comme elle est toujours faible et défectueuse, elle ne nous donnerait

2IJ moijili-:k

qu'une justice imparfaite et qu'une mince [)orlion de salut : mais je n'admets pas prmr autant les fij^un-s boiteuses du sophiste, et la foi n'est pas plus le divin Sauveur que l'urne d'argile n'est le trésor qu'elle renferme. Cependant, quoique la foi n'ait par elle-même aucune valeur, elle justifie l'homme en lui afjporlant Jésus-Christ, de même qu'une urne rem plie d'or enrichit celui qui la trouve.» Ainsi la foi protestante n'est p(jint un écoulement de l'esprit du Christ, un principe de transformation spirituelle ; elle est comme un instrument qui saisit le Sauveur, une sorte de vase qui renferme la justice suprême. Et comme cette urne et le trésor ne s'identifient point j^ar le contact, comme l'une reste de l'aro^ile et l'autre de l'or, ainsi le Christ et le fidèle ne s'unissent pas étroitement dans la justification : le Réparateur garde en lui-même sa vertu bienfaisante, et l'homme conserve le mal dans le fond de son être ; le Sauveur est le Dieu trois fois saint, et son disciple n'est que souillure et qu'iniquité profonde ; la victime sans tache s'offre à Dieu pour la rançon du péché, etle pécheur ne devient pas lui-même un sacrifice a^^réable à Dieu ! Cette doctrine étrange était nécessaire dans le système protestant : sitôt que les réformés eurent posé en principe que notre justice est hors de nous, ils ne pouvaient plus dire avec les catholiques que la justice du Sauveur pénètre toutes nos facultés, devient notre propriété intérieure ; mais ils devaient soutenir qu'ellenousest appliquée sans qu'elle nous touche, appropriée sans nous devenirpropre, imputée sans nous rendre justes. Au reste, Calvin n'a pas inventé la comparaison de l'urne et du trésor^ Luther l'avait employée avant lui : « Vois combien est riche le chrétien^ dit Luther ; il ne pourrait se damner quand il le voudrait, pourvu qu'il ne refuse pas de croire car l'incroyance est le seul péché qui puisse lui faire perdre le salut. Lorsque la foi retourne aux promesses de l'Evan-

LA JtSTIFiCAlloN JIJ

gile OU qu'elle ne s'en est pas écartée, tous les péchés sont absorbés en un instant par cette même foi ou plutôt par la véracité divine ; car Dieu ne peut se renier luimême, (juancl tu le confesses et l'abandonnes avec confiance en ses promesses. Mais, hors de là, point de repos, point de paix pour la conscience ; le repentir et la conscience des péchés, la satisfaction ettoutesles(Euvresinventées par les hommes t'abandonneront sans ressource au milieu des angoisses et des alarmes si, oubliant la véracité divine, tu te reposes sur ces vaines praticjues de la superstition. Vanité des vanités, aftliction pour l'esprit, voilà ce qu'est tout ce i\m se fait hors de la foi en la véracité divine. »

Ainsi selon Luther, à côté de la foi, on peut commettre les plus «grandes fautes.

Il ne craint point d'invoquer, dans tous ses ouvrages, le témoiL^nai^e de saint Paul 1

Des j)aroles comme celle-ci : « Si l'on pouvait commettre l'adultère dans la foi, ce ne serait point un péché, » sontelles conformes à la doctrine de saint Paul? sont-elles d'un chrétien ?

Mélanchihon n'a pas d'autres principes ; il dit : « (J^uoi que tu fasses, (jue tu mandes, que tu boives, que tu travailles de la main, que lu ensci«^nes, alors même que tu prêches évidemment, ferme les yeux sur tes actions pour considérer les promesses divines, et crois avec confiance (jue tu n'as plus de juije dans le ciel, mais un bon père qui a pour loi le plus tendre amour. » Ce cpii veut dire : Dieu est un bon vieux qui a appris à pardonner avant que tu n'aies appris à pécher.

Moehler observe d'ailleurs qu'en d'autres passa<îes Luther semble admettre, comme les catholiques, que « la foi nous transforme en de tout autres créatures, renouvelle toutes nos facultés par la communication du vSainl-

-'14 MOEMLER

Esprit, (]ue, vivante et active, il est impossible! <ju'ellene fasse pas toujours le bien » ; et qu'ailleurs enfin, Luther appelle la foi « le ccrjur juste, la volonté droite et l'esprit rég^énéré (i; ».

Argument rationnel des réformés en faveur de leur doctrine sur la foi.

Moehler laisse parler les réformés : « La foi, disent-ils, confiance absolue dans la miséricorde divine, est l'œuvre la plus excellente de toutes les œuvres ; bien mieux, c'est l'œuvre la seule juste et la seule sainte : comme la grâce la met elle-même dans les âmes et que les facultés spirituelles ne concourent point à sa naissance, elle a Dieu pour unique auteur et n'est point souillée par la corruption de la nature humaine. Au contraire, la charité n'est pas immédiatement allumée dans les cœurs par la main divine, mais elle naît de la foi sous l'action des facultés spirituelles ; si bien que l'homme contribue à son origine, et qu'elle contracte dans sa source même les souillures de la nature dégradée par le mal. Or, la justification est l'ouvrage de Dieu seul, et ne souffre rien d'impur. Quelle est donc la foi qui justifie ? C'est évidemment celle qui se résout dans la confiance, et non pas pelle qui renferme la charité ; c'est la foi instrumentale, et non pas la foi vive (2). »

Réponse à l'argument.

Tout leur raisonnement, réplique Moehler, repose sur ce principe manifestement faux, que le Saint-Esprit opère seul le salut de l'homme ; à les poussera bout, c'est Dieu

(i) Syfnboliky p. 153-164.

(2) Syinbolik, p. 164-165.

qui croit à sa parole et espère en ses promesses dans l'àine du fidèle ! Moeliler pousse leur théorie à l'absurde : Dieu lui-même croit dans notre intclliî^ence, nous le voulons pour un instant ; mais alors |)ourcjuoi les docteurs èvantjrliques ne disent-ils pas è^^alement : Dieu aime dans notre ciKur, et pourquoi ne lui accordent-ils pas autant de complaisance dans ce dernier ouvra«^e que dans le premier ? Quoi ! la charité n'est-elle pas aussi r(i,'uvre de la i^rAce, le prix des mérites de la croix, le fruit de la rédemption ? l*ourquoi donc Dieu la regarderait-il avec indit^nation, tandis (ju'il laisse tomber des ret^ards favorables sur la foi ? « Mais il v a déjà dans cette vertu, disent les apôtres du xvT siècle, quelque chose de l'homme, et d'impur par conséquent. » Quoi ! quelque i^hose lie l'homme dcxns la charité ! Mais si la créature avait mis quelcjne chose d'imparfait dans la charité, le Créateur ne pourrait-il pas écarter ces défauts pour a«j^réer ce que lui-même y a mis? lu la foi elle-même ne tient-elle jamais rien de l'homme ? n'est-elle pas souvent imparfaite de ses imperfections, faible de sa faiblesse ? N'a-t-elle j)as ses éi)reuves, ses combats, ses défaillances ? Les symboles luthériens, particulièrement \ .Ipolo^ie, nous la montrent chancelant à chaque pas ; Luther lui-même était souvent assailli par le doute et se déchaînait alors contre les papistes pour chasser, disait-il, la tristesse par la joie. Kh bien I est-ce encore Dieu qui doute et désespère dans le fidèle ? Xous voilà donc forcés de reconnaître dans cette vertu, comme dans la charité, des détauts, des imperfections, quelque chose de l'homme, pour tout dire en un mot. Or, si, dans la foi, cette altéralion de l'ouvratre divin ne détourne point les regards de Dieu, pourquoi ce qu'il y a d'humain dans la charité l'empêchcrait-il de voir d'un <ieil de c<^mplaisance ce qui en elle est un écoulement de son esprit ?

-'lO MOJCHLEK

«Mais, r('(>li(jucnl les auteurs du jjrcjicslantismc, la U/i dérive d'un principe divin et la charité d'un j^rincipchumain, parce que la charité naît de la foi. »

Mais, si, d'une part, la charité naît de la foi ; si, d'une autre part, la foi a Dieu seul pour auteur, comme le dit Luther, faudra-t-il en conclure que la charité ne dérive f>a.s d'un principe divin ? Non, mais précisément le contraire- TA'idemment ce n'est pas ce qu'il y a de défectueux flans la foi, mais c'est la foi seule qui, aidée de la grâce, enfante la charité. La charité donc n'est pas moins que la foi l'ouvrage de Dieu ; et s'il y avait en elle quelque chose de défectueux, cela sans doute ne serait pas la charité, mais le résultat d'une imperfection dans la foi. Comme l'imperfection, c'est-à-dire, l'absence de l'être ne peut rien produire, une charité moins ardente ne suppose qu'une foi moins vive ; mais la première de ces vertus est divine comme la seconde, bien qu'elle lui soit postérieure en ce sens qu'elle en découle. Certes, la flamme n'est pas moins feu que l'étincelle, quoique l'étincelle précède la flamme (i).

Arguments d'ordre pratique allégués par les réformés.

Moehler suppose, sous les plumes protestantes, certaines objections, auxquelles il se préoccupe de répondre.

Premier argument : « Seule la doctrine de la Réforme donne aux consciences alarmées de vraies, de solides consolations. Si la foi comme organe peut justifier devant Dieu, les cœurs, on le voit assez, jouiront d'une paix sûre et profonde ; si vous dites que pour obtenir l'amitié du Ciel, il faut avoir l'amour et être sanctifié, qui donc

(i) Sytnbolikf p. 165-167.

peut s'assurer qu'il aime d'un amour véritable ? où est celui qui dira cjuc ses [lensres, ses affections, que tout son rtre soient saints aux yeux du Seigneur ?(2; »

Népii(/iti\ — On trouve le dialo^^ue suivant dans les (Euvres de Luther : « Je n'ai jamais fait le bien, dit une âme aftli<^ée, et je suis faible et frat^ile. — Sans doute, répond le Réformateur, tu ne pourras jamais amasser un trésor de mérites ; mais écoute la bonne, l'heureuse n(juvelle (jue le vSaint-Ivsprit t'annonce par la bouche du prophèt(î : « Réjouis-loi, stérile, toi qui n'enfantes pas ((pii n'aj^is pas par charité). » Dieu ne te dit-il point par là : Pourquoi t'afllii^er, t'attrister ainsi, toi (jui n'as pas lieu de t'abandonner à la douleur ? — Mais je suis seule, stérile et n'enfante pas. — Que tu édifies ou non sur la loi, que tu n'enfantes [)oint comme Aj^ar, n'importe : la justice n'en est que meilleure et plus élevée, savoir Jésus- Christ, qui saura bien te délivrer de la terreur de la loi ; car il est devenu malédiction lui-même, afin tle te délivrer de la malédiction des préceptes. » Ç|uel dan^^ercux abus de l'I'xrilure sainte ! N'est-ce pas là substituer la foi morte à la foi vive. Loin de retrouver des consolalions dans cette doctrine, nous n'v voyons et l'on ne peut y voir (ju'une fausse sécurité.

Quoi ! la foi vive, ce don céleste, cette vertu justifiant par l'amour, serait incapable de s'élever au-dessus d'une justice purement léijale I Puis (juclles lla^j^rantes contradictions ! I^récédemmenl Luther ap[)elaii la foi la volonté droite, il ne nous montre maintenant qu'une foi sans volonté ; na^juère elle était un j^rincipe de vie, à cette heure elle est l'inertie même ; là elle était fraîche et vivante, ici elle ne sait que soupirer et gémir ; et l'on nous donne cela [jour la vraie foi !

Vainement voudrait-on le nier : si la distinction dvs Réformateurs signifie, d'une part, que la foi rend juste,

JlS MOEIILKR

mais non pas en tant (lu'cllc est active, elle signifie c'fjalcincnt, iVun autre cotr, (ju'clic justifie lors mcnic «ju'clle n'est point active. Qu'on relise (juelques-uns des passades citrs [)lus haut, ce n'est peut-être qu'à ce moment qu'ils paraîtront dans tout leur jour. Le ijassa<^e suivant est surtout remarquable : «Quand l'iiomme entend qu'il est oblii^é de croire en Jc'-sus-Christ, mais que la foi ne peut lui être d'aucun avanta<j[c ni d'aucun secours sans la charité, ne doit-il pas tomber dans le désespoir et se tenir à lui-même ce discours : «Si la foi ne rend pas juste sans la charité, elle est inutile et sans efficacité, et c'est la charité qui seule justifie. Car si la foi ne renferme point la charité qui lui donne sa due forme, c'est-à-dire la qualité et la propriété de rendre juste, elle n'est rien ; mais si elle n'est rien, comment pourrait-elle justifier ? » I^>nfin que l'on se rappelle la description des richesses conférés au chrétien par le baptême. Or tous ces passades prouvent ce que nous disions tout à l'heure, en établissant le sens pratique de la distinction protestante entre deux sortes de foi, l'une qui remplit les préceptes et l'autre qui s'attache aux mérites du Sauveur. Evidemment, selon Luther, la foi vive ne peut exister sans la foi morte ; mais la foi morte existe sans la foi vive ; bien plus, elle perd tout prix, toute valeur, quand elle en est accompagnée.

Ce n'est pas là, certes, ce qu'enseigne saint Paul. Lisez l'Epître aux Romains et l'I^pître aux Galates, vous y verrez « que nous nous écrions dans la foi : sans doute, Abba, Père, » tendre Père, mais vous y verrez aussi que les fruits du Saint-Esprit, c'est-à-dire de la grâce sanctifiante, sont la joie, la paix, la sécurité, la patience, la charité, la bonté, la douceur, la longanimité, la modestie, la chasteté. Il faut donc, pour goûter les douceurs du Saint-Esprit, la sécurité, la paix, la joie, avoir la patience,

la charité, la bonté, la purctr, toutes les vertus chrétiennes. Mochler ajoute qu'il pourrait d'ailleurs citer, pour confirmer ces paroles, l'exemple de Luther: comme Luther n'avait point une foi douce, tendre, affectueuse, pleine de charité, il n'éprouva point la paix de l'àine 1 i;.

Second argument . Les protestants continuent : « Dans la doctrine (jui attribue la justification à la loi instrumentale, le salut repose uniquement sur la miséricorde divine, et toute gloire revient au Sauveur. Mais voulezvous que la foi ne justifie que par l'amour, de ce mc^ment la «gloire, qui n'appartient (pi'au Très-llaut, est partai^éc entre Dieu et l'homme ; disons mieux, elle est enlevée à Dieu. lin un mot, ce n'est que dans nos principes que l'on reconnaît le prix immense de la rédemption (2). »

Réplique , — Sans doute les chrétiens doivent louer comme à l'envi (\'lui (ju'ils jjroclament l'auteur du salut, mais les Réformateurs de la croyance universelle lui donnent-ils de véritables louani^es ? lis disent : « Le do<j^me catholique selon lequel l'homme aimant Dieu est seul aimé de Dieu, ravale la bonté divine au niveau de celle de l'homme ; car aimer qui nous aime, cela n'est pas rare même ici-bas. lù si nous n'obtenions notre pardon cjue lorscpie nous faisons les <Euvres delà justice, les mérites du Sauveur seraient réduits au néant. Au contraire, la rédemption nous ouvre-t-elle le ciel sans qu'auparavant nous soyons purifiés du péché; alors, mais seulement alors, apparaissent, dans toute leur splendeur, et les mérites de Jésus-Christ, et sa puissance au|)rès de son Père. »

Ainsi comme une personne de condition témoii^nerait d'autant plus d'amitié à son ami, qu'elle ferait un accueil plus favorable aux étrangers qu'il lui présenterait en habit

(i) Symbolik, p. 1 74- 17 7.

{7) Symbol ik, p. 173.

220 MOICHLIîK

Je voyatje ; de même en est- il, si nous en croyons nos docteurs, entre le Père et le Fils dans la justification. Ivstil dcjnc question, dans ce divin ouvra<^c, d'une i)ure (Piquette et de vaines cérémonies ? Ne s'a^it-il pas, au contraire, d'un ornement intérieur, de cette robe nuptiale sans laquelle on ne peut être admis au festin, comme dit Celui qui est miséricorde, mais qui est en môme temps la sainteté et la justice ? Moehler ne peut se défendre d'insinuer que les réformés, en admettant que le Sauveur détermine Dieu, par ses mérites, à regarder le crime comme innocent, c'est-à-dire à détruire sa justice et sa sainteté pour lui complaire, donnent une étrange gloire au Très- Haut.

Il prévoit de leur part cette autre objection : « Le dogme catholique, que la foi vive rend seule agréable à Dieu, considère la justification, partie comme l'ouvrage du Christ, partie comme l'ouvrage de l'homme ; il partage la gloire de la rédemption entre le vSauveur et son disciple.» Si l'Eglise, répond-il, enseignait que la charité conduit l'homme à la justification sans la grâce, ou si elle ne faisait intervenir le Sauveur que pour consommer notre justice imparfaite, alors on pourrait dire qu'elle porte préjudice aux mérites de la croix ; mais, tout au contraire, elle voit dans Jésus-Christ la source de toute vie intérieure élevée : comment donc peut-il être question d'un partage de gloire ? comment nous parle-t-on d'ingratitude envers le Rédempteur ?

Sans doute l'Eglise exhorte ses enfants à s'approprier toute la vertu qui leur est offerte en Jésus-Christ, sans doute elle enseigne que, pour obtenir l'amitié de Dieu, il faut être transformé, vivifié en Jésus-Christ ; mais voir dans cette doctrine un partage de gloire, c'est prétendre que l'homme mourant de faim partage l'honneur de sa délivrance avec la main charitable qui lui donne des ali-

LA JLSTll ICATICJN --' l

mcnts. Car ce malheureux ne doii-il pas aussi faire usaj^e de la nourriture qu'on lui présente ? ne pt-rirait-il pas infailliblement, s'il se contentait de jeter sur son bienfaiteur un re«^ard plein de confiance? i)r telle est la conduite du protestant à l'é^^ard du C'hrisl : mais en vain se llattet-il de rendre i^doire à Dieu seul ; s'il ne se n- veille de son assoupissement, il périra dans le péché : vSeijjneur ! Seij^neur ! s'écrie-t-il, (soyez seul loué), et il ne fait point la volonté du Père céleste.

Moehler explique (pie l'erreur des réformés provint de ce (ju'ils confondirent deux choses essentiellement distinctes dans la justificaticjn, l'objet et le sujet, les mérites de la croix considérés en eux-mêmes et ces mérites aj^pli- (piés au fidèle ; et que d'autre part, ils interprétaient mal le texte de saint Jean sur l'amcjur de Dieu. Saint Jean dit que Dieu aime l'homme avant que l'homme aime Dieu, c'est-à-dire sans que l'homme aime Dieu, et ri\i^lise enseigne que Dieu n'aime que celui (]ui a la charité ; la doctrine catholique paraît doncméconnaitre la t^rAce purement ;^ratuiie, elle paraît faire de l'amitié de Dieu la récompense et le prix de notre amour. Pour écarter cette a[iparente difficulté, les catholicpics citent un ijrand nombre de passai^es qui semblent contredire celui dont nous parlions tout à l'heure ; puis ils disent : D'après saint Jean, il est vrai, l'amour de Dieu embrasse toutes les créatures ' tôv xôt|xov ) ; mais pour que l'amour infini se réalise dans l'homme, il faut que l'homme entre lui-môme dans cet amour, qu'il le reçoive dans son C(Kur et sa volonté ; c'est-à-dire, il faut que l'amc^ur devienne réciproque. C'est ce qu'enseigne saint Jean lui-même en rapportant ces paroles de Jésus-Christ : « Si quehju'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui et demeurerons en lui » (i).

(i) Symbolik\ p. 177-183.

-i-'-' AKJliULBK

Troisième arirumrnl, Moclilcr aborde un troisiùme ar^^uincnt des rrformfjs: La doctrine n'formc'îe qui rapporte tout au Souverain ]ùre, en n'irnijulani à l'homme aucun bien, est une école d'humilité (i;.

Répliqitc, — vSans doute la première vertu de la foi décrite par saint Paul, c'est le renoncement à ses propres mérites, l'abnégation de soi-même en Jésus-Christ, et l'on doit reconnaître que les réformateurs avaient la vue de cette vérité ; mais quand ils ima^^inèrent que la foi justifie sans les vertus qui l'accompagnent nécessairement, c'est-à-dire, sans l'amour, sans le renoncement de l'àme à ses propres mérites, ils inventèrent le moyen de se dispenser de l'humilité par humilité même, et pour se montrer vraiment humbles, ils enseignèrent que l'humilité ne rend pas agréable à Dieu. S'ignorer elle-même, se cachera ses propres yeux, c'est là, nous le savons, le caractère de cette vertu : mais quel homme vraiment humble prétendit jamais que l'humilité ne rend pas agréable à Dieu ? Que si, outre la croyance aux mérites du vSauveur, croyance qui seule nous force à chercher notre salut hors de nous, il existait un moyen capable de faire naître l'humilité dans nos cœurs, dès lors nous n'aurions plus besoin de ces mérites : tant il est vrai que tout dépend de l'abnégation de soi-même. Cependant, suivant les réformateurs, elle ne peut nous rendrejustes devant Dieu ; car, disent-ils, elle consiste dans la persuasion même qu'elle ne possède point cette vertu. Ici encore des sentiments vagues et confus, quoique très louables d'ailleurs, abusèrent les nouveaux prophètes. Ce que l'humilité a d'agissant, de positif, jamais ils ne purent le saisir ; et bien moins encore comprirent-ils qu'autre chose est d'enseigner que l'homme peut devenir juste, autre

( I ) Symbolik, p . 173.

chose de se rcj^arder personncUciiieni coinine tel. lùi effet, ce dernier sentiment serait l'extinction, la mort de toute vie spirituelle ; le [iremier, au contraire, en est la condition.

Remarc^uons, au reste, les cc^ntradictions dans lesquelles s*envel()i)pent les protestants. I^ vraie humilitr, disentils, a son fondement dans la doctrine qu'elle n'est i)oint nécessaire à la justification ; et ils allèj^uent, pour raison de cette non-nécessité, que toujours dans l'homme elle est im[)ure, ternie par ror<jucil et l'amour- propre. Ainsi, pour enfanter l'humilité dans les cœurs, ils disent qu'elle n'est (pi'un vain nom ; jiour lui donner une base solide, ils en nient la possibilité ou du moins l'efficacité. M:tis enfin, ou il n'existe point de vraie humilité, et alors la doctrine protestante est fausse, car elle ne peut rendre humbles ses adhérents ; ou il existe une vraie humilité, et alors la doctrine protestante est fausse, car elle prétend le contraire.

\'oic'\ une contradiction semblable, ou plutôt c'est la môme reproduite sous une autre forme. Quand on lit les réformateurs, souvent on ne peut se défendre de I)cnser (pie, dans leur opinion, elie moralement bon est une chose extrêmement dangereuse ; car le principe de la sainteté, sitôt qu'il s'est emparé du fidèle, dévelojipe le i^^ermc de sa destruction. L'homme justifié tombe nécessairement dans l'ori^ueil ; il en vient jusqu'à s'éijalcr à Dieu, jusqu'à lui disputer la majesté suprême. 11 laiii ilonc, ilans les principes protestants, que le chrétien conserve toujours le mal dans son cœur ; le bien est incompatible avec l'humilité ; c'est seulement au milieu du mal que cette vertu s'épanouit. Qu'on lise les paroles suivantes ; elles sont empreintes d'une admirable naïveté : Un soir, à table, le docteur Jonas dit au docteur Martin Luther que le même jour il avait commenté, dans son

224 MOKIILEK

prt'chc, les paroles de saint Paul : Reposita est mt/ii corona jiistiliœ ; j)iiis il ajouta : « Avec ciuelle certitude et <juellc magnificence d'expression saint Paul [variait de sa mort ! Pour moi, je ne saurais croire avec autant d'assurance que la couronne de la justice me soit réservée, » Le docteur Martin Luther lui répondit : « Je suis d'avis que saint Paul ne le croyait pas lui-m^me aussi fermement qu'il le disait. Pour ma part, je ne puis, hélas ! le croire avec tant de force que je puis le prêcher, le dire et l'écrire, ou qu'on veut bien penser que je le crois. Disonsle sans détour, il ne serait pas bo?i que l'homme fit tout ce que Dieu commande ; car alors c'en serait fait de sa divinité, et il deviejidrait me?iteur , et Une pourrait rester 2)éridique. Alors aussi saint Paul aurait menti en écrivant aux Romains : « Dieu a tout enseveli sous le péché, afin qu'il ait miséricorde » (i).

Résumé des contradictions entre les deux confessions chrétiennes au sujet des idées de foi et de charité.

Toutes les ég-lises enseig-nent de concert que, pour participer aux grâces offertes en Christ, l'homme doit s'attacher àlui et former aveclui une société spirituelle. Mais à cela le catholique ajoute : Si cette alliance ne s'opère que par l'intellig-ence et non par le sentiment; si ce commerce n'est fondé que sur une foi purement spéculative, une simple profession des vérités chrétiennes ; en d'autres termes, si l'homme ne s'unit au

{i) Symbolik^ p. 184-186.

LA jrSTIKICATION 22D

S:iuvcur tant par la volontil* et les œuvres i\i\v par la charité et les autres vertus, alors la foi ne peut, en aucune façon, rendre juste devant Dieu. Mais au contraire, entendons-nous par le mot foi ce divin sentiment (jui maitrise l'homme tout entier, cet esprit nouveau, vivant, appelé par les théologiens /ÎY/^^^A^r///^/^, dans ce sens la foi nous fait seule les enfants de Dieu, car alors elle renferme tout le reste. Observons toutefois que, dans la doctrine catholi(|ue, la charité est la forme substantielle de la foi justifiante; et bien loin (jue l'amour naisse après la justification, il faut que la foi, pour rendre juste, soit animée par l'amour. C'est la foi dans l'amour et l'amour dans la foi (jui justifient ; ces deux vertus sont, à cet éq^ard, une unité inséparable. Vertu négative et positive en même temps, la foi justifiante n'est pas seulement l'espérance au pardon des péchés : elle est de plus la volonté sainte, agréable à Dieu. Sans doute la charité est produite par la foi, mais la foi ne justifie ([u'après avoir porté ce fruit ; sans doute la foi est un principe de vie, mais pour obtenir la faveur du ciel, il faut (ju'elle ait déployé sa force vivifiante.

l'xoutons maintenant les protestants. Si nous considérons la foi dans son sujet, disent-ils, non seulement elle est la croyance aux vérités chrétiennes, mais elle embrasse et la certitude de l'amitié céleste, et l'espérance au pardon des péchés. Or cette seule confiance, continuent-ils, réconcilie l'homme avec son auteur, le rend juste devant Dieu. A la vérité, ce sentiment de l'amitié divine doit avoir à sa suite la charité et les bonnes œuvres, mais comme ccsœuvres,

MOEHLEK |5

J2G MOEHLI.k

par leur présence, ne contri!)uent nullement à la justification, de même leur absence n'ote rien à l'homme justifié. lin consécjuence la charité n'est pas la forme substantielle de la foi, mais la confiance obtient seule le pardon des péchés ; sitôt (|ue l'homme a conçu ce divin sentiment, il a jeté ses racines dans la justice, lors même cju'il ne porte pas de fruits. Ainsi les Réformateurs, en attribuant à la foi seule la vertu de justifier, excluent les œuvres faites soit avant, soit après la justification ; disons mieux, ils rejettent toutes les saintes dispositions du cœur. Or, pour le remarquer en passant, cette doctrine n'a pas le moindre fondement dans l'Ecriture ; saint Paul n'a jamais ainsi distingué entre la foi et la charité, et saint Jacques est formellement contraire à cette distinction (i).

La certitude du salut.

jr° I.a doctrine catholique.

Les catholiques n'admettent point que l'homme puisse avoir une certitude entière de son salut éternel. Comme ils ne dépouillent point la nature tombée de tout germe de vie, de toute faculté supérieure, ils ne peuvent discerner, à un signe certain, l'opération de la grâce d'avec les effets du principe divin conservé dans l'homme ; et quand ils le pourraient, la sécurité assise sur ce fondement serait certes bien affaiblie par la doctrine de la coopération

(i) Syjnboliky p. 187-190.

LA JUSTIMCATION 22";

(le Dieu et de riiomme pour l;i naissance de l'homme nouveau. Instruit par le passé, le catholi(|ue, bien (jue rempli de contîance, tremble pour l'avenir ; d'ailleurs il n'admet point la prédestination absolue, qui seule pourrait bannir toute crainte de son esprit, j'outefois, répétons-le, pour ne pas être endormi dans une fausse sécurité, le chrétien catholicpie n'est pas moins rempli d'espérance dans l'intînie miséricorde. Selon saint Paul, il est vrai, l'T^sprit témoig^ne à l\'Sprit (juc nous sommes les enfants de Dieu ; mais cette Voix intérieure est si frêle, si débile (jue, dans le sentiment de son indignité, le fidèle ose à j^eine y prrttr l'oreille. Se cacher à ses propres yeux, vouloir rester un mystère à elle-même, voilà le caractère de la vraie joie dans le Seiii^^neur ; et plus l'homme est humble, plus il s'est élevé à un haut point de perfection, moins il ose se vanter d'une sécurité aussi incompatil)le avec l'instabilité des choses d'ici-bas. Ainsi, plus le terme (jue Tl^glise montre à ses enfants est placé dans une réj^ion élevée, mieux on doit comprendre pourcjuci l'Mi^lise rejette la certitude du salut. Les catholicjues enseignent cpie le fidèle peut et doit devenir dii^ne du bonheur éternel, mais (|ue jamais il ne possède la certitude de l'obtenir ; les Réformateurs, au contraire, travaillent à incuKjuer une telle certitude, tout en soutenant que l'homme ne peut mériter le ciel (i).

j' Ia'S doit nues rcfomtccs.

Le chrétien doit être certain de posséder le ciel un (i) Symbolik, p. i«)2-i()<>.

JjS .\ioi:iiijj<

jour, voilà le nouveau cloj^me qui se rattache intimement à la doctrine protestante sur la foi ; do^^me si clairement enseigné dans l'J^^criture sainte, si nous en croyons Mélanchthon, (jue les scolastiques ont fait preuve d'une sing-ulière ignorancepar cela seul cju'ils l'ont rejeté. La liaison de ce point de doctrine avec tout le système évang-élique éclate aux yeux. Déjà, nous l'avons vu, lesRéformateurs, en professant que dans l'àme humaine toutes bonnes virtualités avaient été abolies, voulaient procurer au chrétien, dès (ju'il éprouve quelque bon désir, quelque'mouvement vers les choses d'en haut, la certitude que Dieu a commencé et qu'il continuera l'œuvre de son salut. Nous avons aussi entendu les mêmes docteurs professer que la foi ne doit considérer que la miséricorde divine et faire abstraction de l'état moral de l'homme. Au surplus, la certitude du salut présuppose la prédestination absolue et la doctrine que Dieu n'accorde sa grâce qu'à ceux qu'il a choisis, car s'ils avaientla faculté de résister à cette grâce, le fidèle perdrait cette certitude.

A'IoehIer observe, en terminant, que les calvinistes ont seuls donné à cette doctrine tous ses développements ; et que, les luthériens ayant fini par rejeter le principe de la prédestination, de grandes lacunes parurent daris tout leur système (i).

(i) Symbolik, p. 191- 192.

LA JL'SrUiCAllUN --V

Les bonnes œuvres.

/" La doctrine caf/io/û/iic.

L'Kglise catholiiiue entend par bonnes œuvres tous les actes moraux et toutes les souffrances de l'homme justifié en Jésus-Christ, ou, si l'on veut, les fruits de la volonté droite, de la charité diri<^ée par l;i foi. Puisque l'Eglise ne voit plus de péché dans le fidèle vraiment régénéré, puiscju'elle pose en principe (jue son orientation d'esprit et de volonté est sainte, agréable à Dieu, elle doit enseigner la |)ossibilité, l'existence et le mérite desbonnesœuvres. On voit aussi que, par une conséquence non moins rij^oureuse, elle peut et doit exiger l'accomplissement (le la loi.

Maisl'hLglise ne donne aux œuvres, remarquons-le tout d'abord, le cjualificatif de bonnes œuvres, (juesi elles sont accomplies dans une union réelle de vie avec le Christ, et elle ne parle de l'accomplissement de la loi tju'autant (ju'on en trouvela force dansl'union avec le Christ. Ixoutons le concile de Trente : « Puisque Jésus-Christ, comme le chef dans les membres, comme la vigne dans ses pampres, répand sans cesse sa vertu dans ceux (lui sont justifiés, vertu t^ui précède, accompagne et suit toujours les bonnes cEuvres, et sans laciuelle elles ne pourraient en aucune manière être méritoires ni agréables à Dieu, il faut croire qu'il ne man([ue plus rien à ceux t[ui sont justifiés, pour être estimés avoir, par ces bonnes œuvres faites en la vertu de Dieu, pleinement satis-

2M} MOEULIÙK

fait fi l;i Ir^i divine, scUjri l'état de la vie présente, et avoir mérité la vie éternelle, pour l'obtenir en son temj)s, pourvu toutefois (ju'ils meurent clans la grâce. »

l'artant du (lo<^me fondamental de toute vraie religion, (jLK* Dieu nous a donné l'existence et préparé le ciel par un amour i)urement gratuit, nous disons que les bonnes œuvres sont méritoires, parce cju'elles procèdent de la vertu de Jésus Christ ; et voilà pourquoi le saint concile dit encore : « La bonté de Dieu est si grande qu'il regarde ses dons comme nos propres mérites. » Telle est l'idée que l'Kglise a toujours attaché au mot mérite. Cette proposition : Le chrétien doit mériter la vie éternelle, veut dire qu'il doit en devenir digne par le Sauveur ; qu'entre le ciel et l'homme il doit s'établir une liaison intime, un rapport aussi étroit qu'entre le principe et la conséquence, c'est-à-dire, entre la sanctification et la glorification. Puisque la justice est inhérente au fidèle, profondément enracinée dans son âme, il s'ensuit que le salut de l'homme, enté sur cette justice, se développe et croît par les bonnes œuvres. La semence céleste jetée dans le juste doit porter des fruits pour le ciel.

Aloehler prévoit cette objection : « L'homme ne peut mériter la grâce qui précède la justification : comment donc pourrait-il mériter le bonheur éternel ? »I1 réplique, en substance, qu'avant la justification, l'homme coupable, souillé, et d'autre part la grâce, sont en présence ; qu'après lajustification l'homme a changé d'état, et devient juste de pécheur qu'il était. La créature ne peut d'elle-

môme, môme au prix tic j^rands effcjrts, faire descendre le surnaturel jus(|u*à elle ; c'est le surnaturel ijui doit s'abaisser ; mais le fidèle justifié a reçu dans son Ame un princi[3e divin qui l'élève infiniment, et comme une semence surnaturelle (|ui porte elle-même le »^^crme du salut. Toutefois la ^ràce cjui mérite le ciel ne cesse point d'être j^ràce : car elle est renfermée dans celle de la sanctification, ea sorte qu'en donnant l'une Dieu accorde l'autre nécessairement. Aussi le concile de Trente fait-il (jbscrver, dftns l'article des bonnes (ouvres, que sa doctrine ne peut donner lieu à la vaine gloire, que celui qui se glorifie doit se «jh^rifier dans le Seii^neur.

Les œuvres méritent le bonheur éternel, non pas abstraitement, mais parce qu'elles procèdent de la volonté sainte, parce qu'elles sont les fruits de la charité. Selon le langage même des Livres saints, nous posons métaphoriquement le signe visible pour le fait intérieur ; car ces deux choses ne font qu'un seul et même acte, un tout indivisible. On voit par cela même que la volonté droite, mais qui n'a ni les moyens ni l'occasion de faire le bien, n'est pas moins agréable à Dieu que si elle s'était épanouie en œuvres.

I^nfin r l'église enseigne que les bonnes œuvres augmentent la grâce sanctifiante ; car plus le chrétien pratit^ue le bien, plus il collabore avec la grâce, plus il donne à la gn\ce prise sur lui. Xous pouvons applifjuer ce principe, (jue l'exercice d'une faculté en déploie les forces ; et cjui n'a pas enfoui son talent, mais l'a fait fructifier, en recevra plusieurs autres : telle est la promesse du vScigneur (i).

{i) Sym6o//Â', p. 197-203.

r*>^-2 MOEHLKk

-?'• r.a d()ctyi}ic protestante.

MofhlcT indique que les rt-formc'-.s, en ce qui regarde k's bonnes (cuvres, tirèrent les conséquences de leur doctrine- sur la justification.

Luther ensei<rnait, nous l'avons vu, que le péché orii^inel, et avec lui tous ses effets, subsistent dans rhr)mnie après sa justification ; aussi nia-t-ii, dans ses premiers pas dans la carrière évani^élique, la possibilité des bonnes oeuvres, disant que la meilleure action forme un péché véniel. Cette proposition ayant été censurée par le pape, Luther alla jusqu'à soutenir que toutes les prétendues bonnes (ouvres, c'est-à-dire, toutes les actions du fidèle justifié sont autant de péchés mortels, mais qu'ils lui sont remis à cause de la foi. Mélanchthon enchérit encore sur la doctrine de son maître : il avança que tous nos actes, tous nos efforts ne sont que péché. Enfin Calvin, quoiqu'il se servît d'expressions moins violentes, confirma l'enseignement de ces deux réformateurs.

Mais sur quoi repose toute cette doctrine ? Il faut distinguer, dit Luther, deux choses dans l'homme justifié : un serviteur du péché, un serviteur de Dieu. Ainsi la personne du juste est en partie sainte, en partie souillée par le mal. Donc les oeuvres, fruit d'une volonté pure et corrompue, sont bonnes et mauvaises tout à la fois.

Mélanchthon soumet aussi le fidèle à ce dualisme : « Il y a toujours en lui, dit-il, alors même qu'il est pénétré par la vertu d'en haut, deux natui'es, la chair et l'esprit. » Or, la chair, selon les Réformateurs, c'est non seulement le corps de l'homme, mais encore son intelligence et sa volonté, ses facultés religieuses et morales, tout lui-même, à l'exception des nouvelles

LA JI'STIFICATION j3.^

forces qu'il reçoit du ciel clans la régénération. Il n'\ a donc plus d'obscurité : l'I^sprit du Christ est trop faible pour renouveler, purifier et consacrer le fidèle, pour mettre dans son cœur un amour parfait, capable (l'd'uvres a;^réables à Dieu. Aussi les docteurs du XVI' siècle répétèrent-ils frécpiemment, (jue l'homme ne peut accomplir la loi, pas même après sa régénération. Luther s'exprime avec une grande naïveté. Comme les catholicpies lui objectaient (jue Dieu ne commande pas rimjiossible, (ju'ainsi nous pouvons l'aimer de tout notre C(ï3ur, il répondait : « Comman- (U*r et faire sont deux : commander c'est bientôt dit, mais il est difficile d'obéir. C'est donc mal raisonner (juededire : Dieu nous a commandé de l'aimer, donc nous le pouvons. » L'incohérence interne de cette doctrine, les observations des catholicjues (jui la battaient en brèche, l'I^^criture sainte avec lacjuelle elle ne s'harmonisait (jue par uni- exégèse factice, la perni- 'ieuse influence (pi'elie exerçait sur les mœurs de ses partisans, toutes ces causes amenèrent plusieurs correctifs (|ui sont consignés dans les derniers ouvrages de Mélanchthon et même dans les confessions de foi publitjues ; mais toujours la Réforme est restée bien loin du but religieux et moral (jue l'Lglise montre à ses enfants.

Maintenant, si l'on demandait iiuel est le mérite des bonnes œuvres, ou plutôt quel est le mérite de la volonté droite, du cœur sanctifié, de l'observation de la loi par l'amour, on comprend (jue les Réformateurs devaient résoudre cette cjuestion d'une tout autre manière (jue les catholiques. Par cela seul (ju'ils

2^4- MOEHLKR

m*.'ii(;nt la libre coopération à la grâce, ils étaient contraints de rejeter toute espèce de mérite, l'idée même en devenait à jamais impossible. D'un autre côté, la vertu justifiante ne va point, selon leur doctrine, enfanter la sainteté dans l'àme du juste : ils ne pouvaient doncpasfaireéclorele salut comme un fruit de sainteté inhérente au fidèle. Aussi, d'après eux, l'acquisition du salut est aussi indépendante de l'observation de la loi, que la justification est indépendante de la sanctification.

wSi l'on veut comprendre toute l'opposition qui existe entre la doctrine protestante et la doctrine catholi(|ue sur le point dont il s'agit, qu'on se rappelle comment Georges Major, professeur à W'ittenberg, voyait avec douleur qu'on négligeait entièrement, parmi les siens, la pratique des vertus chrétiennes ; il crut opérer un changement salutaire, en enseignant que les bonnes œuvres sont nécessaires pour le salut. Quant au reste, c'est à peine s'il se rapprocha d'un pas vers l'enseignement catholique : il n'établit aucun rapport intime, nécessaire, entre la sanctification et la glorification ; seulement il représenta les œuvres comme une condition sans laquelle on ne peut obtenir le ciel. Cependant on se souleva de toute part contre lui ; et un ancien ami de Luther, Nicolas d'xVmsdorf, publia un écrit théologique pour montrer que les bonnes œuvres sont nuisibles au salut. Le Livre de la Concorde, à son tour, tout en désapprouvant les erreurs d'Amsdorf, n'en rejeta pas moins l'enseignement de Major, comme incompatible avec la proposition que la foi justifie sans les œuvres.

LA JUSTll ICATION -».>»->

Mais si les bonnes œuvres ne sont pas nécessaires au salut, sont-elles du moins de (jueKiue nécessité en général? Ici les luthériens ont donné différentes réponses ; mais la seule possil)ilité de cette tjuestion, dans un système do^matiijue, suppose déjà une étran<^e confusion d'idées. La Cou/ession d'.ht^^sùoicri^*jii Wlpoloi^ic disent dans plusieurs passades, il est vrai, (jue les bonnes œuvres sont nécessaires; mais (luel sens devons-nous attacher à cette proposition ? nous n'avons pu le découvrir avec certitude ; probablement les deux symboles luthériens veulent dire (jue la foi est telle de sa nature, (ju'elle se révèle toujours, un peu plus tôt, un peu plus tard, par ([uehiue acte de vertu. Au demeurant, les bonnes œuvres ne restent pas entièrement sans récompense : le fJvre de la Concorde leur promet des avantages temporels, et une plus grande rémunération dans le séjour des bienheureux. Ainsi la foi seule mérite le ciel absolument, mais les œuvres méritent (piehjue chose de plus !

Avec combien plus de pénétration, les scolasticjues n'ont-ils pas déterminé la relation des œuvres à la foi par rapport au salut? La foi vive, (ju'est-elle ? Les œuvres encore renferméesdans le cœur ; et lesœuvres, (jue sont-elles à leur tour ? La foi manifestée. Les œuvres et la foi sont donc une même chose ; seulement leur mode d'existence est différent. Or c'est de ce î)oint de vue ([ue les docteurs du moyen âge expli- ([uaient les endroits de l'hxriture où le ciel est promis tantôt à la foi, tantôt aux œuvres ; et Luther cherche hii mèmeà réfuter, d'après ces principes, l'objection

2ôh MOlvULIiR

tircc (les noiiihrcux pass;i;res (|ui .ittribucnl le s;ilul aux vertus chrétiennes. ]^In effet, il dit (|ue la foi et les œuvres sont un seul i^âtcaii ; (jue ces deux choses, vu leur unité inséparable, échan;^ent leurs attributs : ainsi les Livres saints, continue-t-il, attribuent à la divinité en Jésus-Christ les (qualités de la nature humaine, et réciproquement.

Mais comment ne vit-il point que cette réponse le plaçait sur le terrain catholique, et anéantissait le dogme fondamental de son système, que la foi justifie sans les œuvres? Car admettez-vous que la foi et les œuvres ne forment qu'une unité indissoluble, que ces deux choses sont aussi étroitement enchaînées que le principe et la conséquence, que la cause et l'effet, de ce moment vous ne pouvez plus dire : La foi justifie sans les œuvres ; de ce moment la foi n'a de valeur qu'autant qu'elle agit par l'amour : conséquence qui renverse de fond en comble toute la doctrine protestante sur la justification. C'est ainsi que Luther s'embrouillait dans ses propres distinctions : ici il attribue la vertu justifiante à la foi en tant qu'elle est une source de vie morale ; et, dans tout son système, il l'attribue à la foi comme organe, à la foi qui s'attache uniquement aux mérites de Jésus-Christ. Mais comment ne voit-il pas que, si la foi instrumentale justifiait seule, indépendamment des vertus religieuses etmorales, l'Ecriture sainte n'aurait jamais attribué le salut aux bonnes œuvres (i) ?

(i) Symbolik, p. :;o3-2ii.

La délivrance du mal.

Comment sommes-nouscnfm délivrésdu mal?Commcnt, lorsque nous quittons cette terre encore souillés, devenons-nous purs aux yeux de Dieu ? Hst-ce par la séparation purement physi(iue d'avec le corps, dont les symboles protestants parlent tant ? Mais conçoit-on que le péché soit arraché de nos âmes pécheresses, par cela seul (jue nous déposons ce corps mortel ? Pour (lu'une semblable idée monte dans la tête d'un chrétien, il faut (|u'il ne voie pas, dans le mal, la liberté morale, il faut (ju'il soit descendu jus- (ju'.uix erreurs des i^nostitjues et des manichéens. Serions-nous donc purifiés contrairement aux lois de l'ordre moral, d'une manière violente, par un procédé mécanicjue ? Puistjue nous restons souillés jus(iu'au moment d'entrer dans le ciel, il faudrait donc (ju'il s'opérdt dans nos âmes, à notre insu, un chanj^ement mafT^icjue et soudain, lu (pii pourrait s'étonner de cette hypothèse protestante ? Les docteurs évan^-éliques ne disent-ils pas i\\iv le mal primitif a détruit les facultés naturelles, et ne font-ils ])as l'homme entièrement passif dans la réj^énération ? Le catholiciue, au contraire, ne pouvant concevoir l'homme sans l'exercice de la liberté, voit encore dans ce dernier acte, par lequel l'homme est délivré du péché, la libre coopération à la gnàce, et rejette comme incompatible avec l'ordre moral le procédé mécani(iue supposé par la Réforme. On voit d'ailleurs que la venue du Christ aurait été sans rai-

2^^S mof:hijvi<

son, si Dieu avait voulu se servir d'un semblable moyen.

Aussi, quelle est la conséfjuence du do^T^me catholique sur la justification ? C'est qu'au jour bienheureux où nous entrerons dans le sein de Dieu, Jésus- Christ aura accompli la loi non seulement hors de nous et pour nous, mais encore dans le fond de nos cœurs. En remettant nos péchés, le ^Sauveur les détruit par la force de son I:^sprit, mais cela de deux manières : les uns sortent de ce monde entièrement purifiés dans le sang de l'Agneau, les autres ne sont délivrés de toute souillure que dans l'autre vie. Le dogme du purgatoire tient donc intimement à la doctrine de la justification, qui, sans lui, serait désolante pour beaucoup d'âmes.

Les Réformateurs rejetèrent la doctrine constante, universelle du purgatoire, mais aussi, pour consoler l'homme, il leur fallut admettre l'impossibilité d'accomplir la loi, puis une opération mécanique, une parole toute-puissante qui purifie l'homme après le trépas.

Voilà les deux doctrines en présence. La première est un commentaire fidèle de l'Ecriture sainte ; l'autre la contredit d'une étonnante façon. Celle-là maintient la loi morale dans toute son intégrité ; celle-ci lui porte gravement atteinte. La première est seule en harmonie avec le développement libre et progressif de l'esprit, qui peut féconder par de longs efforts la semence spirituelle qu'il a reçue pour le ciel(i).

(i) Symholik, p. 218-220.

La nature du purgatoire.

Les théoloj^iens mêmes à ijui il parait probable cjue la purification se fait par le feu, ne se fii^urent que bien rarement des flammes dévorantes, mais seule nunt un ù-u immatériel, c'est-à-dire, une douleur ardente, pénétrant juscju'au fond de l'àme, un châtiment dont nous ne pouvons jamais concevoir une véritable idée. Car l'expression v< feu immatériel » est de sa nature exclusivement nég^ative ; elle écarte certains tourments grossiers et entièrement sensibles, sans déterminer rien de précis. En un mot, les théologiens, avec saint Bonaventure, se représentent les peines du purgatoire comme les douleurs de cette vie, (jui sont envoyées de Dieu pour améliorer l'àme, pendant (jue la grâce intérieure agit en même temps sur la libre volonté de l'homme. Non plus qu'on ne reprocherait au Seigneur d'user d'un moyen mécanique pour provoquer l'avancement et la perfection du juste, lorsqu'il inflige plus ou moins à notre vie entière l'obsession des souffrances, on ne saurait l'accuser de choisir des moyens mécaniques quand il frappe par des peines extérieures ceux cjui ont (juitté la terre encore souillés, et (jue par ces peines il les j)uritîe. — A cette demande : comment le feu peut-il afïecter un esprit, Guillaume Occam répond très ingénieusement : le feu ne peut pas immédiatement tourmenter l'àme ; mais celle-ci souffre parce qu'elle est en purgatoire contre sa volonté ; et de là elle conçoit une grande tristesse, une grande douleur provenant du péché qui l'enchaîne à ce lieu d'expiation ;

^4" MOIJIIJ.K

aussi (lésire-t-cllc vivement d'entrer dans un aiitrc! lieu, s'il plaisait à Dieu de lui accorder ce chan;^ement. Ces deux éléments, le désir de sortir du li(!U de douleurs et le désir d'être reçue dans un autre endroit, constituent le pur<^atoire. Ainsi disparait l'hypothèse d'un feu sensible. L'Mi^-lise, fidèle à Tesprit de sai^-esse qui la diri,i);-e en tout, se borne à répéter ce qui a été enseigné parles Apôtres : « 11 y a au delà de cette vie un lieu d'expiation. » La nature, les propriétés spéciales de ce lieu, elle ne les indicjue pas plus que celles du ciel et de l'enfer (i).

Les œuvres surérogatoires.

L'homme entrant en conformité de volonté avec le Christ, satisfait à la loi d'une manière absolue et vraie, puisque la charité, principe divin, opère en lui ; cependant au-dessus de cet accomplissement des commandements qui est le fait même de la régénération, se dresse une progression d'actes vertueux, héroïques, progression conduisant à un plus entier accomplissement de la loi, conduisant à la perfection, et c'est ainsi que le fidèle se rapproche de plus en plus de l'idéal moral. Pour arriver à ce but il choisira entre diverses voies indiquées dans l'Evangile ; et ces voies sont tracées en dehors du domaine des commandements généraux, communs à tous. Ainsi

(i) Neue Untersîichun^en, p. 3i6-3i8. — La citation d'Occam fut introduite par Moehler dans une édition ultérieure, que reproduit l'édition fragmentaire de Raich, p. 55.

si nous voulons nous exprimer correctement, personne n'ira au delà de la loi en général, mais bien au delà des commandements en particulier (i).

Ce commandement universel, desi immense portée: « Aime ton prochain comme toi-même, » comment se modifie-t-il à l'égard des particuliers pour ce (|ui concerne la i)ropriété et les richesses ? X'oilà une demande i|ui certes excitera hautement l'attention, je ne dis pas de l'homme aux sentiments légers, mais du chrétien ayant à cœur d'approfondir la religion. Sans doute l'expression la plus parfaite du commandement cité est celle-ci : renonce à ta propriété, partage tes richesses entre tous tes frères. Celui (jui agira de la sorte produira la preuve la plus péremptoire qu'il accomplit la loi d'aimer le prochain comme soi-même (2).

11 y a encore une obligation pour le disciple du Christ de concourir à la propagation de la foi parmi les infidèles ; celui cjui par ses aumônes soutient les missions étrangères, a certainement accompli son devoir ; mais celui qui renonce à jamais au monde et franchit les mers pour porter aux idolâtres la bonne nouvelle évangélitjue, assume ce (jui n'est pas obligation et pratique au delà du devoir. Si en partant pour les missions il s'acquittait d'un devoir commun à tous les chrétiens, tous ceux qui ne l'imiteraient pas seraient coupables d'avoir transgressé la

(i) Nette Uiitetsuckungen, p. 2Q9.

0 Xruc rniersuckun<;^ett, p. r<)0-i«)-.

UOBMLBK

-'42 MOIiHLRK

loi,cc(iuc personne ne dira jamais. Quel(|u'un me ré|)onclra-t-il (jue tout ceci dépend, d'une manière décisive, des dons reçus de Dieu tant dans l'ordre de lanature que dans celui de la ;^ràce; j'admettrai volontiers la remarque, pourvu qu'on ajoute que ces dons ne déterminent au grand sacrifice, à l'acte héroïcjue, qu'avec le concours de la liberté qui acceptera ou rejettera ces dons. Plusieurs, avec les plus grandes richesses de la nature et de la grâce, se sont abîmés dans le mal, ou du moins sont restés en arrière dans la vie spirituelle. Qu'avec des dons égaux l'un se détermine à suivre la vocation des missions et l'autre ne vienne pas à bout d'offrir au Sauveur un tel sacrifice ; ce n'est pas l'opération de Dieu seul, mais encore celle de la liberté. Le système des œuvres surérogatoires est donc inséparable du dogme de la liberté humaine ; la doctrine qui rejette ces œuvres et la négation de la liberté sont connexes (i).

Contradiction entre catholiques et protestants dans la notion même du christianisme.

Moehler montre que les catholiques et les réformateurs conçoivent le christianisme d'une manière radicalement différente.

Dissiper l'erreur, éclairer le monde par la vérité, proclamer et sanctionner la loi morale, offrir à tous le pardon des péchés, la grâce de la sanctification et du salut : voilà, suivant l'antique croyance, le but essentiel du

(i) Nette Uniersuchungen, p. 3oi-3o2.

(hrisiianisinc. Mais coinmenl Luther conçoit-il rétablissement fondé par Jésiis-( -lirist ?

I. Luilier prétend que la fin prochaine, immédiate, pour laquelle le Fils de Dieu est venu en ce monde, a été, non pas d'apporter la vérité sur la terre, mais d'accomplir la loi à notre place, de satisfaire à ses préceptes et de mourir pour les hommes. Aussi reproche-t-il aux papistes d'enseii^'ner que l'iùani^ile est une loi d'amour et qu'il renferme une morale plus difficile, c'est-à-dire plus pure et plus élevée que le mosaisme. Moehler objecte ce mot de Jésus lui-même : «Je vous donne un commandement nouveau, de vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés. » Au reste Moehler se réserve de montrer bientôt par suite de quelle méprise Luther reproche au catholicisme de ravaler le Christ à la simi)Ie (jualité de législateur.

IL Mais si le vSeigneur n'est pas venu pour cnseit^^ner une morale plus parfaite, quelle était donc sa mission? Le père de la Réforme va nous l'apprendre : Sa mission était d'abroj^^er la loi et de délivrer l'homme de sa malédiction ; rh:van^dle nous a rendu la libeité : le Décalot^uc ne peut plus accuser le fidèle, ni par conséquent effrayer les consciences : le chrétien est au-dessus de ses préceptes. Pour bien comprendre cette doctrine, il faut se rappeler cpie Luther assi^^me trois fonctions à la rc^^lc morale : D'abord la loi, dit-il, en menaçant des jut^rcments de Dieu, jette le pécheur dans la crainte et l'épouvante, puis, (juand il est suffisamment ébranlé, elle le conduit au Sauveur et lui obtient son pardon ; enfin, après sa justification, quand il est arrivé au Rédempteur, elle disparaît sans retour ; dès lors le Décalocrue finit et rLvan^nle commence ; dès h^rs plus d'inquiétude, plus d'an«^'oisses, plus de terreurs, mais le repos de la conscience, la paix de l'àme, une sécurité parfaite.

lin consc'qucncc Luilu^r (Hablit une différence essentielle entre l'Ancien et le Nouveau Testament, il veut (]u*on n'accal)le point le chrétien sous le poids du D('calo;ruc, mais qu'on ne lui parle que des promesses de l'I^van^ile. Le Décalo<jue a été suspendu, aboli, mis de côté, ceux qui disent le contraire sont des papistes, des aveulies, des ânes et des fous,

Mélanchthon, dans plusieurs passa^^es, fait très bien ressortir la notion de la liberté chrétienne ; mais bientôt, revenant à la croyance protestante, il dit que la liberté nous confère deux privilèges : le premier, de ne point encourir la damnation par le péché ; le second, d'accomplir la loi par nos propres forces ; puis il ajoute formellement : « La loi a été abroi^ée, non pour qu'elle ne soit pasaccomplie, mais pour qu'elle puisse l'être et qu'elle ne damne point quand elle est violée. » Moehier multiplie les objections. Et d'abord si la liberté consiste dans l'observation de la loi, comment cet homme est-il libre qui n'observe point la loi ? Comment donc cette même liberté se montre-t-elle tantôt soumise, tantôt rebelle ? Comment ne reste-t-elle semblable à elle-même qu'en ce que, dans un cas comme dans l'autre, elle ne damne pas le chrétien ? Puis cette étrange liberté qui délivre l'homme de la damnation sans toutefois le délivrer du mal, s'étend-elle à tous les points du décalogue : où est la limite en deçà de laquelle elle possède encore assez de force pour paralyser les effets du mal ?

Moehier trouve plus étonnante encore l'idée que donne Mélanchthon de la vie nouvelle du fidèle : partout Mélanchthon fait de vivijîcatio le contre-pied de mortifi- ^^/?*(9 ; et comme il n'entend par ce dernier mot que la crainte des vengeances divines, il ne voit non plus sous le premier que l'affranchissement de cette crainte. Ainsi, que l'homme apprenne l'heureuse nouvelle du pardon

LA JL'SllIK Ai ION J4S

(les i)c'clu'*s, Mi'lanrhthon le rej^arde comme vivifié dans Jt'sus-Clirisi ; et jamais il ne conçut ce doi^me constamnicut cnseii^Mu' dans l'ivi^dise, ({uc le ficlMe doit sortir de I.i mort et renaître à une vie spirituelle, i)ar l'effet de laquelle son ancienne faiblesse se transforme en une force victorieuse de toute chair. Calvin lui-même fut scandalisé par la doctrine de Mélanchihon.

Personne ne se ra])pellera avoir lu dans les symboles liitln'riens ces paroles adressées à la conscience en proie à la douleur : « Tu peux tout dans celui qui le fortifie..., non pas toi, mais Jésus-Christ avec toi. » Ce n'est pas le Christ fortifiant son fidèle (ju'ils montrent à l'homme, toujours ils lui font voir le Christ pardonnant. Réveiller le pécheur de son assoupissement, le secouer de son apathie léthari^rique, c'eût été, pour eux, transformer ri'lvaiii^ile, le ramener à être la Loi. lù comment eussentils exhorté l'homme a. la vertu, l'homme qui, d'après leur doctrine, est passif dans toutes ses actions, qui ne possède plus aucune faculté pour le bien?

Le Lt'vre de la Concorde se montra dijrne de tout cet fuseii^ncmcnt. Lorsque les disputes sur l'accomplissement des préceptes troublaient la Kéh^rme, il voulut ramener le calme et la paix dans les esprits en définissant la véritable croyance ; il dit : « Il ne faut pas confondre l'Hvani^ile avec la loi ; car, autrement, on obscurcirait les .nérites du Christ et l'on enlèverait aux consciences alarmées la plus douce des consolations. » lù encore : « Dans un sens lari^re, ri':van»^ile est la prédication de la pénitence aussi bien que du pardon des péchés ; mais, pris dans sa siî^nification propre, il est seulement la prédication de la tniséricorde divine. » Chose plus surprenante encore, le Livre de la 6'^//^^/v/^ n'entend, par la prédication de la miséricorde divine, que le pard(^n AoiS. péchés, mais nullement la jL^ràcc sanctifiante. Il parle en termes vagues.

246 WOEllLl.R

dans un pas.sa<^e, de la communication du Saint-Hsprit ; mais ce serait mal [^rendre le S(!ns de ces paroles rpie d'v reconnaître le dojLCme de la sanctification, car on lit ailleurs que ITtsprit divin se borne à rassurer les consciences, et que la fonction d'accuser le monde de péché (arguer e de peccato)\\}À est de venue étrantjère dans la nouvellealliance.

Ainsi les docteurs de la Réforme expliquent, chacun à leur manière, l'abrogation de la loi ; mais tous apportent une doctrine particulière pour secouer le jou;^ des préceptes. Irrité de ces discordes, A^ricola d'Hisleben proféra les blasphèmes les plus insensés contre Moïse, exhorta ses frères à ne plus faire aucun usa^e de la loi, et somma l'église luthérienne de ne plus parler que de la grâce en Jésus-Christ. Le Livre de la Co7icorde ne ramena point l'unité de croyance : il ne l'aurait pu qu'en abandonnant la Réforme pour se placer au point de vue catholique.

Toute l'incarnation ne forme qu'une unité, qu'un ensemble organique : la doctrine, les souffrances, la mort, toutes les actions du vSauveur avaient également pour but la rédemption du genre humain.

C'est toute la vie, et non pas un seul acte du Fils de Dieu, qui nous obtient le pardon des péchés ; si l'on fait abstraction d'une des trois fonctions de sa vie (prophète, grand prêtre, roi), les autres sont incompréhensibles. La connaissance des plus hautes véritésreligieusesetmorales, l'idéal d'une vie agréable à Dieu, le pardon des péchés, la grâce sanctifiante : voilà les bienfaits qui, par le fait de la venue du Rédempteur dans le monde, nous ont été nécessairement procurés ; et de même que tous ces bienfaits sont étroitement enchaînés dans la vie de l' Homme - Dieu, de même devons-nous les recevoir tous à la fois.

D'une part, le Christ a proclamé des préceptes correspondants aux vérités spéculatives révélées par lui ;

l'autre part, en son nom, le pardon des pi'clu's est )roinis à tous ceux qui ont la foi. Ces deux points de doctrine semblent se contredire : cherchons donc un troisième? d(><(me dans Kupicl ils se réunissent. Va cjuelledoit rtre la nature de ce principe conciliateur? Il faut qu'il .s(jii en alliance avec le précepte et avec la «^râce, avec la justice qui condamne et la bonté qui pardonne. Ce principe, c'est la vertu sanctifiante qui découle de l'union avec I «'sus-Christ ; tel aussi le saint amour que [)ar un don de sa j^iAce il répand dans le cœur des siens. Dans cet amour toute loi est abolie, i)arce que la loi n'ap[)araU plus comme précepte extérieur, et en même temps toute loi est affirmée, parce que l'amour est l'accomplissement de la loi. Dans l'amour, la grâce et la loi sont une seule et même chose.

Voici donc le sens pnjfond du doi^me catholique »iurla justification de l'homme : pardon des péchés, sanciificalion, sont une seule et même chose, et c'est précisément dans l'amour, devenant dominant dans les C(eurs, que consiste la justification. De là aussi le dojjme enseit^^né dans tous les siècles, que le fidèle reçoit, en entrant en commerce avec Dieu, le pardc^n de ses péchés passés, mais non i)as de ceux h venir; ce qui suppose que le Sauveur accomplit la loi en nous et nous en lui. Jamais, dans riCijlise, il ne pouvait s'élever de controverse sur les rap[)orls de la loi avec la <^ràce ; car son enseignement sur la justification enlève la racine de t«>ute op[)osiiion entre ces deux idées (!;•

Rapports de la religiosité et delà moralité.

l'.n distinguant entre ri^v.ini^iU' et le précepte, les Réformateurs dégradèrent com])lètement la loi

(i) Symboiii', p. 223-23 1 .

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morale ; en sorte (ju'on peut ramener à ce point uni (jue toute la controverse sur la justification : Aux yeux des catholiques, la religiosité et la moralité sont unies par leur essence et toutes deux éternelles ; selon les protestants, au contraire, il n'existe aucun rapport entre ces deux choses, car l'une est d'un prix éternel et l'autre n'a qu'une valeur passagère. Luther insiste dans mille endroits sur cette différence ; il assure cjue le principe religieux et le principe moral sont aussi éloignés l'un de l'autre que le ciel et la terre ; bien plus, aussi opposés que le jour et la nuit, que la lumière et les ténèbres. Si nous l'en croyons, les préceptes doivent être bannis de la conscience dans les rapports avec Dieu, il suffit qu'ils régnent sur les actes extérieurs dans les rapports de la vie terrestre. Lorsque cette question se présente à son esprit : « Pourquoi la loi morale a-t-elle été promulguée ? » il répond : « Pour maintenir le bon ordre dans la société temporelle, » voilà tout.

« Veux-tu mettre l'Évanofile et la loi à leur véritable place, écrit Luther, élève l'un jusque dans le ciel, et rabaisse l'autre jusqu'à la terre ; car la justice de l'Évangile est une justice céleste et divine, mais la justice de la loi est une justice terrestre et humaine. Comme le Seigneur Dieu a séparé le ciel et la terre, la lumière et les ténèbres, le jour et la nuit ; de même il a séparé l'Evangile et les préceptes. Ainsi la justice de l'Evangile est lumière et jour ; la justice de la loi est ténèbres et nuit, et plût à Dieu qu'il fût possible de séparer ces deux choses par une distance plus grande encore !

LA Jl'STIFICATION' j^^, ,

« Ainsi riwanirile et la loi doivent ctre entièrement et à tout jamais séparés, ils doivent rester l'un et l'autre à la place (jui leur appartient : (juelaloi reste donc hors du ciel, c'est-à-dire hors du cœur et de la conscience ; et cju a son tour la liberté de l'Kvan^rile reste hors du monde, c'est-à-dire hors du corps et de ses membres. Quand la loi et le péché veulent entrer dans le ciel ou dans la conscience, hàtons-nous de les chasser ; car ni la loi ni le péché ne doivent avoir accès dans nos cœurs ; mais Jésus-Christ seul. Ht réciprocjuement, (luand la ^ràce et la liberté veulent entrer dans le corps et ses membres, il faut leur dire : « I^coute, toi : il ne te convient pas de te vautrer dans cette étable de pourceaux, dans la fanire de cette vie corporelle ; là-haut est ta place, dans le ciel. »

LutJuT revient sans cesse sur la difTércnce essentielle (jui élève pour ainsi dire un iiuir de séparation entre le principe religieux et le principe moral. .< 11 faut que tout chrétien, dit-il encore, sache bien distinoruer entre rÉvan.srile et la loi : (ju'il laisse dominer les préceptes sur son corps, mais jamais sur sa conscience. Car cette frincée, cette princesse ne doit pas être souillée, déflorée par la loi ; mais il faut (ju'elle soit gardée pure pour Jésus- Christ, son époux légitime et bien-aimé. »

« Ainsi la conscience ne doit point avoir son lit nuptial dans la vallée. profonde, mais au sommet de la montagne élevée. Là Jésus-Christ n'effraie ni ne tourmente les pauvres pécheurs, mais il les rassure, les console et leur ouvre la porte du Ciel. »

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